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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 17:49

Le dialogue inter-convictionnel est-il condamné à l'autocensure ?

Pour essayer de répondre à cette question, en tant que représentant chrétien version protestante à cette table, je parlerai de ce que je connais et qui nous identifie, nous les chrétiens : le Nouveau Testament. Et dans le Nouveau Testament, les Evangiles, qui parlent de ce rabbi galiléen et hérétique qui s'appelait, semble-t-il, Jésus de Nazareth, ou Jésus ben Yoseph.

Par exemple lorsque ces Evangiles rapportent que ce Jésus affirme un jour : « Celui qui n'est pas pour nous est contre nous », et qu'un autre jour il affirme « Celui qui n'est pas contre nous est pour nous », que fait-il ?

Première leçon : en disant cela, Jésus se déclare prêt à ouvrir la vérité au-delà de lui-même ; et l’Église qui a écrit cela se montre prête à ouvrir la vérité au-delà d'elle-même…

Deuxième leçon : le texte lui-même semble se contredire : « pour nous, contre nous ». Il ouvre donc à une surprenante diversité et à une interprétation infinie – et en cela, d'ailleurs, salue le judaïsme qui nous a appris cette interprétation jamais close et sans cesse renouvelée.

Ou bien lorsque Jésus rencontre au puits une femme samaritaine, c'est-à-dire une cousine dans la foi, et par conséquent quelqu'un qu'on ne fréquente pas, et quand il lui demande de l'eau à boire, ce qui ne se fait pas, et que naturellement la femme refuse, cela déclenche une controverse théologique entre ce Juif et cette Samaritaine. Et là, Jésus se permet à la fois d'être énigmatique : « Si tu connaissais ce que Dieu donne, et qui te demande à boire, c'est toi qui lui demanderais de l'eau, et il t'aurait donné de l'eau vive ».

Enigmatique, mais aussi indiscret : « Va chercher ton mari… enfin tu en as eu cinq, et l'actuel n'est même pas ton mari ».

Et il se permet enfin de bousculer son interlocutrice, d'abord en interpellant son comportement conjugal compliqué, puis en brouillant les cartes au sujet de où et sous quelle tradition il convient de louer le Très Haut, débat qu'il clôt en déclarant : « Peu importe où et dans quelle tradition on adore Dieu, car Dieu est Esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en Esprit et en vérité »

Que dit-il ainsi ? Sinon que l'Esprit n'a pas de limites, ni de contingences, et peut se connaître quelles que soient la tradition, la langue ou la culture, et qu’il peut s'entendre aussi par delà le religieux…

Ce Jésus de Nazareth n'a donc pas hésité à dialoguer avec une autre conviction, à l'interpeller, et même à la bousculer. Mais lui-même aussi accepte d'être bousculé. Par une autre femme, une étrangère cette fois, une Cananéenne, dont la fille est gravement malade. Jésus la renvoie : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël », croit-il. Mais elle insiste. Il ajoute « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens ». Aux chiens ! Quelle violence, quel mépris… ! Mais la femme plaide pour sa fille malade, elle ne se démonte pas : « C'est vrai, maître, mais même les chiens, sous la table, mangent les miettes tombées de la table de leurs maîtres.. ». Et Jésus, saisi, s'arrête, et comprend : « Oh, que ta foi est grande… vas, Dieu t'accordera ce que tu désires ! » Que comprend-t-il à ce moment-là, Jésus, que les chrétiens appelleront le Christ ? Qu'il s'est trompé, que Dieu, que l'Esprit, que la vérité est plus grande que ce que lui-même croyait, que la foi se rit des limites de nos convictions, et que lui-même, lui, le Maître, vient de prendre une leçon de cette femme étrangère et païenne, et qu'il a dû faire évoluer sa conviction, changer sa vision spirituelle et celle de sa propre mission.

Qu'est-ce ces épisodes des Evangiles nous enseignent, en tout cas m'enseignent ? Ils me semblent m'enseigner, peut-être nous enseigner, que nous ne sommes, chaque religion, chaque famille de conviction, que des parcelles de vérité, des chemins différents d'accès au même Esprit.

Sans doute parce que cet Esprit, que plusieurs d'entre nous sont prêts à appeler Dieu – mais justement, chacun dans une langue différente – cet Esprit s'adapte de lui-même à chacun et à chacune de nous, l'écoute et peut-être lui parle, dans la langue, la culture, la tradition, la structure mentale de chacun et chacune, individu ou famille de conviction.

Ainsi est reconnue, en tout cas du point de vue chrétien protestant, l'universalité de l'Esprit, que ne contredit pas, mais au contraire nourrit, la diversité de ses approches.

Et voilà pourquoi nous pouvons dialoguer, tous frères, sœurs, cousins, cousines, dans la recherche de la vérité et de l'accès à l'Esprit, mais jamais dans la possession de l'Esprit, parce que l'Esprit, ou la vérité, sont au delà de nos déterminations convictionnelles. Et voilà pourquoi, en ce jour d'attentats, il nous faut plus que jamais nous parler. Et voilà pourquoi aussi, unis par une même recherche à travers des chemins différents, nous pouvons aussi évoquer entre nous les sujets qui fâchent, les sujets qui choquent, et même les sujets qui blessent.

Nous voici directement devant la question de notre Table ronde : Le dialogue inter-convictionnel est-il condamné à l'autocensure ? Devons-nous, au risque de briser le dialogue, nous interdire de mettre le doigt sur ce qui fâche ? Je ne le pense pas, précisément parce que quelque chose de plus grand que nos convictions particulières nous dépasse et nous réunit, ce que j'ai appelé, et je crois à la suite de Jésus de Nazareth, l'Esprit.

A la condition, simplement, de nous parler en frères et sœurs, et non en ennemis ou en rivaux. Puisque tous, nous croyons en quelque chose qui nous dépasse tous.

Alors nous pouvons évoquer les sujets sensibles : les dérives autoritaires ou identitaires, les rigidités doctrinales, les crispations sur la tradition, les tentatives et parfois les dévoiements intégristes bien sûr, mais aussi les discriminations de races, de sexes, de genres, les images et statuts de la femme, les comportements d'appareils, les prescriptions morales ou liturgiques humainement ou socialement plus acceptables… Et bien sûr tout ce qui semble insupportable ou choquant chez les protestants, et à quoi je ne songe même pas moi-même, à commencer peut-être par l'insolente prétention d'un benjamin de la famille convictionnelle…

Est-il besoin d'ajouter que se parler et se permettre d'évoquer des sujets qui fâchent n'implique évidemment pas de chercher à unifier les différentes familles convictionnelles. Puisque, tous et toutes, nous cherchons une vérité ou un accès à l'Esprit, qu'aucun de nous ne peut circonscrire et encore moins posséder.

Et lorsqu'il s'agit de parler publiquement ensemble, puisque la diversité est un plus, ne pas forcément chercher un consensus, qui impose une autocensure et, convenons-en, le risque d'une insignifiance de la parole commune. Mais pouvoir proposer ensemble, comme aujourd'hui, des paroles plurielles mais fortes, qui à la fois nourrissent le débat public et montrent que la diversité des paroles est légitime, possible et riche. Et par conséquent que la diversité d'une société et de ses forces convictionnelles est une chance pour la société.

Je terminerai par une dernière parabole, une de ces petites histoires que le rabbin hérétique aimait tant :

Les employés d'un fermier viennent l'avertir :

« - Un mauvais plaisant a semé de la mauvaise herbe là où tu avais semé du bon blé. Les deux poussent maintenant… Veux-tu que nous arrachions la mauvaise herbe pour préserver la bonne semence ? »

- Certainement pas, répond le fermier ! En arrachant la mauvaise herbe, vous déracineriez la bonne semence. Laissez pousser, et au moment de la moisson, le tri se fera... »

Laisser pousser ensemble bonne semence et mauvaise herbe, de peur d'arracher l'une avec l'autre ; ne jamais prétendre arracher le faux du vrai, les laisser pousser et se distinguer d'eux-mêmes…

Je le crois, la force qui a créé l'univers l'a créé divers en tout, et elle a béni cette diversité…

Jean-paul Morley, Les Voix de la Paix,

22 mars 2016, Hôtel de Ville de Paris

Table ronde 1

Références :

Luc 11 : 23

Marc 9 : 38-40

Jean 4 : 1-30

Matthieu 15 : 21-28

Matthieu 13 : 24-30

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commentaires

Julles 10/05/2016 12:41

Le dialogue interreligieux est un sujet très intéressant. Merci pour cette réflexion !