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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 19:31

Vous êtes-vous demandé auquel des dix commandements, ou plutôt des dix Paroles, vous obéissiez sans doute le moins, et qui est pourtant la plus importante… ?

L'avez-vous reconnue ?

C'est simple, je suis prêt à parier que :

- tous, vous pensez qu'il n'existe qu'un seul Dieu,

- qu'aucun de vous ne croit aux idoles,

- que pratiquement aucun ne jure par Dieu,

- qu'à peu près tous vous respectez vos parents,

- que probablement aucun d'entre vous n'a jamais tué personne, sauf peut-être en situation de guerre,

- que vous n’êtes probablement pas couramment adultères,

- que vous ne volez pas, en tout cas pas grossièrement,

- que, j'espère, vous évitez de porter de faux témoignage…

- vous convoitez, peut-être, oui, et cela, c'est un peu embêtant, cela vous fait du mal…

Mais au total, quand même, vous êtes très honorables : de belles personnes qui méritez confiance !

Pourtant, quelle est celle des dix Paroles que j'ai escamotée ?

Vous l'avez devinée : Qui, parmi vous, parmi nous, ne fait jamais aucun travail le jour du Seigneur ?

Le shabbat… Mais est-ce vraiment le plus important des commandements, comme je l'ai suggéré ? Ou le moins important ?

Souviens-toi du jour du shabbat, pour le sanctifier. Est-ce tellement important ?

Déjà, une curiosité : c'est le plus bref - quatre mots en hébreu – des commandants évoquant Dieu. Le quatrième et dernier à en parler, mais c'est celui qui est suivi du plus long commentaire de toutes les dix Paroles.

Pour quoi ? Six réponses si vous le voulez bien.

1 - « Souviens-toi du jour du Shabbat ». Et pourquoi donc ? Pour le sanctifier, c'est-à-dire le mettre à part. Pourquoi ?

D'abord pour faire une place, dans ta vie et dans la société, pour la foi, pour la transcendance ; offrir un temps, un arrêt, pour marquer collectivement que le monde n'est pas seul, ni l'humanité son propre absolu. Il existe une autre dimension.

C'est tellement vrai que cette injonction est la seule des dix Paroles qui n'est pas à la deuxième personne, « tu », mais à l'infinitif : on pourrait traduire par un indéfini, un collectif : « Qu'on se souvienne »

Comme si laisser une place pour autre chose, pour la transcendance, était une utile fonction sociale. Alors vive le dimanche férié !

2 - Souviens-toi du jour du Shabbat, pourquoi ?

Pour ta santé ! La tienne : repose-toi un peu. Ce qui n'est pas toujours si facile, les organisations humaines ni nos propres agitations ne le permettent pas toujours.

Tu en as pourtant besoin : prends soin de toi. Vive le dimanche férié !

3- Souviens-toi du jour du Shabbat, pourquoi ?

Pour le sanctifier, parce que c'est le seul commandement, la seule des dix Paroles, la seule !, qui parle de ta relation avec ton Dieu. Les trois premiers commandements parlent de ce qui n'est pas ton Dieu, de ces dieux qui n'en sont pas… Et les six qui suivent parlent de ta relation avec les autres, tes parents, et tes frères et sœurs les humains. Mais celui-là, discrètement, est le seul qui parle de ta relation avec ce Dieu qui t'a délivré – d'Egypte, c'est-à-dire de tous tes esclavages, tous ces esclavages qu'énumèrent les neuf autres Paroles : idoles, illusions, ou convoitises…

Le shabbat, c'est un arrêt, une pause, pour le Seigneur, ton Dieu, comme il est écrit.

Alors sanctifie-le. C'est pour cela que ce commandement-là, cette Parole-là est au centre de la foi et de la piété juives, parce que c'est la plus importante. Et c'est pour cela aussi qu'elle commande tout le reste des dix Paroles. Oui : c'est elle qui commande et justifie tout le reste du Décalogue :

Si tu respectes le Shabbat, si tu gardes le lien entre ton Dieu et toi,

alors tu n'auras pas d'autres dieux,

tu ne te feras pas d'idoles,

tu n'utiliseras pas le nom de Dieu à ton profit ;

si tu respectes et gardes ton lien avec Dieu, alors tu te souviendras d'où tu viens, tu respecteras tes parents,

tu ne tueras pas,

ni ne commettras d'adultère,

ni ne voleras,

ni ne mentiras pour nuire à autrui

et tu n'auras plus besoin de convoiter, cette source de tout ce qui précède...

Voilà pourquoi cette Parole est la plus développée, et pourquoi elle est à la charnière entre les Paroles concernant Dieu et celles concernant ton frère ou ta sœur. Voilà pourquoi c'est la plus importante. Alors, le Shabbat, sanctuarise-le !

Mais ce n'est pas tout :

4 – Souviens-toi du jour du Seigneur, pourquoi ?

Pour lâcher prise. Le commandement du Shabbat commence par te demander quoi ? De travailler ! «Pendant six jours, tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage ». Non seulement tu dois travailler, travailler pour toi, travailler pour participer à la vie, mais tu dois bien travailler, et finir ton ouvrage : Tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage !

Mais, quels que soient tes efforts et ton engagement, ton ouvrage ne sera jamais parfait, jamais vraiment achevé, jamais irréprochable. Alors laisse-moi le terminer, laisse-moi une place dans ton travail pour que je l'achève ; laisse une place pour l'Autre, ton prochain et moi, le Tout Autre, dans ta propre création. Que ce soit la création de toi-même, de ton œuvre, de ton histoire, de ton bonheur. Et moi, Dieu, j'y apporterai ma grâce, pour l'achever. Le shabbat, le septième jour, c'est ma part, la part de Dieu dans ce que tu fais…

Et pour cela, sache faire halte, t'arrêter – c'est aussi ce que t'offre le culte… – suspend ta course et ton effort. Arrête de courir, de parler, de téléphoner, de séduire, de t'activer… Ta création personnelle n'est pas plus grande que celle de Dieu, et Lui aussi s'est contenté de six jours pour créer l'univers, et puis le septième jour Il a suspendu son œuvre créatrice… Celle que nous sommes appelés à achever. Nous achevons son œuvre, et Lui achève la nôtre…

Tu peux donc, au jour du Shabbat, lâcher prise, comme la Loi de Moïse y encourageait les hébreux, en les incitant à ne pas faucher les coins de leurs champs, pour les laisser aux autres, aux pauvres, ou en laissant la terre en jachère chaque septième année.

La terre a besoin de se reconstituer, toi aussi.

La terre a besoin de Dieu pour produire la vie et la beauté, toi aussi.

Et ton employé, même s'il est immigré, et même ton bétail, en a aussi besoin… C'est écrit.

Alors fait la pause, et eux aussi, pour revenir à l'essentiel.

5 – Souviens-toi du jour du Seigneur, pourquoi ?

Par humilité. Ce n'est pas seulement ton travail qui se heurte à des limites. Ce n'est pas seulement ton travail qui soit insuffisant pour te justifier et te donner ta raison d'être. C'est aussi toi-même qui te heurte à tes limites, et ne te suffit pas.

Tu le sais, tu n'es pas tout. Alors arrête-toi, pour penser à accepter tes propres limites. Préserve une part de vide en toi, une part de non-toi, en toi et dans ta vie, une place pour l'universel.

Même si ce n'est pas si simple de reconnaître et d’accepter ses limites. On sait qu'il le faut. Mais on a du mal. Personnellement, je sais que j'ai du mal. On aimerait tellement être parfait, irréprochable, exemplaire, remarquable. On voudrait être fraternel, généreux, engagé, différent, joyeux, intelligent et instruit, organisé, actif, beau, fort, belle, admiré.e peut-être, et puis savoir être toujours aimant…

On sait évidemment qu'on n'y arrive pas. On accepte de ne pas être parfait. Mais on voudrait quand-même l'être un peu plus… Et il est vrai que nos efforts pour y parvenir ne sont pas vains : nous progressons au long de notre vie. Mais nos efforts sont un peu vains quand-même, car finalement nous progressons si peu, relativement à ce qu'il faudrait, à ce qu'on voudrait… A ce qu'on voudrait pouvoir donner autour de soi.

Nous le sentons, nous ne sommes pas tout à fait achevés, aboutis.

Alors c'est pour cela que le Shabbat nous propose de nous arrêter, de faire shabbat pour déposer tout cela, pour renoncer, pour accepter. Accepter, comme on le répète ici à chaque culte, j'allais dire chaque Shabbat, accepter d'être aimer, oui aimé, comme on est. Avec ses limites, ses failles, ses déceptions d'amour-propre, parfois ses gouffres.

Accepter, renoncer, déposer, et laisser la grâce, appeler la grâce, laisser une chance à la grâce, une place, un lieu, un moment, pour laisser le shabbat nous changer, pour que Dieu nous conduise à notre achèvement. Et vous voyez, les sens des mots grâce et shabbat commencent à se confondre ; on pourrait quasiment employer l'un à la place de l'autre… Oui, laisser faire la grâce, laisser faire le shabbat en nous. Comme le disait Simone Weill : en matière de bien, ne faire que ce qu'on ne peut pas ne pas faire : pas plus, ne rien forcer ; mais travailler et prier sans cesse pour élargir en soi ce qu'on ne peut pas ne pas faire de bien…

Et c'est ainsi que nous pourrons, comme Jésus dans la synagogue, sans nous en rendre compte, guérir la main paralysée et faire du bien, grâce au shabbat.

6 – C'est pour cela qu'une dernière fois se pose la question : « Souviens-toi du jour du shabbat, pour le sanctifier » Pourquoi ? Pourquoi le shabbat ?

Parce que Dieu en a besoin. Parce que Dieu aussi a besoin du shabbat, besoin de ce temps, besoin de cet arrêt, non pas pour se reposer, ni même être loué, presque au contraire : pour nous rencontrer, pour nous parler, Lui, à nous. Nous parler, nous réchauffer, nous changer.

Il a besoin d'un temps, d'un lieu pour nous rencontrer et nous parler. Et nous parler ensemble. Parce que Dieu a besoin de nous parler, pour pouvoir nous aimer. Un temps, un lieu, pour nous faire du bien, prendre soin de nous, nous décharger, nous pardonner, nous bénir, nous justifier, nous aimer.

Un temps, un lieu,

que ce soit le dimanche et une église pour un chrétien,

le samedi et une synagogue pour un israélite,

le vendredi et une mosquée pour un musulman,

une chambre, l'ombre d'un arbre, n'importe où, n'importe quand,

un petit moment préservé chaque nouveau jour,

mais un temps et un lieu pour nous bénir et nous changer imperceptiblement, nous faire devenir plus que ce que nous sommes, et nous permettre de donner, sans le savoir, beaucoup plus que ce que nous croyons pouvoir donner. Et nous permettre de devenir nous-même source de bénédiction.

Alors pourquoi le shabbat ? Parce que, comme le rappelle Jésus, le shabbat, loin d'être une règle, est fait pour l'être humain.

Pourquoi le shabbat ? Parce que ce jour-là, Dieu nous invite. Chez Lui. Alors, tu peux le mettre à part, ce jour-là.

Et vous savez quoi ? Le verbe sanctifier signifie parfois, en hébreu, « épouser »

Epouser le shabbat… C'est dire s'il s'agit d'une offre d'amour de la part de Dieu !

Cela ne se refuse pas.

Jean-paul Morley

Cultes du 10 janvier 2016

Lectures : Exode 20 : v.1-3 et 8-11

Marc 3 : v. 1-5

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