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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 12:45

 

 

Heureux les malheureux et les ratés, c'est eux qui gagneront le Ciel !

C'est un peu le résumé des Béatitudes.

Si je comprends bien, cela voudrait dire que les Eglises qui sont en désarrois ou en déclin, en perte de fidèles, de cotisants, de pasteurs, de ressources, de paroisses… sont heureuses, parce que leur bien, c’est le Royaume, qui est déjà leur !

Et c’est vrai, ce qu’elles vivent aujourd’hui vaut plus que leur avenir parfois incertain.

 

Mais nous, ici, nous nous sentons le devoir d’être savants, intelligents, avisés et responsables… Alors, pour nous savants très responsables, Frédéric Chavel et moi avons cru discerner deux messages pleins d’ironie de la part du Très-Haut.

D’abord lorsque Dieu finit par répondre à ce malheureux Job, et lui propose de venir bavarder avec Lui de la création de l’univers.

Ensuite avec la première des Béatitudes : «Heureux les pauvres en Esprit, car le Royaume des cieux est à eux».

 

On a parfois traduit «Heureux» par «Magnifiques», comme la Pléiade, ou même «En avant», comme André Chouraqui et Roger Parmentier, sauf erreur. Mais non, le terme est clair, makarios, il s'agit de bonheur, un bonheur chargé de tendresse, puisque c'est comme cela aussi que l'on dit «Mon cher, ma chère... »

 

Lisons donc   Job 38 : 1-3, 16-21, 36-38,

                        Matthieu 5 : 1-5 et 13, 14 et 15.    

             

* * *

 

Quelle cinglante réponse du créateur à Job !

Job se croyait sûr de lui, intelligent (c’était vrai) ; croyant (c’était vrai) ; droit (c’était vrai) ; légitime (cela semblait). Mais quand Dieu lui propose de venir discuter avec lui de la création et du fonctionnement du monde, ce malheureux Job se défait, ses théories et ses revendications dégringolent en poussière, et il tombe à genoux, définitivement brisé.

            « Je ne suis rien du tout. Que puis-je répondre ?

               Je me mets la main sur la bouche et je me tais. »

C’est alors que Dieu accueille sa prière, avec bienveillance, pour l’envelopper de sa tendresse et de sa protection.

Et c’est ainsi que Job illustre d’avance cette première Béatitude de Jésus, cette première phrase-choc, cette phrase-oxymore qui ouvre chez Matthieu le discours de Jésus :

  «Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des Cieux est à eux»...

 

 

Jésus n’y parle pas des simples d'esprit, je veux dire les QI de 90, bien qu'il les inclue certainement. Il ne parle pas non plus de ceux qui manqueraient de Saint-Esprit, cela l'exclurait lui-même du Royaume.

Non, il parle de ceux qui sont simples en eux-mêmes, pas prétentieux ni prétendants, les sans orgueil ; la TOB propose de traduire joliment par «pauvres de cœur», pour souligner qu'il ne s'agit pas spécialement de l'intelligence, mais du cœur de la personne, de l'âme de la personne. ‘’Heureux les pauvres dans leur âme, car c'est seulement ainsi qu'elle est riche’’. Heureux ceux qui savent qu'ils reçoivent tout de Dieu, rien d'eux-mêmes. Nous, protestants, nous aimons appeler cela la grâce. Et c'est pour cela que nous aimons relire ces Béatitudes, qui font frétiller nos gènes.

Toutefois, heureux sommes-nous seulement, vous et moi, quand nous revenons sur terre et que nous reprenons conscience que c'est vrai : nous recevons tout de Dieu, et pas grand'chose de nous-mêmes. Tout de Dieu, très souvent à travers les autres, mais pas grand'chose de nous-mêmes. Et en particulier tout ce que nous donnons aux autres, et qui nous émerveille tellement, vient de Dieu, guère de nous.

Cela nous rend modestes, mais c’est aussi un soulagement.

 

La première leçon de cette première Béatitude est donc simple : elle nous rappelle que nous recevons. Tout, et donc que seuls sont heureux les pauvres en esprit, les pauvres dans leur âme, parce que, mendiants, ils laissent ainsi la place, toute la place pour recevoir. Ce n'est pas de la morale, c'est de la disponibilité.

Et déjà tout le salut est dit, la grâce est dite : Si tu te sens riche en esprit, en intelligence et en amour, tu es bien malheureux, car c'est quand tu te sais pauvre, indigent et impuissant en esprit, en intelligence, en force et en amour – et le Ciel sait comme c’est souvent le cas – que tu peux alors recevoir.

 Au passage, la 2ème leçon de cette première Béatitude, c'est que si tu  te crois riche en Saint-Esprit, et que tu t'en fais une arme, un pouvoir, un paravent ou une exigence envers autrui, tu es bien malheureux, non seulement parce que tu es un imposteur, mais parce que tu es nu. C'est seulement si tu es un mendiant de l'Esprit que tu peux recevoir. Et alors recevoir à l'infini. De l'amour. De la force. Du courage, de l'intelligence. De l'Esprit Saint. De la Grâce.

 

Et mieux encore : le Royaume des cieux est à toi.

Nouvelle énigme. Qu'est-ce que le Royaume ? Je ne sais pas si vous avez des lumières, mais il me semble que nous n'en savons rien, et que la Bible se garde bien de nous le préciser. C’est pourtant notre programme, à nous Eglise, le Royaume de Dieu...

Mais peut-être que nous n'avons pas besoin de le savoir.

Qu'il nous suffit de l'espérer.

Qu'il nous suffit de savoir qu'il ressemble à ce que nous espérons et cherchons à vivre, ensemble, pour cette humanité ; et de savoir que ce que nous espérons et cherchons à vivre ensemble pour cette humanité, ressemble déjà à ce Royaume. Ce Royaume dont nous savons une chose, c’est qu'il est déjà là, en train de grandir.

 

Et c'est peut-être pour cela que cette première Béatitude est la seule qui partage sa promesse avec une autre, la dernière : «Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux».

Les Béatitudes sont ainsi enserrées, encadrées, enchâssées, entre cette double promesse du Royaume des Cieux, qui s'adresse aux pauvres en esprit, et aux persécutés pour la justice.

 

Sont-ce là les mêmes ? Sans doute. Sans doute les humbles sont-ils les cousins des persécutés. Sans doute les pauvres en esprit, les confiants, les sans orgueil, les disponibles, prêts à tout recevoir de Dieu, sont-ils amenés à devenir persécutés à cause de la justice, ou plutôt à cause de l'injustice. Mais, de là, à être amenés à inaugurer le Royaume des Cieux !

Parce que ce sont eux qui sont le sel de la terre et la lumière du monde ; et qu'ils ne le sont évidemment pas par leurs mérites ni leur vertu, ni leur brio d'esprit, mais par l'Esprit, qui peut œuvrer à travers eux précisément parce qu'ils ne prétendent pas en posséder eux-mêmes, mais qu'ils lui laissent et lui font une place en eux-mêmes.

Humilité. Silence. Prière. Abandon. Offrande de soi-même, mains ouvertes, en silence devant Dieu.

 

 

Une petite histoire, vraie, pour illustrer cette offrande et de cet abandon ? Vers la fin du XVIIIe siècle, en Amérique, les jeunes autorités américaines n'ont guère respecté leurs engagements envers les Indiens. Si bien, ou si mal, que ceux-ci n'hésitent pas à attaquer des villages de colons et à en massacrer les habitants. Un village de Quakers avait refusé de s'armer. Le dimanche matin, tout le village est rassemblé dans la salle commune pour le service religieux. Le chef de village se lève et lit un passage biblique, ce jour-là, c’est dans le livre du Deutéronome : « Le bien aimé du Seigneur demeure en sécurité auprès de son Dieu. Il le protège jour après jour et il demeure près de lui. » Puis il s’assied et tout le monde et médite ces paroles en silence. Si quelqu'un a quelque chose à dire au nom du Seigneur, il se lève et parle.

Ils sont tous là méditer lorsque des Indiens surgissent brutalement, peints en guerre et les armes à la main. Les quakers restent assis sans bouger. Lorsque les Indiens constatent que les hommes ne sont pas armés, ils baissent leurs propres armes. Le chef indien regarde l'assemblée immobile. Il fait un signe à ses hommes, qui vont s'asseoir sur les bancs à côté des villageois. Le service continue en silence. Au bout d'un moment, le chef du village se lève pour marquer la fin de la prière. Il se dirige vers le chef indien, le salue et l'invite à prendre le repas dans sa maison. A la fin du repas, le chef indien dit : « Nous étions venus pour vous tuer, mais lorsque nous sommes entrés dans votre maison de prière et que vous êtes restés en silence, nous avons attendu. Quand nous nous sommes assis à vos côtés, nous avons compris que vous adoriez le même Grand Esprit que nous. »

Offrande, confiance, abandon à Dieu... Passivité ? Que non ! Car Jésus poursuit les Béatitudes en provoquant aussitôt la foule : « Vous êtes le sel de la terre, si le sel perd sa saveur qui la lui rendra ? Vous êtes la lumière du monde, l'allume-t-on pour la mettre sous un seau ? »

 Et d'un seul coup, nous comprenons comment ces Béatitudes, belles mais à l'insaisissable mise en œuvre, peuvent se concrétiser ;

d'un seul coup nous comprenons que nous ne parlons plus seulement de nous individuellement, spirituellement, mais de nous collectivement, en tant que communauté croyante, en tant qu'Eglise, en tant que communauté des chrétiens, des pauvres en esprit face au monde.

Luc, dans son Evangile, le dit de façon presque violente, quand, dans sa version des Béatitudes, il parle des pauvres non pas en Esprit, mais pauvres tout court, et leur promet le Royaume. Il parle ainsi des pauvres matériellement, socialement. Et cela, ce n'est plus  nous... mais c'est notre responsabilité !

Et nous comprenons que notre responsabilité de sel et de lumière du monde, c'est de faire vivre ce Royaume promis, le faire vivre pour les pauvres en esprit et les pauvres tout court, le faire vivre aujourd'hui, parmi nous, autour de nous ; et demain, pour l'humanité entière. Au ciel. Et sur la terre. Cette terre dont les nouvelles de la semaine sont les deux otages français au Niger, tués ; 4 manifestants pacifiques en Algérie, tués ; des dizaines en Tunisie, tués ; un déséquilibré aux Etats-Unis, 6 morts, 19 blessés ; le premier anniversaire du tremblement de terre en Haïti, et si peu de fait ; le scandale du Médiator… C’est cela notre terre. Eh bien, notre responsabilité, c’est que ceux qui pleurent soient consolés, et que les doux reçoivent la terre en partage ! Pas seulement au ciel. Sur terre.

 

Alors voilà. Nous le savons.

Nous, les mendiants de Dieu, nous sommes en charge d'annoncer le Royaume des cieux, et déjà de le vivre concrètement. Il nous est promis.

Et donc d'êtres humbles, toujours en pauvreté, toujours en attente, toujours faisant place en soi, mais prêts, aussi, à risquer d'être persécutés. Comme ces Quakers. Prêts à prendre des risques, nous, vous, moi, en vue du Règne de Dieu.

Nous n'avons pas le droit de cacher ce que nous avons reçu, pas plus qu'une lumière allumée ne se met sous un seau.

Des risques pour l'Evangile, et pour le Royaume de Dieu, d'autres Eglises, en Irak, en Egypte, ailleurs, les prennent et les vivent quotidiennement, juste en témoignant de l'Evangile qu'elles ont reçu.

Mais nous, quels risques devrions-nous prendre, dans nos pays où les Eglises ne sont pas menacées ?

Peut-être, au moins, ne pas nous contenter de prêcher un Evangile ‘honnête’, c'est-à-dire qui accepte sans tabou les questions de la culture, de la science, de l’histoire et de la société, un Evangile qui vise l’excellence théologique et la défense de nos identités protestantes, comme nous le faisons déjà, mais.. qui ne bouleverse pas toujours les foules.

Et donc oser, nous, vous, moi, retrouver l’audace, la passion et la rupture radicale du Christ, telle qu’elle explose dans le Nouveau Testament !

Peut-être manquons-nous, dans notre prédication, notre liturgie, notre témoignage, comme dans nos stratégies et nos actes, de cette audace, ce culot, cette passion et évidemment ce courage du Christ. Peut-être pourrions-nous grimper avec un peu plus d'assurance sur le chandelier, pour que notre lumière inonde alentour, et que notre sel y donne saveur à la vie…

Moi qui suis tout petit devant vous, j’en suis loin moi-même, évidemment. Mais peut-être le vrai projet de notre Eglise unie est-il de retrouver un Evangile plus incisif, plus en rupture avec les valeurs qui nous entourent, plus bouleversant parce qu'il montrera à l'évidence que ce monde marche sur la tête, et que ceux-là seuls sont heureux, oui visiblement heureux, les pauvres en esprit, parce que le Royaume des cieux se voit en eux.

 

Et puis... Et puis ne nous inquiétons pas si ce la nous paraît difficile ou hors de portée, si parfois nous souffrons, si nous nous sentons souvent épuisés ou découragés, si nous nous sentons bien pauvres en esprit...

Ecoutez comment la Bible Bayard traduit cette première Béatitude :

« Joie de ceux qui sont à bout de souffle, le Royaume des cieux est à eux »

Oui, joie pour ceux qui n'en peuvent plus, la tendresse du Père les entoure et les porte déjà, comme elle a entouré Job, et cette tendresse-là est bien la promesse des Béatitudes, elle est dans le mot même qu'elles emploient, makarioi, « Heureux... ». Une tendresse qui viendra nous réchauffer et nous consoler, nous redonner courage si et quand nous en aurons besoin, en nous rappelant que ce n'est pas nous, mais l'Esprit, justement, le Sien, qui fait et qui conduit, et qui porte l'Evangile, et qui nous conduira tous dans le sein du Royaume.

 

Jean-paul Morley

Culte au Synode natioonal-Synode général luthéro-réformé

le 16 janvier 2011

 

                                                                          

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