Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 18:16

JOSEPH, ses FRÈRES et leur PÈRE

 


Pour nous aventurer dans l’extraordinaire luxuriance de l’histoire de Joseph, nous nous fonderons évidemment sur la Bible, mais en nous aidant d’un travail interdisciplinaire de la Faculté de Théologie (IPT), sous la direction de Françoise Florentin-Smith, ‘Joseph en Egypte’, auquel j’ai participé. Il avait abouti à un numéro de Foi et Vie , dont je citerai en particulier les contributions de Jean-Pierre Molina, bibliste, et de Jean Lambert, philosophe et anthropologue.

 

 Joseph ! Sacré personnage. A la fois peu sympathique et l’un des plus attachants du Premier Testament ; en tout cas l’un des plus originaux et des plus surprenants.

Et puis ses frères. Et puis son père.

 

Proposons trois moments :

La haine fraternelle ordinaire

Bifurcations et substitutions

L’autre fils et l’autre père

et en conclusion : un modèle singulier

 

La haine fraternelle ordinaire

 

Avec Jacob et Esaü, nous avions deux frères. Et comme dans les nombreux contes et mythes qui mettent en scène deux frères, le plus rusé l’emporte sur le plus fort, le talent prévaut sur la naissance, le cadet sur l’aîné – revanches sur le destin. De même que dans une grande fratrie, le cadet sauve toute la famille, tel le Petit Poucet. Et tel Joseph, avec ses frères et son père. Tout cela est fort pédagogique.

Ici, avec Joseph et ses frères, nous avons à la fois le cadet d’une grande fratrie, mais aussi le cadet de deux frères : Joseph n’est-il pas né après tous les autres fils d’Abraham, comme le fils tant attendu, différent des dix autres parce que le premier enfin né de la femme aimée ? N’y a-t-il pas  d’un côté les dix fils nés presque de mères porteuses : la sœur aînée, première épouse mais mal aimée, et les deux servantes ; et de l’autre côté Joseph et son petit frère Benjamin, son double ?

Il y a donc une paire de fils, cadette, issue de la femme aimée, face aux dix des autres mères. Et bien sûr, ce cadet est de trop. Qu’est-ce que ce nouveau-né arrivé tardivement, qui tout à coup prend toute la place et devient le fils préféré, sous prétexte qu’il est né d’une mère plus aimée que les vôtres ? Qu’est-ce que ce fils autre, soudain différent des autres, ce petit nouveau qui vient casser l’unité des frères, casser la logique établie, casser l’ordre de préséance ?

De toute façon, douze frères c’est trop pour s’entendre, et le texte laisse entendre que les dix ne s’entendent pas.

D’ailleurs comment s’appelle Joseph en hébreu ? L’ajouté. Ce qui est en plus. De trop. Le surplus, l’inutile, le bon à jeter et à rejeter. Ou… à stocker. Car le plus n’est pas toujours de trop, c’est aussi ce qui s’ajoute, un plus, un cadeau, et déjà se profile une grâce possible…

Mais Joseph commence par être celui qui est de trop, et trop aimé par son père. Il n’y est pour rien, mais là commence l’engrenage : chouchou de leur père, arrogance de sa part, opposition entre eux. Les frères ne pourront se réconcilier qu’en s’unissant contre le dérangeur de l’ordre hiérarchique et affectif, le rêveur insolent qui prétend prendre la place du père, ce gamin qui se voit comme une gerbe ou un astre devant lequel les autres gerbes ou astres se prosternent…

Les frères normaux ne peuvent se réconcilier entre eux et avec leur père, qu’en éliminant l’intrus, comme un parfait bouc émissaire : puisque Joseph est de trop, il faut s’en débarrasser ! Et quand Joseph cherche ses frères, on lui répond qu’“ils ne sont pas ici”. Pas là où le lui avait dit son père. C’est-à-dire pas dans la fraternité ni l’affection, mais dans le désir de l’éliminer.

Joseph va donc comprendre douloureusement le sentiment de ses frères, et ce qu’est un bouc émissaire, en étant jeté sans ménagement dans une citerne. Mais Joseph va échapper à ce sort. Il va se révéler un Abel coriace : frère cadet éliminé, mais qui résiste. Il va comprendre que pour échapper durablement à l’élimination du surplus – lui-même – il lui faut renverser la logique. Il va découvrir la substitution, puis en user.

 

II. Bifurcations et substitutions.

 

 A la place de son sang : le sang d’un bouc ; à la place de son corps à rompre : sa belle tunique à déchirer ; à la place de son cadavre à présenter à Jacob : sa tunique tachée du sang du bouc.

Ah, les tuniques de Joseph ! Elles jalonnent toute son histoire : celle, luxueuse et bariolée offerte par son père Jacob ; sa nudité d’esclave dans la citerne ; son habit de luxe chez Potiphar, que l’épouse dépitée de Potiphar lui arrache pour l’accuser ; son vêtement de prisonnier pourtant innocent, avant d’être rasé et habillé de soie pour rencontrer Pharaon ; enfin son vêtement royal de vizir de Pharaon. Un vêtement par étape, marquant sa progression. Et parvenu au faîte du pouvoir, c’est lui qui donnera des tuniques de luxe à ceux qui lui avaient arraché sa tunique bariolée, ses frères…

Mais revenons à ces autres substitutions, décisives : après le sang du bouc à la place de sa vie, le jeu continue. A la place de la mort de Joseph, sa vente à des chameliers : sa vie contre de l’argent. Au passage, argent contre vie, sang d’un autre, corps rompu mais substitué, nous devinons qu’il s’agit de sacrifice et que nous préfigurons le Christ ; nous naviguons dans les métaphores… Toujours est-il que le surplus est épargné, c’est la grande bifurcation. Il est épargné aux deux sens du terme : Joseph, le surplus, est épargné… et mis en réserve. Et Joseph, dans sa citerne, cet endroit où l’on stocke les excédents, qui deviennent ainsi provisions, comprend cette logique, et l’appliquera : lui, qui était le cadet, le second, mais se voyait comme le premier, va se retrouver le second successif de différents personnages dominants, en veillant à ne rester toujours  que le second. De Potiphar, son patron, puis du chef de la prison, et finalement de Pharaon lui-même. Toujours le second, mais toujours le chouchou, cadet mais préféré, de son père, de Potiphar et de sa femme, du chef geôlier, de Pharaon.

Et c’est ce qui lui permet de diriger effectivement la maison de Potiphar, la prison, l’Egypte entière, et finalement, c’était le rêve initial, sa propre famille et ses frères aînés, qui l’avaient rejeté. Il se substitue chaque fois au premier, mais sans le devenir, c’est cela l’épargne : il évite ainsi de se présenter, comme jadis devant ses frères, en tant que premier et plus important — c’est à dire celui qui est de trop et qu’il faut éliminer. Il s’épargne donc, pour l’avenir, ce qui lui permet à chaque fois de monter plus haut. C’est tout l’avantage de l’épargne…

Ce faisant, Joseph devient d’ailleurs la figure du Juif qui réussit et est accueilli à l’étranger, par sa vertu, son travail et sa loyauté. En cela c’est d’Esther qu’il est le frère. Et la venue de ses frères et père en Egypte, à la fin de son histoire, se présente comme un anti-Exode.

Joseph a donc inventé la substitution-épargne, et c’est ce qu’il va expliquer à Pharaon, en lui dévoilant ses rêves — sept vaches grasses, sept maigres — et en lui recommandant de mettre en pratique cette épargne : l’excédent des années grasses, le surplus, le trop, il ne faut pas le consommer mais le mettre de côté pour l’avenir. Joseph a inventé l’économie. Au lieu de liquider l’excédent (lui-même, le blé, le bouc émissaire), on le met en réserve. Et c’est lui, le surplus épargné et mis en réserve, qui sauvera sa famille : “Dix maigres fils de Canaan dit J. Lambert, traversent le désert pour acheter du blé en Egypte”. Les bourreaux sont devenus les demandeurs, et la victime est devenue dominante. Substitution, encore. La gerbe s’est dressée. Les étoiles se prosternent.

Mais nouvelle bifurcation, Joseph va faire parcourir à ses frères le même parcours que lui : géographique, bien sûr, mais aussi moral. Lui, que ses frères ont jeté deux fois au trou, directement dans la citerne au désert, puis indirectement dans les prisons d’Egypte, il va deux fois les faire plonger, en les accusant deux fois et en retenant deux fois l’un d’eux en otage, nouvelle substitution. Avant de les faire, comme lui est monté vers Pharaon, monter à leur tour en Egypte et s’y installer sur la meilleure terre.

Toutefois, leur parcours à eux sera sans risque, car il est cette fois truqué : Joseph, comme un démiurge, manipule tout et sait qu’il ne fera aucun mal à ses frères, il ne s’agit que de représentation, de pédagogie pour amener ses frères à repentance. Et peut-être à soumission.

Joseph, victime initiale mais épargnée en échange du sang d’un bouc puis d’une somme d’argent, maintenant devenu le maître du jeu, désigne une nouvelle victime : son petit frère Benjamin, son double, son équivalent, l’autre fils de sa mère, l’aimée. La coupe en or de Joseph, cachée dans les bagages de Benjamin va accuser un innocent. Nouvelle substitution, coupe en or contre victime, cette fois Benjamin. Mais la coupe est vide, comme le sang de Joseph n’a pas coulé : Benjamin aussi sera épargné. Joseph ne veut que le reprendre auprès de lui. Mais entre-temps, ses frères auront, comme lui, connu l’angoisse de la mise au trou avant l’ascension.

Alors la réconciliation devient possible entre les frères, ils banquètent ensemble. Or, quand on mange ensemble on ne se dévore plus, on communie.

 

Voilà pour les frères, mais il faudra y revenir ; et le père donc ?

 

III. L’autre fils et l’autre père

 

Benjamin

Avant de parler du père, parlons de l’autre fils, Benjamin. Benjamin, le totalement passif. Il ne dit jamais mot, il ne fait jamais rien. Et il est au centre ! Lui, l’autre fils de la femme aimée, remplace Joseph auprès de leur père Jacob, qui refuse obstinément de le laisser partir en Egypte. C’est Benjamin qu’on veut garder près de soi, qu’on se dispute, qu’on s’arrache, lui en échange de qui on offre la vie de ses enfants ­— Ruben— ou la sienne propre — Juda –, à la place de qui l’on s’offre en esclavage, lui pour qui l’on plaide, lui à qui l’on sert quintuple portion. Lui qui est l’enjeu. En réalité, tout au long de l’histoire, si Joseph est celui qui est rejeté et qui réussit, Benjamin, lui, est celui qui est aimé et qui focalise la tendresse de tous. Jacob et Joseph se disputent à distance sa présence auprès de soi, et les dix autres font l’impossible pour le protéger — remord de ce qu’ils ont fait jadis à Joseph. Et tout à coup l’histoire de Joseph, histoire de rivalité, de substitution et de pardon, devient mieux : une histoire de tendresse. Tandis que Benjamin devient l’objet silencieux du désir, un désir de tendresse qui l’emporte sur le désir de réussite, de pouvoir et de richesse. Benjamin, dont la naissance et la vie ont coûté celle de sa mère, Rachel, la femme aimée, se substitue ainsi à cette mère comme sujet d’affection pour tous, à la place de l’épouse et de la mère qu’elle était. Tandis que Joseph, lui, en disputant à son père la garde de Benjamin, prétend en fait se substituer à Jacob, le père.

Et il réussit !

 

Jacob, le père

Jacob le père, justement. Qui a bien changé, bien vieilli sans doute, depuis le temps de son intense activité d’amoureux et d’entrepreneur ; depuis le temps d’avant qu’il se batte avec l’ange du Yabbok, se réconcilie avec son frère Esaü et devienne un patriarche…

Durant toute l’histoire de Joseph, il ne dirige plus, il subit et se plaint. Il est toujours entouré d’un grand respect, mais marginalisé, et ses propres fils le trompent au moyen d’un vêtement, comme lui-même avait trompé son père, et éliminent son enfant préféré… Son seul rôle sera d’essayer, en vain, de contraindre ses dix autres fils pour s’accrocher aux deux fils de son aimée, et les protéger. En vain.

Car finalement tous ses fils passeront, après le parcours que leur aura imposé Joseph, de la soumission à leur père Jacob, à la soumission à leur frère cadet, Joseph. Le plus jeune se substitue au père, ultime substitution et ultime bifurcation. Les frères sont réconciliés, le père est apaisé et sa descendance en sécurité ; mais au prix d’un transfert. Maintenant, le père, c’est Joseph. L’unité de la famille s’est reformée sous l’autorité d’un autre, le rejeté : le bouc émissaire est devenu le chef, il a pris la place du père.

Au dépens de Ruben, l’aîné, qui l’avait pourtant tenté : d’abord en épargnant la vie du cadet au moment de la citerne, dans l’intention de l’en retirer ; puis en séduisant la concubine de son père, Bilha…

Mais si Joseph a pu se substituer à Jacob comme père, c’est parce que lui-même lui a substitué un autre père : Pharaon. Pharaon qui l’aime et le soutient, Pharaon qui l’accueille, au point d’organiser lui-même le regroupement familial et le transfert de Canaan en Egypte du vieux patriarche Jacob et de ses fils. Car Jacob a démissionné de son rôle de père : il en use, mais il ne l’assume plus auprès des dix autres fils : devant eux, il parle de ‘mon’ fils, Joseph (et les 9 autres, auxquels il est en train de parler ?) et de ‘son’ frère Benjamin (et les 9 autres, auxquels il est en train de parler ?), ajoutant que 'tout cela retombe sur ‘moi’ (et les fils victimes, Joseph, Siméon, Benjamin, et les 9 autres, qui risquent leur vie en Egypte ?). En revanche, Pharaon a le souci d’eux tous, et lorsque Joseph, au ch.42, impose sa volonté à ses frères, par deux fois il se réclame de ‘la vie de Pharaon’, qui devient un père de substitution plus légitime que Jacob.

Joseph peut donc déclasser son propre père, qui l’a aimé mais n’a pas su le protéger, et prendre sa place. C’est bien Jacob qui vient à lui en Egypte, sous son autorité, et non Joseph qui retourne chez son père au pays… Au point que Joseph change de rang et devient à son tour un patriarche : il fausse les générations, puisqu’il ne sera plus l’un des douze ayant engendré les douze tribus d’Israël, mais le père de deux des douze (Manassé et Ephraïm) qui engendreront les douze tribus, celle de Levi étant mise à part. Encore une substitution !

Joseph accède donc  au même rang que Jacob, à celui de patriarche co-père des douze tribus.

Mais ultime prudence et ultime subtilité, Joseph, pour ne pas redevenir le surplus, le trop qu’il faut éliminer, se remet au second rang : ce n’est pas lui le maître, c’est Dieu qui a tout conduit !

 

Conclusion : Un modèle singulier

 

Au terme de cette longue histoire, tout est entente, bonheur et harmonie, comme cela n’a jamais été ; entre Joseph et ses frères, les frères entre eux, Pharaon et Joseph, les Egyptiens et les étrangers immigrés…

Mais le modèle de réconciliation proposé par Joseph est ce singulier.

Comment cela avait-il été possible entre Jacob et Esaü ? Il avait fallu :

compensation, matérielle et morale ;

humilité, pour reconnaître le dommage et demander pardon ;

et distance, mise entre l’un et l’autre.

Le fautif, puissant, compense, demande pardon à la victime, puis les deux s’éloignent.

Comment cela a-t-il été possible entre Joseph et ses frères ? Là il a fallu que les uns et les autres parcourent un itinéraire similaire de double déréliction, de double désespoir, puis de relèvement. Ce n’est plus cette fois le fautif qui est puissant et doit demander pardon, c’est la victime qui est puissante, et qui impose aux fautifs un parcours semblable au sien, avant de pardonner, un parcours nécessaire pour que la faute soit reconnue et le pardon possible. Et tous restent ensemble, mais sous l’autorité d’un seul, l’ancienne victime. Celui qui était de trop, l’excédent, le surplus épargné et stocké est devenu celui qui apporte le surplus qui sauve et qui gracie…

Deux modèles donc très différents, et si le premier ressemble à ce qui s’enseigne aujourd’hui dans la gestion des conflits, le second est beaucoup plus original, plus dérangeant, peut-être imparfait, mais bien plus sophistiqué…

Quant à la Bible, elle nous présentera d’autres Joseph, d’autres surplus, ceux qui plus tard encadrerons la vie de Jésus : Joseph, le père “de trop” pour Jésus ; et Joseph d’Arimathée, Joseph des aromates, qui, en faisant “trop” pour tenir Jésus dans la mort, en fait jaillir d’autant plus fortement la vie…


 

 

Jean-paul Morley

Communication au Sam’dix-treize de l’Auditoire

La Bible sur le divan

7 février 2009

 

7 février 2009

 

N° LXXXVI-3, avril 1987

Alors que le premier repas entre frères s’était tenu à côté de la citerne de Joseph : unité retrouvée par le rejet du bouc…

Partager cet article

Repost 0
Pas de pseudonyme - dans Bible
commenter cet article

commentaires