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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 14:39

La femme de Pilate

et les femmes de Jérusalem

 

Jésus sait ce qui va se passer. Il a compris que c'est pour cela qu'il est venu sur terre. L'idée de se dérober l'a bien sûr effleuré... Mais il l'a, dans la douleur, écarté. Il sait, et il est prêt.

Il sait aussi que désormais il est seul : même ses plus proches compagnons se sont dispersés, évanouis dans la nature.

Nous aussi, nous l'aurions abandonné.

Même Pierre, le seul qui ait eu le courage de le suivre, a cru bien faire en niant le connaître, et il n'a pas compris qu'il aurait pu dire « oui » à ceux qui l'ont reconnu, pour rester auprès de son Maître jusqu'au bout.

Même les femmes, qui pleurent et se désespèrent, se sont retirées, ne sachant que faire.

Elles et eux espèrent sans doute un miracle. Et ont peur. Mais le miracle, le seul miracle, ce sera la mort de Jésus, et la façon dont il la traversera.

 

Et pourtant d'autres, une autre femme, comprennent. Non pas issus du grand cercle des disciples de Jésus, pas même du petit cercle de ses proches compagnons, ni même du peuple juif, mais issus du cœur même du pouvoir civil et militaire, le plus étranger à la foi juive : la femme du représentant de Rome en Palestine, la femme de Pilate.

Que sait-elle de Jésus ? Sans doute pas grand'chose :

un prêcheur comme il y en tant dans ce pays bizarre et exalté.

Un rassembleur de foule joyeuse et pacifique, quelques jours plus tôt entré à Jérusalem.

Un illuminé qui a fait du scandale dans leur grand Temple... Rien.

Et pourtant, celle qui sans le savoir représente à ce moment-là la civilisation, le peuple de l'Empire romain, son ordre, sa paix et sa multitude bariolée ; c'est elle qui a compris quelque chose. Elle qui n'a ni fonction, ni pouvoir, elle qui n'apparaît qu'un très bref instant dans tout le Nouveau Testament, elle qui est … innocente, a été visitée pendant la nuit.

Elle sait que Jésus est innocent. Elle sait que c'est un homme de bien. Elle a compris qu'il a partie liée avec Dieu. Dieu le lui a dit cette nuit-là.

Et elle a souffert. Souffert parce qu'un innocent va être condamné.

Souffert parce que son homme va en être responsable.

Souffert parce qu'elle ne peut rien faire.

Souffert parce qu'elle en souffre, que quelque chose la dépasse et la convoque à la fois, quelque chose qu'elle ne comprend pas, qui lui fait peur, qui a à faire avec l'au-delà et avec la justice, et qui la presse d'agir, elle, qui n'a aucun pouvoir.

 

Elle sera la seule à défendre Jésus, elle qui ne le connaît pas, lors de son procès truqué. Elle sera la seule à le défendre devant Pilate, le gouverneur, son mari.

Pourquoi ? Pour que Pilate ne puisse passer Jésus par pertes et profits sans que sa vraie responsabilité, sa responsabilité d'être humain, ne soit engagée.

Pour que Pilate tente tout, ou presque, pour sauver cet innocent. Et échoue. Afin que les générations comprennent, effarées, et que chaque génération comprenne, jusqu'à la nôtre bien sûr, que rien ne pouvait sauver Jésus, que c'est nous tous, y compris les meilleurs d'entre nous, qui n'avons pu le sauver, que nous l'avons laissé condamner, que nous l'avons condamné. Jésus, l'Innocent absolu, celui qui était venu n'apporter que le pardon et l'amour, ne pouvait qu'être rejeté par l'humanité, y compris par les meilleurs d'entre elle : Nicodème, Pierre, les femmes, le couple Pilate...

Pilate s'en lavera les mains : « Je suis innocent du sang de cet innocent ».

Une innocente, sa femme, lui a demandé la vie du seul Innocent, mais Pilate s'en déclare lui-même innocent au moment même où, porté par l'humanité entière, il le condamne à mort.

Porté par nous. C'est nous qui l'avons condamné à mort. Parce que nous ne sommes que ce que nous sommes.

 

Et c'est pour cela que Jésus se montre à la fois indifférent et si brutal avec d'autres femmes, celles qui, ce jour-là, suivront sa montée vers le Golgotha. Ces autres femmes, celles qui l'accompagnent déjà depuis longtemps sur les routes de Galilée puis de Judée : sa mère, les autres Marie, d'autres encore, et des femmes de Jérusalem, qui l'avaient accueilli comme un sauveur, comme le Messie, quelques jours plus tôt, aux Rameaux. Elles sont là, elles le suivent en pleurant. Mais Jésus les interpelle. C'est dans Luc :

« Comme ils l'emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, pour qu'il la porte derrière Jésus. Il était suivi d'une grande multitude des gens du peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. Jésus se tourna vers elles, et dit : « Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ; mais pleurez sur vous et vos enfants... » (Luc 23 v.26-27-28)

Et Il ajoute :« Car, si l'on fait ces choses au bois vert, qu'arrivera-t-il au bois sec ? » (Luc 23 v.31)

 

Pourquoi pleurer sur elles-mêmes ? Parce que Jésus les quitte et va mourir, les laissant sans celui qui donnait sens à leur pauvre vie ?

Non : cela, c'est ce qu'elles font déjà. Alors pourquoi devraient-elles pleurer sur elles-mêmes ?

Ce ne sont pas de ‘méchantes’ femmes, injustes ou incrédules, ce ne sont pas elles qui l'ont conspué, trahi, condamné. Non, ce sont justement des fidèles, qui aiment Jésus, qui pleurent Jésus, qui lui ont depuis longtemps fait confiance. Qui à ce moment-même suivent Jésus, comme de bons disciples...

Autrement dit, ces femmes, c'est nous : nous tous, ici, aujourd'hui, qui leur ressemblons. Oui, nous ici, pas ceux qui ne viennent jamais à l'Eglise, ni même ceux qui ne sont pas venus ce soir, mais nous, qui sommes venus ici ce soir, comme elles, pour accompagner le Christ en croix et prier ; c'est bien de nous qu'il s'agit.

C'est donc nous qui avons à pleurer, non sur Jésus en croix, mais sur nous-mêmes.

Pourquoi ? Parce que c'est nous aussi qui avons crucifié celui que nous sommes venus prier ce soir, c'est nous qui n'avons pas compris, qui avons laissé faire, qui n'avons pas eu assez de foi et de don de nous-même, nous qui l'avons laissé seul.

Parce que finalement, nous ne sommes pas mieux que l'innocente femme de Pilate, qui n'a pas réussi à convaincre son gouverneur de mari ; pas mieux que Pilate, qui n'a pu empêcher de condamner celui qu'il déclarait innocent, et qui tente de s'en laver les mains ; pas mieux que Zachée, le pardonné reconnaissant, mais qui n'est pas là ; pas mieux que Jean, le disciple que Jésus aimait, qui s'est enfui ; pas mieux que Pierre, le plus courageux, qui a trahi malgré lui ; pas mieux que Judas, qui a cru bien faire en trahissant ; pas mieux que Marie de Béthanie ou Marie de Magdala, qui n'ont fait que regarder et n'ont rien osé...

Du bois sec.

C'est nous tous qui l'avons condamné, en n'étant que ce que nous sommes, c'est nous tous qui l'avons condamné, par la multitude de nos péchés, parfois gros, souvent inconscients ou dérisoires, mais qui font que nous ne sommes que ce que nous sommes : pas si généreux que ça, pas si engagés que ça, pas si sincères que ça, pas si droits que ça, pas si aimants que ça...

Du bois sec.

 

Le Christ en croix, c'est notre faute. Pas celle des prêtres de Jérusalem, ni des Romains, tous pauvres victimes de l'Histoire, mais nous. C'est nous. C'est elles. Pleurez, pleurons sur nous-mêmes, et sur nos enfants, de n'être que ce que nous sommes ; car si l'on traite le bois vert comme on traite Jésus, qu'en sera-t-il du bois sec ?

 

Alors que faire ?

Demander pardon, oui, tous. Vous le ferez tout à l'heure.

Prier pour ceux qui nous entourent, qui souffrent ou simplement sont aussi défaillants que nous, oui. Vous le ferez tout à l'heure.

Et puis... faire comme les femmes de Jérusalem. Et qui sait si la femme de Pilate ne s'était pas glissée parmi elles ?

Faire comme elles : continuer de monter aussi, monter jusqu'au calvaire, continuer de le suivre,

et là-haut nous mettre à genoux, au pied de la croix,

pour lui demander pardon, sûrement,

pour lui dire merci, éternellement,

pour accepter notre propre croix, peut-être pas toujours si lourde finalement,

enfin pour nous laisser pénétrer par son amour, qui là, sur la croix, atteint son paroxysme.

Et puis redescendre du calvaire dans deux jours, à Pâques, étonnés. Etonnés de sa résurrection, étonnés de notre résurrection, devinant confusément que cette résurrection c'est maintenant à nous de la vivre et de la susciter autour de nous, comme l'ont fait les premières les femmes de Jérusalem, Marie de Magdala et Marie de Béthanie, puis Pierre, Jean, Zachée sans doute, la femme de Pilate, qui sait...

 

Nous sommes comme eux, comme elles, à leur suite nous pouvons,

nous allons porter au-delà la Bonne nouvelle de la Croix... !

 

Jean-paul Morley

Culte de Vendredi Saint

Eglise Luthérienne St Jean, mars 2013

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