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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 16:17

Réponse à l’opinion de Gilles BERNHEIM :

"Le rapprochement entre Juifs et chrétiens est sans précédent"

dans Réforme n°3406 du 31 mars 2011

 

 

Merci d’avoir publié cet extrait du discours du Grand Rabbin Bernheim au Collège des Bernardins, et bravo pour son ouverture d’esprit et son appel à revisiter nos images réciproques de l’autre religion.

Quelques regrets, cependant.

D’abord, comme tant de journalistes, son assimilation entre « chrétiens » et « catholiques » est un peu humiliante pour les protestants, et lui fait omettre de rappeler que de nombreux chrétiens n’ont pas attendu la guerre et encore moins Vatican II pour renoncer à l’idée de peuple déicide, reconnaître la grandeur du peuple juif, et ce qu’ils doivent à son héritage spirituel, en particulier le Premier Testament – la Thora. On ne fera pas l’injure au Grand Rabbin de supposer qu’il ignore Marc Boegner, le Chambon sur Lignon ou Suzanne de Dietrich, ni la position d’une majorité de protestants lors de l’affaire Dreyfus.

 

Deux erreurs, ensuite, me semble-t-il. Le Grand Rabbin affirme : « S’il est vrai que pour l’Eglise, refuser le message juif, c’est se couper de ses racines, la situation des Juifs est différente ; ils peuvent enseigner leurs Ecritures sans nulle allusion à l’Evangile, leur message n’en souffre pas ».

Deux erreurs. La première est de considérer que si les Juifs enseignent leurs Ecritures sans aucune allusion à l’Evangile, leur message n’en souffre pas. Mais comment affirmer, après avoir rappelé que « Jésus est né, a vécu et est mort en Juif, en Juif de son temps », qu’omettre son enseignement, dont la portée spirituelle et historique est si considérable, ne serait pas priver le judaïsme d’une part singulière de son propre héritage spirituel ? Si l’enseignement de Jésus, ce Juif, repris par cet autre Juif, Paul (qui n’hésite pas à faire circoncire son collaborateur Timothée) avait bien pour but de corriger une dérive légaliste et ritualiste du judaïsme de son temps, et donc de rééquilibrer la tradition juive en en appelant à son esprit plus qu’à sa lettre, comment alors se passer de cet enseignement et de son influence sans déséquilibrer la tradition et l’héritage juif eux-mêmes ? Certes, l’existence du Premier Testament sera toujours plus importante pour les chrétiens que celle des Evangiles pour les Juifs, mais qu’il soit permis de le penser : l’enseignement des Ecritures juives sans y intégrer les interprétations du prophète ou rabbin Jésus de Nazareth, ampute l’héritage historique et spirituel du judaïsme.

Mais justement, là est la seconde erreur : ce n’est pas le cas. Dès le début et au long des siècles, les sages et les théologiens de ces deux religions ont disputé et dialogué. Si le rapprochement est récent, le dialogue actuel n’est pas nouveau, et même s’il a été trop souvent et affreusement interrompu par des pogroms et des persécutions, qui resteront une des pires honte de l’histoire des chrétiens, ce dialogue n’est pas neuf. Il a, au long des siècles, influencé et enrichi chacune de nos deux traditions.

 

Sur quoi a-t-il buté et bute-t-il toujours ? Sur la personne du Christ. L’affirmation chrétienne que Jésus était le Fils de Dieu, le Messie attendu, qu’il était lui-même Dieu, et que Dieu Lui-même est mort sur la croix puis ressuscité. Autant de blasphèmes et d’aberrations tant pour un Juif que pour un Musulman.

Mais si, au sein du christianisme, tous les chrétiens n’interprétaient pas ces affirmations de la même façon ? Que Jésus soit le Fils de Dieu – d’autres le sont, peut-être nous tous, disent-ils.

Et si l’affirmation qu’il soit Dieu signifiait simplement que Dieu a été présent en lui, comme Il l’a été en Abraham, en Moïse, en Isaïe, en Maïmonide… C'est-à-dire qu’il ait été un messie, un oint, choisi et envoyé par Dieu, comme David, Elie, Samuel ; ce qui est le sens du mot ‘’christ’’ ? Mais de façon peut-être plus permanente et plus totale que ses prédécesseurs ou ses successeurs, ce qui lui donnerait cette place singulière dans l’histoire de l’humanité.

Et si l’affirmation de sa mort sur la croix ne signifiait pas que Dieu Lui-même soit mort, mais plutôt qu’Il ait montré, à travers la mort de Jésus, que Lui, Dieu, souffrait de tout ce que nous souffrons et de toutes les souffrances que nous infligeons à autrui et à la Création ? Et à Lui-même à travers eux.

Et si l’affirmation de sa résurrection ne signifiait pas forcément une résurrection physique, que certains versets des Evangiles semblent prétendre, mais que l’ensemble de ces versets montre comme étant une résurrection dans le cœur et l’âme des croyants ? Et que cette résurrection symbolique ne signifiait pas que Dieu Lui-même ressuscite, mais que les humains sont appelés à une résurrection, et que Dieu change, non certes qu’Il meure et ressuscite, mais qu’Il s’adapte à l’évolution de cette humanité qu’Il a voulue libre et responsable, et qu’Il invite sans cesse au meilleur d’elle-même ?

S’il est vrai que de plus en plus de chrétiens comprennent ainsi ces affirmations traditionnelles, alors il ne resterait plus que des nuances dans nos compréhensions de l’événement Jésus de Nazareth ; et la prétention de chacune de nos religions à être « la plus vraie » ne serait plus nécessaire.

Devrions-nous alors nous rapprocher et tenter de nous réunir ?

Certes non ! Nous avons vitalement besoin l’une de l’autre. Nous, chrétiens, avons viscéralement besoin que vous, Juifs, restiez Juifs, fidèles au Livre qui vous a été révélé, témoins et peuple de la Première et grande Alliance. Mais est-il présomptueux de penser que vous, Juifs, avez viscéralement besoin des chrétiens ? Plus jamais comme persécuteurs, mais comme témoins de ce Juif d’il ya 2000 ans qui a permis le passage de l’héritage juif à l’universalité, en le liant non plus à l’appartenance à un peuple, mais à la décision personnelle et intérieure de chaque individu dans le monde ?

Je crois fermement à ce besoin réciproque de l’une et de l’autre de nos deux religions : le temps est enfin venu de nous reconnaître cousins, cousins germains et même un peu plus : des demi-frères et des demi-sœurs – en gardant le terme de frères et de sœurs au sein de nos religions respectives.

Et rejoignons le Grand Rabbin Bernheim dans l’espoir que nos efforts soient dignes de la présence de la shekhina, la présence divine, que les chrétiens appellent Saint Esprit.

 

 

Jean-paul Morley


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