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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 18:14

Job : un cri de protestation au cœur même de la Bible, face à la logique dominante selon laquelle Dieu le Tout Puissant est toujours juste. Pour elle, s'il t'arrive du bonheur, c'est Dieu qui récompense ta fidèle piété et ta bonne conduite ; s'il t'arrive malheur, c'est Dieu qui punit ton impiété et ta mauvaise conduite.

Job conteste cette justice, et interroge :

Pourquoi la souffrance des innocents ?

C'est l'impossible question, pour laquelle il cherche et réclame une réponse. Sans vraiment la trouver, sans doute parce qu'il n'existe pas de réponse suffisante à cette immense question du mal.

Mais il ouvre quelques pistes.

En voici huit, prudentes et tâtonnantes, car se permettrait d’offrir une réponse définitive devant la violente injustice d’une souffrance frappant un innocent ?

  1. La réponse traditionnelle est celle de la rétribution, elle imprègne le Premier Testament : Dieu bénit le juste et punit le méchant ; chacun subit les conséquences de son comportement, et celui qui souffre subit donc les conséquences d'une faute qu'il a commise. (Job 8 : 3-8 + 20-22, etc.)

Cette réponse confortable évite de penser Dieu injuste ou pouvant se tromper. Mais elle ne tient pas : trop nombreux les innocents qui souffrent et les enfants victimes. Trop nombreux les crapules qui réussissent et meurent dans leur lit, tandis que les pauvres toujours trinquent les premiers… (Job 10 : 1-3)

Alors Job proteste contre cette idée terrifiante, qui ajoute la culpabilité au malheur. Et il se révolte contre la souffrance des innocents. (Job 12 : 4-6 + 9-10)

Mais que répondre alors, avec infiniment de prudence, tant il est dangereux de parler de la souffrance des autres... ?

2 - Reconnaître d'abord que la souffrance d'un innocent est absurde, scandaleuse, sans réponse, et qu'on ne peut que se taire devant elle. Toute explication serait artificielle ou dérisoire.

Ainsi les trois amis de Job commencent-ils par se taire durant sept jours. (Job 2 : 11-13)

3La souffrance comme outil ? Et pourtant, très prudemment, peut-on suggérer que la souffrance est une situation où l'on peut essayer d'affirmer l'amour quand-même et la présence de Dieu ; justement quand Il paraît le plus loin ? Si l'on osait, on dirait que la souffrance, le destin, est presque comme un outil du Créateur.

- D'abord parce que si le monde était parfait, sans déchirure ni souffrance, il ne nous manquerait rien et nous n'aurions aucun désir d'autre chose de plus grand ou de plus beau. Et donc aucun mouvement vers le bien ou vers Dieu. Ni aucun progrès d’aucune sorte.

- de même, si nous ne ressentons ni malheur ni désir, ni manque ni plaisir, ni souffrance ni bonheur, comment pourrions-nous être sensibles à ceux des autres, et finalement aux autres eux-mêmes ? Si nous ne pouvons ressentir ni la souffrance ni la joie, qu'aurons-nous à partager avec d'autres ? S’il ne nous manque rien, comment pourrions-nous aimer ? Comment pourrions-nous comprendre ? C’est un peu le drame que vivent les autistes. Sans l'expérience du mal et de la souffrance, nous n'aurions pas non plus celle de la joie ou du désir ; sans l'expérience du mal, nous ne pourrions pas aimer… Cette expérience nous est ainsi, paradoxalement, indispensable pour comprendre et aimer,

- Ensuite parce que l'amour que Dieu propose ne peut être un amour « acheté », par des faveurs ou des bénédictions. Si Dieu garantissait une vie heureuse et tranquille à ceux qui l'aiment, il n'y aurait plus d'amour gratuit, c'est à dire authentique, mais seulement un intéressement, un échange et une soumission. L’injustice de la souffrance et du bonheur se révèle ainsi nécessaire à la gratuité de l’amour.

- Enfin l'amour de Dieu est le plus grand lorsqu'Il parcourt la plus grande distance. La plus grande distance, c'est celle entre Dieu, ‘Tout-Autre, Tout-Bien’, et le malheur et la souffrance les plus tragiques. C'est donc là, dans la souffrance et le malheur le plus absolu, lorsque le Dieu aimant et notre situation concrète sont les plus éloignées, que l'amour de Dieu parcourt la plus grande distance, c’est là qu’il est le plus fort et le plus présent. C’est le secret de la Croix : Dieu habite au cœur de la souffrance et de l'abandon, en enfer. Et ceux qui, au cœur du malheur, parviennent à garder les yeux tournés vers Lui pourront peut-être découvrir l'immensité de cet amour.

Ainsi Job, affirmant au cœur de sa détresse et de son incompréhension : « Mon sauveur est vivant ! » (Job 19 : 25-28)

4 La souffrance utile ? La quatrième piste ne peut être proposée qu'avec encore plus de prudence. Parce qu'elle murmure que la souffrance de l'innocent peut ne pas être inutile. Disons bien : peut ne pas être inutile. Tout simplement parce qu'elle nous invite, nous contraint, nous aiguillonne, nous les privilégiés, à nous rebeller, à ne jamais dormir, à ne jamais stopper le combat contre toutes les formes du mal et de la souffrance. A commencer par celles qui sont de notre responsabilité. Combattre le mal, notre mal.

Mais pas seulement : la souffrance peut de nouveau être une espèce d'outil. Un outil pour détruire en soi-même l'illusion d'être quelque chose ou de pouvoir s'en sortir seul. La souffrance, quand elle rappelle avec violence que nous ne sommes pas complets, ni suffisants, ni parfaits, peut aider à renoncer au « moi », à l'illusion de soi-même.

Or, ne plus avoir d'illusion sur soi-même peut être infiniment utile. Utile tout d’abord pour, ayant constaté et admis ses propres limites, tout déposer devant Dieu, tout Lui remettre et tout Lui confier. Et utile plus encore au-delà : en acceptant de se vider de soi-même pour se donner à Lui, à sa volonté envers nous, et devenir simplement son instrument, un poil de son pinceau dessinant son Royaume sur la terre. Et peut-être, alors, pouvoir combattre avec Lui la souffrance sur terre… Ainsi le ressentait Simone Weil, la philosophe, qui, comme Job mais dans sa propre chair, a connu ce que signifie souffrir. (Job 6 : 8-10 ; 33 : 8-26 ; 36 : 10-11, 15-16)

5 - Qu'est-ce, au fond, que la souffrance d'un innocent ? C'est non seulement de souffrir sans l'avoir mérité, mais c'est aussi de souffrir sans pour autant faire souffrir les autres. Et peut-être même souffrir à la place des autres. A l'inverse du patron contrarié qui fait une remarque au cadre, qui réprimande le contremaître, qui passe un savon à l'ouvrier, qui s'en prend à son épouse, qui fesse son enfant, qui flanque une volée au chien… Si on reporte sa souffrance, on cesse d'être innocent. Or, savoir subir sans reporter sa souffrance sur autrui, est une façon d'éteindre, d'absorber en soi l'injustice. Et donc de mettre un terme à son cycle infernal.

Le modèle absolu de cette souffrance d'innocent qui brise l'engrenage de la violence et de l'injustice, est bien entendu Jésus sur la croix. Mais ce modèle n'est pas seulement puissant dans des situations héroïques comme celle du Christ devant ses bourreaux, il l'est aussi au quotidien, dans les multiples occasions de chaque jour. C'est dix fois chaque jour que nous avons l'occasion d'accepter de subir une petite injustice pour éviter de la faire payer à quelqu'un d'autre, qui à son tour… En l'acceptant, c'est l'ensemble des relations autour de soi qui s'en trouve éclairé, rafraîchi, et du coup beaucoup plus apte à lutter contre les vraies injustices.

Comme Job, qui refuse de maudire Dieu ou de s’en prendre à son épouse. (Job 2 : 8-10)

6 - Dieu tout puissant ? La sixième piste essaie, avec précaution, de parler de Dieu. S'Il existe, n'est-Il pas trop grand pour être jugé ? Si c'est Lui qui a tout créé, qui donne vie à tout ce qui vit, qui compte le sable de la mer, les insectes de la terre et les étoiles du ciel, comment lui demander des comptes ? Il a créé l'univers, et l'univers est ainsi. Qui protesterait ? Job en convient. (Job 40 : 1-5)

Mais une interrogation, irrépressiblement, nous atteint : et si Dieu n'était pas tout-puissant ? S'Il avait créé un monde libre et autonome, où jouent les lois de la nature, de la responsabilité et de l'inconscience des humains ? Si Dieu a réellement voulu nous créer libres et responsables ? Dans ce cas Dieu n'est plus responsable du mal et de la souffrance, qui sont le prix de cette liberté et de la possibilité d'aimer.

Et alors, dans ce cas, Lui-même souffre, comme nous, du mal et de l'injustice de notre monde. Comme le Christ le montrera sur la croix. Et Il nous invite, nous les humains, à combattre ce mal avec Lui.

Mais alors récompense et châtiment ne peuvent plus être pensés comme les outils de sa pédagogie.

7 – Demander quand même des comptes au Créateur ? Ultime piste : et s’il nous restait à demander quand même des comptes au Créateur… Le jour venu, si nous Le rencontrons, peut-être pourrons-nous Lui demande de s'expliquer sur toute cette injustice, sur la souffrance de l'innocent, sur ce monde où la liberté et l'amour sont si précieux, mais coûtent si cher… « Attache ta ceinture et questionne-moi ! » propose ainsi Dieu à Job à la fin de son livre. Il l'autorise ainsi à se révolter. Avec ironie, sans doute, et pourtant Dieu lui donnera finalement raison face à ses trois amis moralisateurs. (Job 40 : 6-14 et 42 : 7-8)

Car sa révolte est aussi celle des Psaumes, comme elle est celle de notre prière, où nous pouvons nous battre avec Dieu pour Lui demander d'être fidèle à Lui-même et fidèle à ses promesses. De même que nous pouvons Lui demander de nous aider à faire reculer la souffrance.

Comme l'écrivait joliment Alfred de Vigny, il y a plus d'un siècle :

« Le jugement dernier : ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, Il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et pourquoi la mort de l'innocence, etc. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le créateur sera jugé par les générations rendues à la vie. »

Oui, peut-être qu'au dernier jour ce sont bien les humains, les victimes et toutes les créatures qui demanderont des comptes à Dieu, et non l'inverse.

Et, je le crois, Dieu s'expliquera…

8- Une dernière piste ? Non mentionnée dans le livre de Job, et c’est… le livre de Job en lui-même. Car en définitive, le livre de Job, cette longue protestation face à Dieu contre la souffrance injuste, n'est rien d'autre qu'une longue prière. Tout le livre de Job et une prière. Tout au long de son livre, Job reste en lien, s'accroche à son lien avec Dieu, son Dieu, son Créateur. Injuste, mais malgré tout son rédempteur. Tellement que, à la fin, Dieu répond. Directement. Sans intermédiaire, ni ange, ni prophète, ni vision, ni songe, ni nuée, ni fracas, simplement de parole à parole… Un exploit rare dans la Bible !

Ainsi peut-être nous donne-t-il une clef, non pour comprendre, mais pour traverser l'injustice de la souffrance : continuer de prier, ne pas cesser de garder ce lien avec son Dieu, prier sans cesse, comme Job, qui finalement a surmonté sa détresse.

Jean-paul Morley

KT Adultes 2015

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