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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 17:38

 

Nombreux dans la Bible, les enfants adoptés y sont souvent célèbres : jugez vous-mêmes : le Roi David ; le prophète Samuel ; Jésus lui-même; Esther ; Saint Jean... Et tous auront un bel avenir ! Qu'ils soient adoptés bébés, comme Samuel devenu le premier grand prophète, et Moïse devenu le libérateur et grand législateur de son peuple ; ou enfant, comme Esther devenue reine ; ou adolescent, comme David devenu roi ; ou encore adoptés adulte, comme Jean, à l'origine d'une spiritualité majeure de la foi chrétienne... Ils ont tous réussi.

Mais jamais sans douleur familiale.

 

Reprenons.

 

David : Ado rebelle, puis brigand, puis chef de guerre, puis fondateur de dynastie, créateur du Royaume de Juda, enfin grand roi et archétype du juste qui sait faillir, mais qui sait se repentir... A l'origine, il a un père, qui l'oublie ou le traite en servant, et des frères, qui le traitent de vaurien prétentieux. Puis ce père et ces frères disparaissent. Morts ? En tout cas occultés, même quand David sera en détresse et pourchassé, ils seront absents. Plus rien, David n'a plus de famille, et pas davantage quand il sera roi.

Mais il a un ‘’père’’ : Saül, le roi. Qui l'accueille, le prend à sa cour et lui donne ses armes, ses propres armes – quel plus beau symbole de passage de la puissance d'un père à son fils ? Mais elles sont trop grandes, trop lourdes. David n'en veut pas et préfère les siennes : une fronde et des pierres, combien modestes et dérisoires, mais qu'il se choisit et se forge lui-même. Quel plus beau symbole de refus de la paternité adoptive !

Quant à la femme de Saül, qui aurait pu jouer le rôle de mère adoptive, la Bible n’en parle pas. En revanche Saül donne sa fille Mikal en mariage à David : sa fille, peut-être unique, en tout cas convoitée. Et David, s'il ne veut pas être fils, accepte en tout cas d'être gendre. Tandis qu'un des fils biologique de Saül, Jonathan, devient un frère, et plus qu'un frère, de David.

 

Mais David réussit trop bien, sa cote de popularité monte en Israël, tandis que celle de Saül descend, au point de se croiser... D'où jalousie : le père dépassé, supplanté, dévoré par le fils adoptif, le père devient jaloux de ce fils adoptif qui n'est justement pas son fils, jusqu’à vouloir et essayer de le tuer.

Tuer le fils adopté... Et le ‘’vrai’’ fils, le biologique, Jonathan, trahira même son père – et lui-même – en faveur de David l'adopté.

Pourtant, finalement, David continuera, à travers toutes leurs rivalités et conflits à respecter son plus ou moins père adoptif, à cause de sa foi en Dieu et de son respect pour la fonction royale. A laquelle il aspire, ce n'est peut-être pas un hasard...

David n'en pousse indirectement pas moins Saül à la faute, qui conduira Saül et ses fils à la mort. Alors, une fois la famille de Saul dégagée, David, le sans famille, prend la place de son père adoptif. Roi. Et fondateur de plus qu'une famille : une dynastie portant son nom.

(note 1)

 

Samuel : Là, il s'agit d'une véritable adoption.

Un couple était stérile. La femme a supplié Dieu, avec larmes. Et Dieu lui a donné un fils, Samuel, qu'elle a aussitôt ré-offert à Dieu, en remerciement : elle le confie sitôt sevré à un prêtre, Héli, qui l'élèvera et le préparera à la prêtrise. Ses parents ne lui rendront visite qu'une fois l'an.

Or le prêtre Héli avait lui-même 2 fils. Des voyous. Indignes de la prêtrise. Qui piquaient dans les offrandes du temple et lutinaient les femmes venant offrir des sacrifices. Ils ne s'inquiètent d'ailleurs pas de la venue de ce jeune adopté.

De son côté Héli ne tient pas son rôle de père envers eux : il leur énonce certes la morale, mais ne la leur impose pas. En d'autres termes, dirait-on aujourd’hui, il renonce et les abandonne à eux-mêmes... Ils en mourront, punis par le Seigneur.

En revanche, Héli s'occupe bien de Samuel, avec autorité et affection, et l'enfant se développe en sagesse, respect et foi. Au point que c'est lui qui devra annoncer son rejet et celui de ses fils à Héli, son père adoptif, par le Seigneur.

Le fils adopté sera donc, comme David, indirectement à l'origine de la mort du père adoptif, et prendra sa place et sa succession comme prêtre et prophète à la place des fils naturels, comme l'a fait David.

Est-ce parce que l'enfant adopté, qui a reçu non pas de la biologie, ni seulement des adoptants, mais de plus loin, en devient plus reconnaissant et de là plus fidèle ? Peut-être. La filialité ne serait donc pas celle du sang, trop naturelle pour être sûre, mais celle de la fidélité, c'est à dire la foi entendue comme relation de confiance entre deux sujets.

 

Faudrait-il s'arrêter aussi, dans cet exemple réussi de l'adoption de Samuel, sur le fait que, d'une part, le couple stérile a commencé par ‘’rendre’’ le premier enfant reçu – ils donneront ensuite naissance à 5 autres – comme s'il n'y tenait pas ; et que, d'autre part, le père adoptif n'était pas demandeur d'adoption ? Des parents qui renoncent à l'enfant tant attendu ; un adoptant qui n'est pas en attente... Faudrait-il comprendre que ce retrait ou cette distance affective pourraient d'une certaine manière protéger l’adoption, en en désamorçant les tensions et laissant plus d'espace et de liberté pour que l'enfant se positionne par lui-même et devienne lui-même ?

Faudrait-il alors se demander avec effroi si un excès d'investissement affectif dans l'adoption ne serait pas un risque, qui pourrait se révéler contreproductif… ? 

(note 2)

 

Jésus lui-même : Adopté ? Et comment ! Avec deux pères, et qui sait peut-être trois !

D'abord un père légal, Joseph, mais qui n'a guère d'illusions sur sa paternité biologique. Il adopte cependant cet enfant avant même que sa gestation soit attestée. Il l'adopte par sa parole, sur la parole… de Marie, la mère ? D'un ange ? De son dialogue priant avec l'Eternel ? Chacun jugera. En tout cas, ce père adoptif élèvera Jésus, jusqu’à lui apprendre son propre métier de charpentier pour qu'il lui succède. Puis il disparaît totalement, là aussi...

Ensuite un père symbolique, Dieu, ou plutôt spirituel, puisque c'est l'Esprit de Dieu qui ‘’couvre’’ Marie... Celui-là ne l'abandonnera ni ne le quittera jamais – si ce n'est dans la déréliction totale, le désespoir et la souffrance lors de l'abandon et de l'échec de la croix. Jésus, en croix, le lui reprochera....

Comment ce Dieu-là est-il Père ? Nul ne sait, mais la symbiose entre Père et Fils est totale.

Enfin, il se trouve de mauvais esprits pour insinuer la possibilité d'un troisième père, biologique, anonyme et occulte : Marie, jeune fiancée, ayant peut-être eu un accident… Auquel cas, Jésus serait dans la lignée de tous ces grands personnages salvateurs de l'histoire d'Israël, aux naissances problématiques : Isaac, Joseph l'ancien, Samuel, Samson, Salomon...

 

Toujours est-il que la mère biologique, Marie, et toujours là, respectée, obéie, mais seulement jusqu’à la séparation, puisque c'est finalement elle qui sera quasi rejetée par Jésus, avec les frères de Jésus, au profit d'une famille non biologique, celle de ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

En revanche, il n'y a pas de conflits avec les pères, disparus ou d'une autre nature, à la fois intime et transcendante. Mais une énormité : c'est que le fils ne tue pas le père, il meurt à sa place. C'est lui qui meurt en tant que Dieu, il prend la place de son père, certes, mais pour mourir à sa place, à la place de Dieu, afin d'offrir de libérer les humains d'un Dieu patriarcal, répressif et juge, et d’ouvrir l'accès à un Dieu Père qui aime, accueille, pardonne, encourage et accompagne, bref... adopte. Inversion. Non pas meurtre du père pour soi et se libérer, mais meurtre de soi-même à la place du père, pour libérer autrui, la totalité des autruis, d'une logique d'autorité, de jugement et de rétribution, afin d'accéder à une logique de liberté, de gratuité et de tendresse....

 

Dernier exemple, Jean : Jean est un adulte, sans doute le plus jeune des compagnons ou disciples de Jésus. Au moment de mourir, Jésus le confie à Marie : « Voici ta mère », et Marie à Jean : « Voici ton fils ». Une adoption mutuelle. Mais une fois de plus, il n'y a plus de père !

Jean, c'était « le disciple que Jésus aimait ». Il les aimait tous certainement, il le dit lui-même et cela se voit. Mais celui-là, il l'aimait plus encore, d'affection et de tendresse. Peut-être parce que le plus jeune, c'est en tout cas ce qu'en a retenu la tradition et l'iconographie. Etait-il donc déjà un peu adopté par Jésus ? L'adopté Jésus adoptant à son tour et faisant adopter Jean par sa mère...En tout cas, c'est Jésus qui institue et décrète l'adoption de Jean par Marie.

Et il n'y a donc pas de père. Ni pour l'un, ni pour l'autre. La suite ? On ne sait pas : Jean « la prend chez lui », il s'en occupe donc, prend soin de ses vieux jours, on suppose jusqu'à sa mort. Mais on n'a pas de détails. En revanche, on sait que Jean deviendra l'autre grand théologien de l'Eglise naissante, à coté de Paul, en écrivant ou en servant d'autorité de référence pour l'Evangile de Jean – le plus intellectuel et le plus spirituel des Evangiles – trois lettres ou épitres, et l'Apocalypse.

 

Il n'y a pas de père, donc pas de conflit, mais à nouveau un destin...

 

 

Que conclure ?

D'après la Bible, le père adoptif semblerait problématique, voué à disparaître. Et l'enfant adopté voué à être la cause indirecte de cette disparition. Est-ce la réalité ? Mais finalement, n'est-ce pas vrai de toute relation enfant/parents ? Il n'empêche : l'expérience montre aujourd'hui que la relation adopté/adoptant est souvent difficile. Si la Bible le confirme, elle valorise pourtant l'adoption, en témoignent le destin de David, de Samuel, de Moïse, de Jésus ou de Jean, auxquels on doit ajouter Esther, orpheline adoptée par son oncle Mardochée, qui devient reine de Perse et sauve son peuple d'un génocide... (note 3)

Tous sont devenus des justes, appelés à un grand destin, alors que leurs frères ou les enfants biologiques de leurs adoptants restent dans l'ombre ou tournent mal...

Attente plus grande ? Besoin plus fort de faire ses preuves ? Peut-être.

 

Au passage, est-il besoin de rappeler que dans toutes ces adoptions bibliques, il n'est jamais question d'argent ? Ni d'occultation des origines biologiques ou des circonstances de l'adoption ? Ni d'investissement affectif ?

 

Mais peut-être y-a-t-il une autre réponse dans la réponse cinglante de Jésus à sa mère, venue le chercher avec ses frères. Jésus répond : « Qui sont mes frères, mes sœurs, ma mère ? Ceux qui écoutent et mettent en pratique la Parole de Dieu ». Autrement dit, ce n'est pas le sang, ni la biologie qui fondent les relations de famille, mais la fidélité, non seulement des uns aux autres, mais à plus grand que soi. A travers l'intervention d'un tiers transcendant, un Dieu Père qui ne demande ni aux fils (ou aux filles) d'être aussi bien que lui-même ou que ce qu'il attend d'eux, ni aux parents d'être des parents parfaits avant de s'effacer totalement, mais propose aux uns et aux autres de les adopter, d'accepter d'être aimés comme ils sont, d'accepter d'être ce qu'ils sont, et de devenir avec lui ce qu'ils peuvent être de meilleur. Comme David, Samuel, Moïse, Jean , Esther...

 

Mais il reste une question terrible que me pose la Bible à l'issue de cette lecture, et devant laquelle je suis sans réponse.

Est-ce qu'un excès d'investissement affectif dans l'adoption, en risquant de favoriser l'envie de sur-donner à l'enfant, de le sur-protéger, ou même de lui sur-demander, pour tenter de rattraper ce qui a manqué du côté des parents d'origine, est-ce que cet excès d’investissement pourrait provoquer une sorte de résistance et de refus de la part de l'enfant adopté, comme une défense et un rééquilibrage entre ses deux versants de parents, biologiques et éducatifs ? Et ainsi accentuer les difficultés de l'adolescence ?

Non pas que les parents adoptifs ne doivent pas aimer leurs enfants, et les aimer comme de vrais parents aiment leurs vrais enfants ! Mais peut-être être attentifs à ne pas se présenter comme les seuls ‘’vrais’’ parents, plutôt que simplement les ‘’nouveaux’’ vrais parents, qui n'effacent pas ceux d'origine, quels qu'ils soient. Cette question me fait un peu peur, j'hésite à l'exprimer, mais je me demande si je ne l'ai pas entrevue en filigrane dans la Bible. Comme si, il y a 2500 ans, elle avait déjà suggéré ce que l'expérience et les sciences humaines ont depuis formulé et mis en œuvre dans la pratique de nombreux parents adoptifs aujourd'hui...

 

 

Jean-paul Morley, 

Sam’dix-treize du 29 janvier 2011

 

Théologiquement, on pourrait dire que l'ascension et l'épanouissement de David ont été permis par la combinaison de l'appel-vocation de Dieu et de la réponse de l'individu : appel de Dieu avec promesse de l'Esprit, réponse de l'individu avec promesse de fidélité.

Saül avait reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais a trahi au point  d’être rejeté, et a disparu sans postérité. David a reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais est resté fidèle quitte à se repentir, et a reçu un beau destin... Un fils adoptif, parce qu’il a tout à prouver, serait-il plus fidèle ?

On peut appeler cette combinaison la grâce plus les œuvres, ce qui n'est pas très protestant, mais c'est ce que semble dire la Bible…

 

Et Moïse ? Encore un adopté. Ici, il s'agit également du don volontaire de la mère, en situation de minorité ethnique menacée, avec le but explicite de sauver l'enfant. Abandon de l'enfant pour son bien. Mais sa mère se fait toutefois embaucher comme nourrice. En tout cas l'enfant là aussi connaîtra un beau destin ! Mais nous ne connaissons rien de la relation de Moïse avec sa famille adoptive, sa mère ne l'ayant pas confié à une famille plus sûre, mais au destin, à la vie, au Nil, au Ciel...

On ne peut guère en dire plus sur Esther, faute de renseignements : sa famille a disparu lors de la prise de Jérusalem, et elle a été recueillie et élevée par son oncle Mardochée. Devenue jeune fille, elle apparaît obéissante et soumise à son oncle aimant, avant de prendre seule des décisions courageuses.

 

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