Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 17:44

Je me souviens, c'était dimanche, lendemain de shabbat, le premier jour de la semaine précédant la fête de Pâques...

J'allais sortir en courant retrouver la bande des enfants du village, mais Maman m'a crié : « Sarah ! Tu ne sors pas sans ton foulard ! » Maintenant que j'ai 12 ans, elle ne veut plus que je sorte sans foulard sur la tête. Alors vite, j'ai pris mon beau foulard, celui de fête, sans lui dire, et je suis sortie en courant.

Presque toute la bande était déjà là, les plus grands étaient déjà descendus jusqu'à la route ; on a attendu les plus petits, on les a pris par la main, et on est tous descendu, pour l'attendre.

Il y avait déjà beaucoup de monde, pas que des enfants, beaucoup d'adultes qui attendaient tout excités au bord du chemin.

Il allait venir et passer par là, pour entrer dans Jérusalem, tout le monde le disait. Moi, je ne l'avais encore jamais vu, mais tous ne parlaient que de lui : Jésus, de Nazareth, un orphelin, le fils d'un charpentier, mais on disait partout que c'était un prophète, un vrai, un grand, et même un très grand, et même, disaient certains, encore plus qu'un prophète !

Moi, je ne sais pas ce que c'est, plus qu'un prophète !

Mais j'aimerais déjà en voir un, une fois, pour voir comment c'est...

Celui-là, il paraît qu'il dit des choses tellement belles qu'on n'en a jamais entendues de pareilles, plus belles encore que les paroles de la Thora, la Bible. Mais si je répétais cela à la maison, Maman ne serait pas contente, et Papa me punirait. Il paraît même que ce prophète Jésus guérit les gens, rien qu'en leur parlant, ou en posant ses mains sur leurs yeux. Il paraît. Mon copain Samuel dit même qu'il a déjà ressuscité des morts, mais je ne le crois pas, il dit toujours n'importe quoi pour se rendre intéressant ; de toute façon, ce n'est pas possible.

Ça y est ! On entend des cris ! Il arrive. Ça chante alléluia ! Autour de moi, des gens courent arracher des branches de palmier pour les agiter. J'y vais aussi, avec Samuel, on arrache deux branches, on revient, je me faufile à travers la foule jusqu'au premier rang.

Une vraie foule ! On dirait un énorme troupeau qui remplit tout le chemin. Les gens crient « Alléluia ! Hosannah au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Le Fils de David ? Mais alors c'est notre futur roi ? Celui qui va nous délivrer des Romains ? L'envoyé de Dieu ? Celui qui va nous faire entrer dans un Royaume où il n'y aura plus de pauvres, plus de méchants, plus de disputes, plus de malades, plus de conflits avec nos cousins samaritains ? J'ai presque envie de pleurer, tellement je suis heureuse.

Ça y est, je le vois ! Il est monté sur un âne, comme les rois de jadis ; il avance lentement au milieu des cris de joie et des chants !

Mais moi, je trouve qu'il a l'air triste. Tous les gens l'acclament, le fêtent, chantent pour lui, et moi aussi je crie... mais lui a l'air d'être seul au milieu de la foule qui l'acclame, il a l'air presque gêné, presque résigné au milieu de la joie, il a l'air d'être tourné vers lui-même au milieu des chants d'espoir... Il sourit, répond, ses yeux sont pleins de tendresse, mais je trouve qu'ils sont aussi pleins de tristesse... Pourquoi ?

Tiens, Maman et Papa sont derrière moi... Comment m'ont-ils retrouvée ?

Jésus va passer devant nous, alors vite, j'enlève mon beau foulard, je l'attache à mon rameau, et je vais le déposer devant l'âne de Jésus. Je lui souris. Et Jésus me regarde aussi : lui, le grand prophète me regarde, moi, Sarah, la petite Sarah ! Un regard plein de douceur, de lumière, qui a l'air de voir jusqu'au fond de moi, un regard qui me rentre dans le cœur, un regard d'un amour comme je n'en ai jamais reçu, mais toujours avec cette étrange tristesse tout au fond des yeux...

Alors je pose ma main sur l'âne, et je marche quelques pas à côté de lui. Maman et Papa, je le vois, froncent les sourcils, mais me laissent faire... Jésus me sourit. A moi !

Mais il y a tellement de foule que je suis bousculée, les compagnons de Jésus essaient de le protéger, et je suis emportée malgré moi, loin de lui... mais son regard et son sourire restent comme une caresse en moi, et, je le sais, c'est pour toujours. Le prophète, le Fils du Dieu vivant m'aime, moi, Sarah, la petite fille.

Je n'ai pas pu le suivre jusqu'à Jérusalem. Maman m'a rattrapée et ramenée à la maison. Elle ne m'a rien dit pour la perte de mon beau foulard de fête. Elle ne m'a même plus obligée d’en porter un.

Il paraît qu'arrivé à Jérusalem et monté au Temple, Jésus a pris une grosse corde et a chassé tous les marchands et les changeurs d'argent. Je suis bien contente, c'était la honte tous ces gens qui faisaient de l'argent avec la foi des malheureux !

Mais j'ai entendu Papa dire qu'à cause de ça, ils vont le tuer. J'espère que ce n'est pas vrai !! C'est peut-être pour ça qu'il avait l'air triste, au milieu de toute cette joie, cette joie pour lui ? Peut-être qu'il le savait ? Peut-être qu'il savait que ces chants de louange étaient des chants de deuil ?

Je ne veux pas y penser. Parce que de cette façon, la lumière qu'il m'a laissée dans le cœur, elle brûle comme une bougie au fond de moi, et je sais qu'elle ne s'éteindra jamais.

Et Samuel m'a dit la même chose.

. . .

Oui, ce jour des Rameaux, jour d'enthousiasme et de joie collective est un jour de paradoxe et de malentendu, et Jésus le sait.

Il est acclamé comme le Fils de David, et il l'est ; comme le Messie, et il l'est ; comme un sauveur, et il l'est. Peut-être est-il lui-même étonné d'un tel accueil, et heureux. Mais en même temps, il y a maldonne, malentendu sur ce qu'est le Messie, et Jésus le sait. Le Messie offert par le Dieu d'Israël n'est pas un triomphateur, ni un libérateur national, ni un guérisseur universel, ni un vrai roi, c'est un serviteur, qui sera rejeté, maudit, devra souffrir et mourir, seul.

Jésus, au milieu des alléluias qui l'acclament, ne peut qu'être malheureux, et plus seul que jamais. Il ne le sera davantage que sur la croix, cinq jours plus tard... Et pourtant, il continue. Triste certainement : ceux qui l'acclament ce jour-là seront déçus, il le sait, car le règne de Dieu qu'il annonçait n'a pas été compris, et sera rejeté. Triste, oui, certainement, et effrayé sans doute, désespéré peut-être. Mais il continue, avance vers ce qui est vraiment son destin.

Triste, oui, effrayé sans doute, mais non : pas désespéré. Parce que s'il continue d'avancer vers ce qui sera sa croix, c'est parce qu'il espère contre toute espérance, parce qu'il garde sa confiance en Son Père, parce qu'il sait, il a déjà compris que même s'il doit passer par l'abandon, la honte, la souffrance et la croix, même si Son Père ne le sauve pas de cet affreux destin, le Père reste avec lui et restera avec lui. Et de ce qui ressemble à un ultime et désespérant échec de Dieu, Dieu fera naître du bien, du bon, du sens, et préparera en secret la victoire de l'amour de Dieu sur le mal.

Il en est de même pour chacun de nous, pour moi, pour vous. Parfois, notre route ou notre vie est sombre. Parfois nous nous constatons seuls, incompris, sans vrai soutien, épuisés, dédaignés, douloureux, découragés de nous-mêmes et doutant de l'autre, sans forces, sans issue et sans avenir...

Alors que faisons-nous ? Que faîtes-vous, vous, de ces moments de nuit ? Nous continuons, n'est-ce pas ? Vous continuez. Vous continuez d'essayer d'aimer, vous continuez de tenir votre place et de marcher. Oui, comme Jésus cette semaine-là.

Et si nous continuons, si vous continuez, c'est parce que même si vous ne le sentez plus, Dieu vous donne sa force pour le faire. C'est lui, lui seul, qui vous en donne la force. Même si vous n'y croyez pas, le Père vous la donne.

Alors, même dans ces moments de solitude et de nuit, ne renoncez jamais à l'espérance, comme Jésus cette semaine-là. A la suite de Jésus, gardez les yeux au-delà, ne renoncez jamais à l'espérance, ne renoncez jamais à la confiance en Christ et en Dieu. Car le Père est déjà à côté de vous, en vous, et Il le restera. Il vous donnera la force de continuer quand-même.

Et ne l'oubliez jamais : de ces moments de solitude, de souffrance ou de nuit, Dieu fera naître du bien, du sens, car c'est aussi à travers ces moments-là que Dieu prépare activement, en vous et à travers vous, en secret, la victoire de l'amour sur le mal.

Dieu se révèle sur une croix. C'est là qu'Il est.

Quand nous marchons dans la solitude et la nuit, c'est là qu'Il nous tient la main, toujours, même quand nous pensons qu'Il nous a lâchés.

Grâce soit rendue à Dieu, dont l'amour, toujours et quoi qu'il arrive, nous tient dans sa main !

Cultes des Rameaux 13 avril 2013

Partager cet article

Repost 0

commentaires