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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 12:06

Y-a-t-il des guerres justes ? La violence est-elle toujours la pire des solutions, peut-elle parfois être justifiée ?

Pour la foi chrétienne, a priori, c'est simple :

« Tu ne tueras pas ». C'est dans les dix commandements, les dix Paroles.

« Si on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche » (Matthieu 5 : 36-39). C'est Jésus qui le dit.

« Tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée ». C'est encore Jésus qui le dit (Matthieu 26 : 52).

Oui, c'est simple.

Mais Paul, lui, dit au détour d'une phrase :

« Si tu fais le mal, crains, car ce n'est pas pour rien que l'autorité porte l'épée : elle est au service de Dieu » !

L'épée au service de Dieu... ?

Pourtant, « Tu ne tueras pas », l’injonction est simple et claire : tu ne tueras pas, voilà.

En même temps, ce n'est pas trop gênant, car nous sommes sans doute très peu à avoir tué, et guère plus à avoir été en situation de tuer.

En avoir eu envie... c’est autre chose. Comment ? Jamais ? Même pas un prof, un petit frère, une copine, un amoureux qui vous plaque pour un ou une autre ? Même pas un patron, un collègue, un subordonné, un petit chef ? Même pas un tyran, un terroriste ou un criminel en série ?

Finalement, l'injonction de la Bible n'est peut-être pas tout à fait inutile, et heureusement assez bien intégrée...

Mais il reste quand-même au moins quatre questions, quatre cas particuliers.

Jusqu'où va l'interdiction ? Est-elle plus large que la mort physique ?

Qu'en est-il de l'avortement ?

Qu'en est-il de l'euthanasie ?

Et qu'en est-il de la guerre, ou du face-à-face avec un assassin ou un terroriste sur le point d'agir ?

Nous n'évoquerons pas aujourd’hui les questions d'avortement ni d’euthanasie, nous rappelant que le protestantisme a choisi de ne pas ajouter de la culpabilité à la détresse, et qu'il tient profondément à la responsabilité et à la décision de chaque individu, en particulier quand il s'agit de lui-même.

Restent donc deux questions :

Jusqu'où s'étend l'interdiction de tuer ?

Qu'en est-il de la guerre et de la violence légale, celle de l'autorité civile ?

D'abord jusqu’où ?

« Tu ne tueras pas ». Est-ce un commandement, un ordre, ou bien un horizon ?

Les deux. C'est une prescription immédiate, parmi les dix Paroles transmises au peuple par Moïse depuis le Sinaï. La première de celles qui concernent autrui : Ne tue pas.

Mais c'est aussi un horizon, car la phrase, comme la plupart des dix Paroles, n'est pas à l'impératif, mais au futur. Tu ne tueras pas.

Autrement dit : organise toute ta vie et tout ton esprit pour que jamais tu ne te trouves en situation de tuer. Ni comme assassin bien sûr, mais pas non plus comme employeur négligeant la sécurité, ni comme chauffard mettant autrui en danger.

Parce que quand tu tues, même par accident, tu tues toujours ton frère ; et parce que quand tu tues une personne, tu tues toujours l'humanité.

C'est ce que montre la vieille histoire de Caïn et Abel, les deux frères, les deux premiers humains, nous dit la Bible, à être nés d'un père et d'une mère. Alors quand Caïn tue Abel, il tue son frère, et tue donc l'autre moitié de l'humanité. C'est le crime initial qui nous fait comprendre que toute vie volée est volée à son propre frère, à sa propre sœur ; c'est toute l'humanité qui est tuée.

Et si tu t'autorises à tuer autrui, tu autorises autrui à te tuer... Ne pas tuer, c’est respecter la vie humaine, et donc te respecter toi-même.

Alors ne tue pas, car tuer quelqu'un, c'est détruire un univers. Ne vole pas la vie, l'avenir, les amours futurs de quelqu'un. Ne retire pas du monde une personnalité forcément unique, un espoir, des affections qui sont irremplaçables. Respecte toute vie, même si elle te paraît nulle ou méprisable. Dieu, Lui, ne la méprise pas. Respecte sa différence : même une vie animale, tu peux la respecter, c'est toi-même que tu respecteras.

Mais jusqu'où va ce respect ?

A propos de l'adultère, Jésus déclare que quiconque regarde une femme et la désire est déjà adultère... Histoire de dire que nous sommes tous un peu adultères, foin d'hypocrisie !

Mais est-ce que cela veut dire aussi, est-ce que Jésus veut dire que quiconque regarde son prochain avec un léger désir de meurtre est déjà un assassin?

Sans doute. Parce qu’un autre jour, Jésus affirme aussi :

« Vous avez entendu qu'il a été dit ‘’Tu ne commettras pas de meurtre. Celui qui commet un meurtre devra passer en jugement’’. Mais moi je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère devra passer en jugement, celui qui le traite de crétin ou de fou mérite l'enfer de feu... ». Terrible ! Mais juste...

C'est tuer que vouloir la disparition de quelqu'un ; c'est tuer qu'insulter, chercher à faire du mal, nuire, calomnier. C’est tuer que jeter dans la misère ou dans la honte ; c'est tuer que lancer des tweets antisémites, mensongers, vengeurs, ou qui ridiculisent, méprisent, révèlent un secret ou torpillent un collègue... Des tweets ‘assassins’, dit-on très justement.

J'exagère ? Combien de gens détruits, combien de suicides parce qu'on est ridiculisé par une photo compromettante ou un secret dévoilé ? Combien de meurtres parce que des imbéciles appellent à la haine contre les Juifs, les Arabes, les Noirs, les Roms ?

Quand on fait cela, on ne tue pas directement, mais on veut détruire. Et même si on ne tue pas, on détruit et on blesse.

Est-ce que le mouvement intérieur n'est pas le même quand on a envie de tuer, qu’on tue peut-être, ou simplement qu'on insulte, discrédite, invente des histoires, calomnie, amalgame ? Dans tous les cas, c'est une volonté de détruire...

Et c'est ce que dit Jésus de Nazareth. Le commandement biblique de ne pas tuer s'applique totalement à ces crimes de mots, des mots prononcés parfois tous les jours sans même y penser. La volonté de détruire est la même dans le plaisir qu'on y prend que dans celui de tuer un moustique... et parfois un être humain. Ce n’est qu’une question de degré.

Jean le dit dans sa première lettre : « Celui qui hait son frère est homicide, et aucun homicide n'a la vie pour toujours ».

Alors, vraiment, la Parole : « Tu ne tueras pas » s'adresse bien à nous, à chacun de nous tous, qui nous en croyons innocents... Respecte la vie et l'être de l'autre. Si tu ne les respectes pas, c'est toi-même que tu ne respectes pas.

*

Tu ne tueras pas. Même avec des mots. C'est notre horizon.

Oui, mais... C'est notre deuxième question : si on est policier, gendarme, soldat, casque bleu ? S'il s'agit de stopper le geste d'un terroriste ou d'un assassin ?

« Ce n'est pas pour rien, dit l'apôtre Paul, que l'autorité porte l'épée ». C'est pour prévenir, pour punir, et donc pour servir...

Et Paul insiste : ce n'est pas qu'une question de sagesse civique ; il précise : « L'autorité est un service de Dieu ». L'épée au service de Dieu? Et c'est à des Romains, de la capitale de l'Empire, ville de l'Empereur, qu'il écrit cela ! Que l'autorité légale serait au service de Dieu

On peut donc être chrétien, au service de Dieu, et être policier, gendarme, soldat, officier.

On peut donc être chrétien et être amené à tuer. En servant Dieu.

Non pas en imposant sa religion par le fer et l'acier, bien sûr, mais en acceptant une violence pour éviter une plus grande violence.

Et Paul, qui lui-même a eu deux fois la vie sauve grâce à l'intervention de la police, Paul peut affirmer cela avec sérénité : il s'appuie sur la Bible, la Loi, celle de Moïse, elle qui n'hésite pas à prescrire la peine de mort ou à s'armer pour défendre Israël.

Bien sûr, la croix du Christ, la mort de l'innocent absolu a condamné à jamais la peine de mort. Paul, le sait, il l'a compris.

Mais il a compris aussi que la violence pour empêcher une plus grande violence pourrait se justifier. Et l'on pense à la Lybie, la Côte d'Ivoire, la Syrie ou la Centrafrique, aux drones tuant à distance des chefs terroristes. Y a-t-il des guerres justes ?

Il apparaît aussitôt que ceux qui prennent ces décisions prennent des décisions terribles : entre le courageux impératif de la non-violence, toujours préférable, souvent plus efficace, toujours plus propre ou juste, et la douloureuse obligation de circonscrire ou d'empêcher la violence sur autrui, parfois au prix de sa propre violence. Avec cet impossible calcul des risques de dérapages ou d'engrenages... Décisions terribles, qu'on ne peut trancher d'une simple position de principe.

Parce qu’empêcher de tuer, c'est aussi ne pas tuer, et parfois, dans un basculement logique dramatique, « Tu ne tueras pas » se traduira par tuer celui qui s'apprêtait à tuer...

Mais ne nous y trompons pas : pour soi-même – Jésus l'a montré dans son corps – mieux vaut souffrir soi-même qu'exercer la violence.

« Remets ton épée à sa place ! s'exclame-t-il à l'adresse de Pierre, ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Penses-tu que je ne pourrais pas demander à mon Père d'envoyer douze légions d'anges ? »

Et Jésus, qui a reçu le baiser de Judas sur la joue droite, tend la joue gauche.

Mais lorsqu'il s'agit non de se préserver soi-même, mais de préserver d'autres, de préserver le minimum d'ordre et de justice permettant à une société de vivre sans basculer dans la violence, alors, oui, l'autorité est justifiée à porter l'épée, et, parfois, à s'en servir.

En 1943, le pasteur et théologien allemand, Dietrich Bonhœffer, longtemps apôtre et avocat de la non-violence absolue, a finalement, après de longs combats intérieurs, décidé de se joindre au premier attentat, raté, contre Hitler. Il s'est convaincu d'accepter de pêcher, de trahir la Parole « Tu ne tueras pas » et ses propres convictions, pour épargner d'autres vies, d'autres souffrances, d'autres violences. Il a été pendu par les nazis.

O Père, quand la violence nous tente

que le péché est tapi à notre porte comme il l'était à celle de Caïn

donne-nous de la dominer.

Quand la violence nous fait envie

creuse en nous une place pour le pardon et la paix.

Et quand la violence deviendrait nécessaire à la paix

Père donne-nous le discernement, donne-nous le courage

donne-nous la mesure,

et donne-nous le pardon.

Cultes 9 mars 2014

Lectures : Matthieu 26 : 47-56.

Romains 13 : 1-5

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commentaires

Françoise Pillon 26/07/2014 18:37

Merci beaucoup pour ce texte et pour celui sur Marthe et Marie. Une de la "Rue de Sèvres" à Paris

JPMorley 19/08/2014 11:52

Merci !!