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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:24

 

Du  DIEU  NOMADE 

au

DIEU  CENTRALISATEUR

Les deux lectures de Nombres 9.

 

 

 

Derrière certains textes bibliques se cachent une intention et une situation historique très différentes de ce qui semble défini en surface. Dans ce court passage du Pentateuque, sous prétexte de récit du mythe fondateur de l'Exode et d'errance dans l'espace, c'est un découpage du temps autour du Temple de Jérusalem qui se laisse découvrir à une lecture attentive. Un calendrier liturgique apparaît, qui situe ce texte vers le IV e siècle et non le XIII e, et qui consacre la prise de pouvoir du milieu sacerdotal, soutenu par l'empire perse, sur la population de Judée. Mais au travers de cette légitimation, se dessine un conflit sur l'identité de Dieu lui-même : nomade ou figé, accessible ou médiatisé, imprévisible ou gage de stabilité. La naissance du monothéisme ne va pas sans pertes.

 

 

 

* 

 

 

 

LE LIVRE DES NOMBRES

 

Une lecture attentive du livre des Nombres montre comment une symbolique de l'espace justifie un ethnocentrisme religieux.

 

Ce livre raconte la longue errance des Hébreux au désert, et par la même occasion met en scène une périgrination autour d'un espace national et sacré.  En fait, "Les Nombres", parsemés de listes et de chiffres, se révèlent chiffrés aux deux sens du terme. A travers une combinaison de traditions diverses, de recensements et de récits d'origine, apparemment peu ordonnés, un fil conducteur se dessine. Celui d'un passage entre Egypte et Canaan, d'abord, mais aussi celui de peuples divers et inorganisés à un peuple unifié et organisé autour d'un lieu, le Lieu, la Demeure.

 

 

Moments de crise

 

Tout moment frontière est dangereux. Entre Egypte et Canaan, il n'y a pas encore de pays, ni de peuple, ni de culte, ni de loi ; Dieu lui-même n'est pas très bien défini ni situé. L'unification et la définition du peuple se feront donc à la faveur de ce moment de crise, au travers d'une succession de révoltes, de contestations, d'éliminations en chaîne, de guerres et de morts célèbres, qui balisent un territoire et écartent du peuple le risque intérieur que représente sa diversité d'origine. A chaque étape, on émarge, on épure, et le "ramassis" d'origine (Nb 11,4, cf Ex 12,38) devient peuple structuré. A terme, l'unité cultuelle, politique et géographique est aquise.

 

 

Or le livre des Nombres est lui-même composé en période de crise, après l'exil à Babylone, avec des matériaux littéraires qui semblent remonter au VIIIe siècle, c'est à dire à cette autre crise que représentait la menace assyrienne. Face à ces crises d'identité, désintégratrices, le livre des Nombres propose l'unification du peuple et sa cohérence autour du sacerdoce et du Temple, d'une Loi rigoureuse, et de l'exclusion des marginaux (rejet de l'impureté, refus des mariages mixtes, etc).

 

Autant d'éléments qui peuvent constituer un programme pour le retour d'Exil.

 

 

L'ordre de marche

                 

Si la lecture des Nombres paraît chiffrée, c'est parce que ce programme, ethnocentriste et répressif, s'élabore en transformant complètement son matériau d'origine, qui correspond plutôt à des figures de Dieu nomade et à des origines ethniques diverses.

 

L'ordre de marche du peuple au désert offre un exemple spectaculaire de ce détournement. Les chapitres 1 à 10 décrivent l'ordre dans lequel les douze tribus et la Demeure (tabernacle) sont supposés marcher au désert. En fait, l'ordre ainsi décrit rend tout mouvement impossible, et se disloquerait au moindre départ. Il convient beaucoup plus au plan d'une maison, d'une forteresse ou d'un temple, qu'à celui d'une armée en marche avec femmes, enfants, vieillards et bagages...

 

L'ordre de marche ne marche pas. Mais le mythe de l'errance au désert devient un support pour l'organisation liturgique du peuple. Organisation évidemment conçue autour des prêtres, ces médiateurs obligés, qui enferment dans sa Demeure un Dieu figé, coincé, si dangereux qu'il immobilise le tout...

 

 

 

NOMBRES 9, 15-23 : LA NUEE

 

Ce travail de transformation du matériau est exemplaire dans le court passage sur la nuée, au chapitre 9. Il y a là, clôturant l'ensemble qui décrit l'organisation du peuple autour des prêtres, et juste avant le départ du Sinaï, 9 versets étonnants. Apparemment  anodins, redondants et indigestes, ils semblent parler du lien entre la nuée et les déplacements du peuple au désert. En fait, ils parlent du culte de Jérusalem et de son calendrier, dans un texte qui est tout simplement de création.

 

Première lecture

                   Les voici traduits littéralement :

 

15. Au jour où fut dressée la Demeure,

la nuée couvrit la Demeure,

la tente de la rencontre ;

et au soir elle était sur la Demeure

comme une apparence de feu, jusqu'au matin.

 

16. Ainsi en était-il constamment,

la nuée la couvrait,

et avait l'apparence d'un feu la nuit.

 

17. Et chaque fois que la nuée s'élevait de dessus la tente,

aussitôt partaient les fils d'Israël ;

et dans le lieu où demeurait là la nuée,

là campaient les fils d'Israël.

 

18. Sur l'ordre du Seigneur partaient les fils d'Israël

et  sur l'ordre du Seigneur ils campaient ;

Tout le temps que demeurait la nuée sur la demeure ils campaient.

 

19. Lorsque se maintenait la nuée sur la demeure des jours nombreux,

les fils d'Israël gardaient les ordonnances du Seigneur et ne partaient pas.

 

2O. Et il arrivait que la nuée fût peu de jours sur la demeure,

   sur l'ordre du Seigneur ils campaient

et sur l'ordre du Seigneur ils partaient.

 

21. Et il arrivait que le nuée fût du soir jusqu'au matin,

puis s'élevait la nuée au matin, et ils partaient.

Ou pendant un  jour et une nuit,

puis s'élevait la nuée, et ils partaient.

 

22. Que ce soit deux jours,

    ou un mois,

    ou des jours, que

se maintenait la nuée sur la demeure pour demeurer sur elle -

les fils d'Israël campaient, et ne partaient pas.

Et quand elle s'élevait, ils partaient.

 

23. Sur l'ordre du Seigneur ils campaient,

    sur l'ordre du Seigneur ils partaient ;

    ils gardaient les ordonnances du Seigneur,

    sur l'ordre du Seigneur, par la main de Moïse.

 

 

Relecture

        Cette lecture plate et souvent redondante masque en fait une autre lecture possible, déchiffrée. Lecture seconde à laquelle est conduit tout lecteur familier de l'hébreu et des connotations de certains mots, attentif aux indices d'énonciation destinés à l'impliquer davantage dans le texte. Celui-ci accumule les allusions formelles, lexicales et thèmatiques, les emplois ambigüs de prépositions ou de verbes (temps et sens), et s'organise dans un programme apparemment répétitif mais visant à découper l'histoire du peuple en trois moments décisifs : l'errance, la stabilisation, et la durée.

 

Ce jeu de miroirs dans le texte fait du commencement du récit un jour de création : le jour devient lumière, le montage de la tente devient édification du Temple, et la figure d'un Dieu mobile et nomade est remplacée par celle d'un Dieu fixé en un lieu, le Lieu. En quelques allusions, la culture du Temple évince le nomadisme. De même, la colonne de feu se trouve associée à l'évocation du buisson ardent ou des visions d'Ezéchiel, et devient ainsi une véritable théophanie, elle-même reliée au vocabulaire et aux gestes liturgiques du culte de Jérusalem. Avec, au centre mathématique du texte, une invitation à "observer les observances" (v19), c'est à dire à observer les règles du culte, exhortation qui constitue sans doute la pointe du texte, et reviendra en conclusion.

 

Les mouvements du peuple, apparemment indéterminés, s'inscrivent alors eux aussi dans une évolution logique et chronologique : ceux qui ne savaient ni vraiment où ils étaient, ni où ils allaient, ni pour combien de temps ils partaient, ceux-là erraient. Mais en s'établissant, les enfants d'Israël s'arrêtent, trouvent un lieu, le Lieu, où s'installe à demeure "la" Demeure, c'est à dire le Temple. En un seul verset (17) s'opposent ainsi un temps de chaos, symbolisé par l'errance du peuple au désert, et un temps d'ordre, stabilisé autour du lieu où demeure la nuée. Verset qui dit, à lui seul, le passage du nomadisme à la sédentarisation. Transformation qui est légitimée par l'ordre (la bouche) du Seigneur : Dieu dit, et l'errance des enfants d'Israël cesse. Et cette stabilisation fondatrice, créatrice, est appelée à durer, à condition précisément que les enfants d'Israël assurent le culte de celui auquel ils la doivent...

 

Cette irruption du culte au milieu de l'errance mythique transforme à son tour les jours indéterminés en "jours que l'on peut compter", autrement dit en calendrier. Calendrier liturgique  qui rythme non plus l'errance, mais au contraire les pélerinages annuels à Jérusalem. Sans lui, sans eux, les risques d'un retour à l'errance, c'est à dire au chaos originel, réapparaîtraient, l'arbitraire de Dieu demeurant menaçant (v21).

 

Ultime transformation, la nuée, inquiétante figure d'un Dieu mobile et insaisissable, fait progressivement et successivement l'objet de deux substitutions. Elle est d'abord remplacée par "l'ordre du Seigneur", corrigeant ainsi l'impression d'un face à face direct entre Dieu et son peuple au désert, conception inconcevable, et inacceptable, pour le milieu de prêtres qui a rédigé les Nombres. D'où ces versets 18-20, bloc au style pesant, comme un indispensable correctif : la nuée n'est plus directement la présence chiffrée de Dieu au milieu de son peuple, mais déjà le signe, l'intermédiaire, qui transmet les "ordres du Seigneur" à un peuple immobile autour de son sanctuaire. Au passage, la continuité succède à la discontinuité. Mais l'assimilation de la nuée à un médiateur stable est en fait une subversion : le symbole de la mobilité est devenu symbole de l'immobilisation ! Seconde substitution, la nuée est finalement remplacée par Moïse lui-même, surgi à l'extrème fin du parcours. Il vient introduire une médiation, autrement dit le sacerdoce, pour réguler la nouvelle situation d'Israël, à la fois sécurisante et potentiellement dangereuse : l'imprévisibilité de Dieu demeure sous-jacente, et la stabilisation autour du Temple serait remise en cause en cas de non observance du culte - comme elle l'a été de fait lors de la chute de Jérusalem et de l'Exil à Babylone. D'où la nécessité d'une prêtrise... Sans son intervention, la présence de Dieu ne serait ni médiatisée, ni maîtrisée. Or Moïse et Aaron, figure et ancêtre du sacerdoce à venir, sont jusque-là absents. L'ultime verset du texte aura donc pour fonction de récupérer l'ensemble pour le sacerdotaliser. La nuée disparait dès lors du dernier verset, alors qu'elle était présente dans tous les autres, et s'efface derrière la main de Moïse, qui se substitue ainsi à elle.

 

Cette récupération de Moïse présente elle-même deux aspects :

                                                                                                            

-      d'une part elle récupère le récit qui précède en le  sacerdotalisant, remplaçant l'imprévisible et peu confortable nuée par une fonction sacerdotale bien ordonnée;

- d'autre part elle récupère le personnage de Moïse lui-même, en lui faisant endosser cette fonction sacerdotale, qui est loin d'être sa plus importante dans les traditions sur le désert, mais qui est la mieux contrôlable pour les prêtres.

Cette double récupération-substitution est indispensable pour légitimer le rôle de ces derniers, qui peuvent ainsi conclure le texte sur l'ordre d'assurer le culte du Seigneur.  

 

 

 

Une substitution analogue peut s'observer dans les dix versets suivants, au ch 10, où la nuée sera remplacée par des trompettes.  Ce sont les fils d'Aaron, titulaires de la prêtrise héréditaire, qui, jouant de la trompette, jouent ainsi de la nuée. Ce glissement leur permet de maîtriser Dieu, en évacuant le Dieu imprévisible. Ils rendent ensuite le leur d'autant plus puissant, dangereux et exigeant que ce sont eux qui le contrôlent...

 

 

*

 

                                                                                                            

Le texte ainsi "décodé" montre une logique interne beaucoup plus grande qu'à première lecture. La traduction qui suit tente de montrer cette seconde lecture. Elle n'est évidemment pas plus exacte que l'autre, mais tend à mettre au jour le non-dit du texte.

 

 

 

Nombres 9,15-23 : "Retraduction"

 

15 Au jour où fut édifiée la Demeure, la nuée couvrit la Demeure, à la place de la Tente de rencontre. Au soir il y eut sur la Demeure une apparition de feu, jusqu'au matin.

 

16 Ainsi en sera-il éternellement, la nuée couvre la Demeure, et est apparition de feu la nuit.

 

17 Or chaque fois que la nuée se retirait de dessus la Tente, aussitôt les enfants d'Israël erraient. Mais dans le Lieu où demeure la nuée, là sont établis les enfants d'Israël.

 

18 Sur l'ordre du Seigneur les enfants d'Israël ont erré, sur l'ordre du Seigneur ils se sont établis. Tant que la nuée demeurera sur la Demeure, ils seront établis.

 

19 Et tant que la nuée se maintiendra sur la Demeure au long des jours, les enfants d'Israël assureront le service du culte du Seigneur, et ils n'erreront plus.

 

20 Et maintenant, quand la nuée reste un nombre de jours déterminé sur la Demeure, eux qui sur l'ordre du Seigneur sont établis, sur l'ordre du Seigneur ils repartent.

 

21 Maintenant que la nuée reste du soir au matin, si la nuée s'en allait un matin, ils erreraient. Mais si elle reste constamment, et que la nuée est soulevée, ils repartent.

 

22 Soit pour deux jours, ou un mois, ou une année : tant que se maintient la nuée sur la Demeure pour demeurer sur elle, les enfants d'Israël sont établis, ils ne partent plus. Mais lorsqu'elle est découverte, ils repartent.

 

23 Sur l'ordre du Seigneur ils se sont établis, sur l'ordre du Seigneur ils repartent. Qu'ils assurent le culte du Seigneur, sur l'ordre du Seigneur, par l'intermédiaire de Moïse.

 

 

Une dernière allusion dissimulée dans le texte le réfère au temps du repos de Dieu, temps régulé par le sacerdoce. La présence de la nuée pendant la nuit (v.21), pourrait déjà être une allusion au shabbat, en opposition à la durée laïque de la seconde moitié du verset. Et le matin sans soir qui suit immédiatement, pourrait indiquer que ce shabbat est en cours. Or le premier mot du texte est "Au jour de...", le dernier : "Moïse". Tout le texte est donc enserré dans ce "Au jour de Moïse", le shabbat, le repos de Dieu sur son sanctuaire, assurant celui de son peuple, l'un et l'autre liés par le culte.

 

Jour de Moïse, jour du repos de Dieu et de son peuple, qui se confond avec un deuxième jour de création, nouvel éon inauguré par le soir-matin du verset 21. Ce deuxième temps, comme le 7e jour de la première création, c'est le présent. Tout le texte, jusque dans sa structure, reflète ainsi le passage du temps de l'errance et du chaos à celui de l'ordre, dont la Demeure et la présence de Dieu sont le pivot, et dont les pèlerinages et le sacerdoce assurent la permanence. En racontant l'histoire de l'errance mythique pour renvoyer au présent perpétuel du culte en vigueur, ce texte remplissait la fonction propre à toute herméneutique liturgique, et ses auditeurs, en écoutant parler de la nuée au désert, entendaient appeler au culte à Jérusalem.

 

 

 

Iconographie

L'ordre du culte lui-même se déroule sous les yeux du lecteur :

. les mouvements de la nuée sont devenus dévoilement du tabernacle  (Demeure) du Temple ;

. les errances du peuple sont devenues pèlerinages annuels à Jérusalem ;

. l'obéissance au désert est devenu service cultuel ;

. et la présence de la nuée est devenue promesse de présence de Dieu  médiatisée par Moïse, lui-même ramené à un prototype du sacerdoce.

 

Image qui rappelle la glyptique mésopotamienne, quand le Melammu (la nuée/gloire ?) surplombe le sanctuaire (Demeure ?) où le roi associé au prêtre (Moïse ?) offre des sacrifices, tandis que le temps (calendrier ?) est figuré de part et d'autre par deux colonnes au sommet desquelles deux animaux regardent du même côté sous le feu des luminaires célestes.

 

De fait, la problématique qui ressort de cette relecture des Nombres, est proche de la culture babylonienne, avec le thème du chaos à repousser, avec l'importance du culte et des fêtes, avec même le shabbat qui trouve son nom et son origine hebdomadaire à Babylone. Après le retour d'Exil, le puissant modèle babylonien, fréquenté pendant 5O ans et plus, a nécessairement influencé ceux qui voulaient restructurer le peuple autour de Jérusalem. Avec de bonnes raisons : le chaos que représente une telle errance, Israël puis Juda viennent précisément d'en faire l'expérience avec l'Exil.

 

Une différence essentielle avec Babylone, cependant : l'intervention répétée du Seigneur, avec cette formule qui vient rythmer sept fois l'ensemble du passage, et encadrer chaque fois l'autre formule-clé : assurer le service du culte, c'est à dire être vigilants de la vigilance du Seigneur. Cette intervention-initiative de Dieu, qui semble ici le fil structurant, paraît au contraire absente du système de pensée babylonien, en tout cas de son iconographie.

 

 

 

CONCLUSION

 

Cette relecture entre les lignes aura permis de déceler la fonction réelle de ce texte : passer, par glissements et allusions, de l'espace au temps, pour évoquer le passage de l'errance à la stabilité, véritable seconde création, et appeler le peuple à l'observance rigoureuse du culte. Plus prosaïquement, il s'agit de légitimer la fonction sacerdotale. Cela avec des matériaux à l'origine très différents, et à un moment où le sacerdoce se présente comme la seule référence solide pour le peuple au retour de l'Exil. L'errance-chaos est tout près, et il s'agit bien d'une recréation du peuple après sa dispersion.

 

Mais il est possible que la rédaction finale soit beaucoup plus récente, contemporaine du phénomène de la diaspora. Elle chercherait une réponse à cette nouvelle crise désintégratrice, en cherchant à réinterprêter la signification ultime du culte, en tant qu'écoute vigilante du Seigneur, qui peut être individuelle. C'est alors toute la vie qui devient culte.

 

De crise en crise, l'histoire du texte se lie et se lit ainsi avec celle du peuple, qui remodèle avec son passé des clefs pour le présent. Mais au cours de son évolution, ce texte n'en aura pas moins totalement subverti son contenu. Les souvenirs plus ou moins légendaires d'un parcours délimitant en creux un espace national et sacré auront été réutilisés et réorientés vers la justification d'un espace et d'un temps codifiés, autour d'un lieu-référence et de pèlerinages rituels. Les traditions d'un peuple mobile et ouvert, avec un Dieu lui-même mobile et inssaisissable, auront été récupérées pour assurer l'ordre social et sacral, qui fige un Dieu tenu de perpétuer cet ordre. Au passage, c'est donc la théologie elle-même qui aura été subvertie : à la place d'un Dieu inattendu et vivant, on retrouve le Dieu immobile, figé, dangereux, médiatisé des prêtres et des chapitres 1 à 9 des Nombres. Le Dieu unique, conceptualisé en exil, s'impose à Jérusalem comme un Dieu centralisateur et ethnocentriste. Il interdit les mariages mixtes, fige son peuple autour d'un sanctuaire et réprime différences et contestations, remplaçant ainsi le Dieu qui se donnait à suivre et rassemblait les origines éparses... Bel exemple de référence à l'espace historique originel détournée en symbolique de l'espace sacré, dont la visée est cosmique mais les conséquences une délimitation impitoyable des frontières d'un peuple pur, d'un culte et d'un sacerdoce légitimes ! 

 

Mais ce sont les prêtres qui écrivent les textes, et donc leur tendance qui l'emporte : dans ces neuf versets, dans les Nombres, dans la Bible, et souvent ailleurs.

 

 

 

                                                                                                                                                                        Jean-Paul Morley

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