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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 11:25

Je voudrais dédier cette intervention au pasteur Serge Oberkampf de Dabrun, décédé voilà un mois, avec lequel j’ai beaucoup discuté à ce sujet ; même si ce que j’expose ici ne rejoint qu’une partie de ce qu’il pensait.

 

Epuisante diaconie… Pas tant parce que nous avons toujours des pauvres au milieu de nous et que sa tâche s’apparente à celle de Sisyphe, mais pour notre récurrente difficulté à la définir et à l’organiser. A l’organiser faute de savoir la définir. Car ces difficultés pourraient provenir de ce que nous mettons sous un même mot-sac (la diaconie) des réalités très différentes et pire, souvent incompatibles. D’où la grande confusion et indétermination qui nous bloquent en la matière.

Il me semble que, pour y voir clair, nous devrions distinguer entre quatre réalités que ne se recouvrent que par le même chapeau de diaconie : l’amour du prochain, l’entraide fraternelle, la solidarité sociale et l’engagement socio-politique.


1- L’amour du prochain, si l’on en croit la seule définition donnée dans la Bible et par Jésus dans la parabole du Bon samaritain, signifie que :

- le prochain n’est pas celui qui est abandonné, en détresse au bord du chemin ;

- tous les hommes, les femmes, les enfants en détresse dans le monde et victimes de la violence, de la faim, du sida ou de catastrophes naturelles, ne sont pas forcément nos prochains ;

- le prochain, c’est moi, lorsque je m’ap-proche de quelqu’un qui en a besoin, que je le regarde, le touche, me rend impur en le touchant, bref suis moi-même changé par cette rencontre. Autrement dit, se faire le prochain d’autrui est quelque chose de risqué, qui me transforme, et est donc d’ordre spirituel. Comme le note Ricœur, le prochain n’est pas un statut, mais un comportement ;

- le prochain, c’est aussi celui qui s’ap-proche de moi pour me venir en aide, et qui prend ainsi, pour moi, la figure du Christ. A nouveau, la relation de prochain à prochain est d’ordre existentiel ou spirituel, mais pas moral ni social.

Cet amour du prochain est donc de la vocation de tout chrétien personnellement, il est pour lui une nécessité spirituelle. Il fait partie de son ‘être’.


2- L’entraide fraternelle, c’est l’entraide qui s’impose au sein d’une communauté croyante, et croyant en l’amour auquel le Christ nous invite, sous peine d’hypocrisie. Et cette entraide fraternelle témoigne de la réalité de l’amour reçu de Dieu – elle ne peut donc qu’être un amour communautaire, et non un service indistinct de toute l’humanité. Ici, c’est Jean qu’il nous faut relire. Cette entraide fraternelle est de la vocation de toute communauté chrétienne, organisée ou non, elle est pour elle une nécessité non seulement spirituelle, mais de témoignage. Elle fait partie de son ‘être’.


3- La solidarité sociale représente la préoccupation pour autrui en difficulté, quand elle s’organise et s’institutionnalise. Ce peut être au sein d’une communauté et au nom de l’entraide fraternelle, quand celle-ci s’organise et devient diaconat ou association 1901. Elle peut être tournée vers l’extérieur et sortir de l’Eglise quand la préoccupation pour les ‘fléaux sociaux’ pousse les croyants à créer des œuvres, qui peuvent prendre leur indépendance et se laïciser. Cela n’a pas à être regretté : cette solidarité sociale, à laquelle le NT ni Jésus n’invitent jamais directement, n’est pas de la vocation de l’Eglise, mais celle-ci peut l’exercer au nom du Règne de Dieu qui s’approche, parce que les chrétiens se savent, avec tous les fils et filles d’Eve et d’Adam, les mêmes enfants de Dieu. Ici, la relation interpersonnelle n’est pas requise, puisque, comme le souligne Ricœur, le socius est anonyme et implique des relations déshumanisées. Solidaires pourtant, par commune humanité, et parce que les chrétiens ayant reçu la promesse du Royaume et l’invitation à le vivre ici et maintenant, ne peuvent être indifférents au sort de l’humanité et de chacun de ses membres. Cette solidarité sociale ne fait pas partie de l’‘être’ de l’Eglise, mais de sa cohérence et donc de son ‘bien-être’.


4- L’engagement socio-politique dénonce de façon prophétique les dérives sociales quand elles s’opposent frontalement à notre compréhension de l’Evangile, et parfois propose d’autres voies. Il peut être porté par des individus croyants qui s’engagent au nom de leur foi, ou par des œuvres que leur expérience conduit à prendre publiquement position, ou par des Eglises lorsque les frontières de l’intolérable leur semblent franchies. Cet engagement socio-politique, auquel le NT ni Jésus n’invitent jamais directement, n’est pas de la vocation de l’Eglise, mais ses membres et parfois elle-même peuvent l’exprimer au nom du Règne de Dieu qui s’approche, parce que les chrétiens sont invités à vivre dès aujourd’hui la fraternité, la paix et la justice promises par le Règne de Dieu, pour en « infuser » la cité humaine.

Cet engagement public ne fait pas partie de l’‘être’ de l’Eglise, mais de sa capacité prophétique et donc de son ‘bien-être’.


Ces quatre réalités ne sont pas du même ordre et sont parfois incompatibles. L’amour du prochain, qui me bouscule et transforme spirituellement, n’est pas de même nature que l’entraide institutionnelle qui organise la solidarité. L’amour du prochain se présente même souvent comme une transgression des institutions. De même que si la solidarité sociale peut se prolonger en engagement socio-politique, en revanche, l’entraide fraternelle, par définition interne à une communauté, est par conséquent d’une autre nature qu’un service social offert à tous.

Il en découle d’abord qu’il n’y a place pour aucune culpabilité ni devoir dans le domaine de la diaconie, quelle qu’elle soit. Nulle culpabilité de l’Eglise de ne pas faire assez ou de laisser s’échapper des œuvres créées en son sein. Uniquement de la reconnaissance : reconnaissance pour ce qui a été reçu de Dieu, du Christ ou d’autrui et que nous pouvons transmettre ; reconnaissance de notre commune appartenance à l’humanité et des solidarités qui en découlent. Nous n’avons pas à sauver le monde ni à nous reprocher de ne pas y parvenir. Le monde a un seul Sauveur, et ce salut se joue sur la Croix. Pas dans nos engagements personnels, sociaux ou politiques.

Et pratiquement, il en découle que nous devrions peut-être, pour enfin nous y retrouver et prendre les décisions dont nos Eglises ont besoin, distinguer entre ces différentes réalités et réserver l’usage du mot ‘diaconie’ à seulement deux d’entre elles : celles qui représentent une institutionnalisation, c'est-à-dire une organisation de l’action.

Ainsi :

-          Réserver le terme ‘amour du prochain’ exclusivement pour ce comportement spirituel qui met en  mouvement une personne vers une autre personne, et les transforme l’une et l’autre ;

-          Laisser le terme ‘amour fraternel’ pour tout ce qui se vit le plus souvent dans la discrétion au sein d’une communauté croyante ;

-          Mais nommer ‘diaconat’ cette entraide fraternelle quand elle s’organise localement et en particulier s’institutionnalise en association 1901 ;

-          Nommer ‘diaconie’ les œuvres sociales tournées vers l’extérieur, aussi longtemps qu’elles restent en lien avec l’Eglise locale ou nationale ;

-          Laisser l’engagement socio-politique à la responsabilité des individus et des Eglises ou de leurs responsables, sans le qualifier d’une appellation de diaconie qui serait trop dérivée.

 

La diaconie recouvrirait donc uniquement le diaconat interne aux Eglises et les œuvres externes liées aux Eglises. Ce qui serait déjà très large. Mais permettrait, par exemple et sans doute, de remplir telle page blanche de la discipline… En espérant, avec Ricœur encore, que « l’amour pénètre de plus en plus les institutions » !

 

  Annexe : repères bibliques

 

1. Le Premier Testament insiste constamment sur la justice sociale et le politique (lois de Moïse, prophètes…) ;


2. Jésus, s’il s’en prend au système religieux et à la difficulté spirituelle d’être riche, ne dit jamais une seule parole concernant la justice sociale ni le politique, si ce n’est une fois pour justement distinguer Dieu et César et désigner ainsi deux responsabilités distinctes ;


3. La jeune Eglise (Actes) ne s’y engage pas davantage ; les Epîtres non plus, Paul plutôt au contraire, et pas même Jacques, dont les interpellations très marxiennes ne visent cependant que l’interpersonnel, et non le structurel.


4. Ce contraste impressionnant entre l’insistance du 1erT et le silence assourdissant du NT, souligne l’importance du renversement radical opéré par Jésus avec le Bon Samaritain, seule occurrence du NT où sont définis le prochain et l’amour du prochain. Un renversement théologique qui est peut-être la clef de ce contraste.


5. D’après la parabole du Bon samaritain, l’amour du prochain ne concerne que deux individus qui entrent en relation directe, et, quel qu’en soit le sens (moi vers autrui ou autrui vers moi), je suis mis en danger et transformé : l’enjeu est spirituel.


6. En revanche, Jésus prêche constamment la proximité du Règne de Dieu et dénonce l’hypocrisie des élites de son temps. Un Règne où règneront la fraternité, la paix, la justice, le souci du faible, et, selon Paul ou Jacques, l’égalité entre peuples, entre hommes et femmes, maîtres et esclaves. Parce que tous les fils et filles d’Eve et d’Adam sont enfants de Dieu et justifiés par son seul amour, en rien par leurs mérites.

 

 

  avril 2010

 

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