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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:19

LE PROCHAIN

 

 

Mots clefs : prochain, amour, Samaritain

 

Ce jour-là, Jésus enseignait, comme il le faisait chaque jour, inlassablement.

Un maître de la Loi – pas un juriste, un théologien, il s’agit de la Loi de Moïse – un maître de la Loi, donc, intervient :

“ Maître que dois-je faire pour gagner la vie éternelle ? 

    - Que lis-tu, dans la Loi ?

    - “ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force, et tu aimeras ton prochain comme toi-même

    - Très bien, tu as très bien répondu, fais cela et tu vivras.

    - Mais, qui est mon prochain ? » demande encore le spécialiste, qui ne veut pas perdre la face.

 

Bonne question.

Qui est mon prochain, et pourquoi l’aimer ?

Jésus répond alors par la célèbre parabole du bon Samaritain. Nous allons la relire, et nous demander à notre tour qui est en réalité notre prochain, et pourquoi l’aimer.

Nous serons peut-être surpris ?

 

Souvenons-nous :

- Le prêtre et le lévite sont tous deux au service du Temple de Jérusalem, et ils connaissent la Loi, elle est formelle et sans ambiguïté : quiconque touche un mort est en état d’impureté, et il est impossible à un prêtre d’assurer le service du Temple s’il est impur. Il lui est donc absolument interdit de toucher un mort… Voilà pourquoi le prêtre et le lévite s’écartent du blessé à moitié mort et passent leur chemin, pour ne pas devenir impurs. Ils perdent ainsi l’occasion de devenir le prochain de l’homme blessé…

 - Le Samaritain, lui, est un frère ennemi. Il vient du Nord, de chez les cousins du Nord, qui ont la même origine que les Juifs, parlent la même langue, ont la même religion mais pas dans les mêmes temples, la même Torah mais pas tout-à-fait les mêmes rites et traditions. Alors on ne se parle pas, on se méprise, peut-être fait-on du commerce, mais on ne mange pas et on ne prie pas ensemble. Bref, les Samaritains sont de toute façon impurs par nature aux yeux des Juifs. Pourtant le Samaritain lui, n’hésite pas : il s’approche du blessé, devient son prochain, le secourt et le soigne.

C’est là que surgit le gros inattendu que recèle cette parabole, au delà de la cruelle ironie de Jésus envers les prêtres et leurs interdits — en clair Jésus répond : si tu veux être sauvé, donne la priorité à secourir autrui plutôt qu’a offrir des sacrifices. Au-delà aussi du formidable renversement qu’il opère en faisant comprendre d’un seul coup que la pureté est beaucoup moins importante que l’amour ou la solidarité ; et que par conséquent le vieux système religieux du Temple, des rites et des sacrifices est condamné et voué à imploser au profit d’une religion du cœur, dont le seul temple sera l’esprit et le cœur de quiconque se confie en Dieu.

L’inattendu surgit dans la question finale de Jésus : “ Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de l’homme attaqué par les brigands ? ”  Et le maître es Loi ne peut que répondre : “Celui qui a été bon pour lui ”

Deuxième renversement, tout aussi formidable : le prochain c’est le Samaritain, ce n’est donc pas celui qui est en détresse ou blessé au bord du chemin, mais celui qui s’approche de lui… Ce n’est pas une question de morale, ni de devoir : le prochain n’est pas celui ou celle qui est misérable et que je dois aider, le prochain : c’est moi, quand je m’approche d’un ou une inconnu(e). Il n’y a donc pas des prochains qui de par le monde seraient à aimer ou à secourir, mais on devient un prochain chaque fois qu’on s’approche d’autrui.

Pourquoi ?

Parce que quand je m’approche, je crée une relation, je découvre un autre inconnu, et nous devenons chacun le prochain de l’autre. Pourquoi est-ce vital, pourquoi est-ce même aussi important qu’aimer Dieu, pourquoi est-ce lié à l’amour de Dieu et sur le même plan que ce premier commandement ? Parce que mon prochain c’est tout simplement lui qui me fait exister, lui qui me fait devenir ce que je dois être. Celui qui me voit, qui me regarde, qui me reçoit, celui dans les yeux duquel, et les mots duquel, je me découvre à moi-même et je découvre qui je suis et qui je dois être. Parce que celui dont je m’approche me regarde et voit quelqu’un qui existe, qui compte et qui peut l’aider ; et dans ses yeux je vois que j’existe, que je compte et que je peux l’aider.

Celui ou celle dont je m’approche, c’est donc celui ou celle qui me découvre moi-même à moi-même, et par conséquent me permet de m’accepter parce qu’il m’accepte. Et donc me permet de m’aimer moi-même. Bien sûr, cela est particulièrement vrai dans l’amour du couple, mais c’est vrai de toute rencontre, de tout inconnu, de tout prochain. Y compris s’il ne paraît pas aimable.

Là est bien sûr le drame de perdre quelqu’un de proche, un proche prochain : le vide ressenti n’est pas que le manque de l’autre aimé, c’est la perte de celui ou celle qui me faisait exister, qui m’autorisait à vivre, qui avait besoin de moi et qui me permettait de devenir moi-même, de m’accepter et de m’aimer… Il en est de même pour l’inconnu dont je m’approche et qui accueille mon regard ou ma main tendue : il devient celui qui me permet de m’aimer moi-même, et me rend cet absolu service de me rendre humain.

 

Et la relation est réciproque : le Samaritain a secouru le blessé et l’a ramené à la vie, mais le blessé aura été celui qui a fait vivre le Samaritain et l’aura découvert à lui-même, car maintenant le Samaritain peut lire dans les yeux de celui qu’il a secouru : “Tu es celui qui m’a sauvé”. Ou aidé. Ou aimé. Ou renseigné, ou accompagné, ou peu importe, mais qui du coup se sera découvert et accepté lui-même en s’approchant d’un autre qui en avait besoin.

 

“ Il n’est pas bon que l’être humain soit seul”observe Dieu sitôt après la Création. Alors il crée l’homme et la femme. Pour que chacun, en rencontrant l’autre, découvre que l’autre a besoin de lui, et, accepté par l’autre s’accepte lui-même et désire autre chose que lui-même. Mais allons plus loin : mon prochain, ce n’est pas seulement celui ou celle qui est à côté de moi ; prochain signifie aussi… bientôt. Mon prochain c’est celui ou celle qui est à venir, celui ou celle qui s’approchera de moi demain, ceux dont la présence ou la venue me promettent un avenir.

Mon prochain, mes prochains, c’est mon avenir, mon lendemain, ceux qui me feront exister, qui me permettront de m’accepter moi-même et donc de pouvoir m’aimer. Et par conséquent d’aimer et d’accepter aussi mon passé, ce que j’ai été jusque-là avec mes ombres, mes rencontres et mes fiascos, puisque tout cela m’a fait devenir ce que je suis aujourd’hui ; ce passé que grâce à ces prochains, je peux accepter et aimer. Et je peux aussi aimer mon avenir, puisqu’il est promesse que, à travers ces prochains à venir, je pourrais continuer d’être reconnu et aimé. On devine là le syndrome pathétique du Don Juan, qui a toujours besoin de séduire pour se sentir aimé et s’accepter lui-même ; mais c’est vrai de toute rencontre et de toute relation.

 

Ainsi, tu aimeras ton prochain comme toi-même, à la lumière du bon Samaritain, cela n’a rien à voir avec la pitié ou la charité, ce serait même presque égoïste… Mais non, c’est de la réciprocité. Et tous les pasteurs, bénévoles de la Cimade, catéchètes ou visiteurs de cette paroisse, savent bien que ce qu’ils reçoivent est encore plus précieux que ce qu’ils donnent à travers leurs divers ministères.

Tu aimeras ton prochain comme toi-même parce que c’est lui qui te fait vivre, grandir et exister. Comme toi même, parce que c’est justement lui qui te permet d’être toi-même.

Tu l’aimeras comme toi-même parce que c’est justement lui qui te permet de t’aimer toi-même. Il ne s’agit donc pas d’aimer l’autre autant que soi-même, mais de pouvoir s’aimer soi-même parce qu’on aime l’autre. L’amour est nécessaire, non pas obligatoire, c’est beaucoup plus que ça : il est vital, constituant. La solidarité entre tous est vitale pour moi, pour chacun, pas seulement par souci de l’autre, mais pour pouvoir tout simplement exister les uns et les autres.

On a rapporté que, dans les camps de concentration, les nazis interdisaient aux déportés de les regarder dans les yeux, sous peine d’exécution immédiate. Ils voulaient les vider ainsi de leur humanité. Mais ce faisant, ils se vidaient eux-mêmes de leur propre humanité…

De même le prêtre et le lévite de la parabole sont en quelque sorte déjà morts, parce que l’obsession de leur fonction les a fait manquer l’humanité d’autrui et donc la leur. Ils ne se font plus les prochains de personne, alors ils sont morts, éteints, ils marchent dans l’obscurité, comme l’écrit l’apôtre Jean…

 

Voilà pourquoi le commandement d’amour est un commandement de vie : s’approcher d’autrui, être solidaire de tous, y compris des inconnus, des étrangers et des antipathiques, est vital pour ne pas finir dans un monde de brutes, où chacun est seul, désespéré ; désespéré parce que espéré par personne et n’espérant personne. Au contraire, celui dont je m’approche est mon salut. Au point qu’en réalité, mon prochain, celui qui s’approche de moi ou dont je m’approche, est pour moi une figure du Messie, celui qui me fait exister. Si le Christ s’est incarné dans un être humain, cela signifie qu’il est présent derrière tout visage humain, derrière le visage de tous ceux que je rencontre, amis, inconnus ou ennemis. Si je les dédaigne, les méprise ou les détruis, c’est moi que je dédaigne, que je méprise ou que je détruis, c’est mon avenir que je dédaigne ou détruis.

 

Et là se noue enfin le lien entre les deux commandements, aimer Dieu et aimer son prochain : parce qu’on ne peut pas accueillir l’un sans accueillir l’autre, parce qu’on ne pas accueillir Dieu sans accueillir autrui, parce que Dieu s’approche de moi à travers autrui, parce que Dieu se fait mon prochain à travers autrui, connu ou inconnu. Cet autre qui devient comme le Messie pour moi, parce qu’il me fait exister, m’accepter moi-même et m’aimer moi-même.

Ce prochain que le Christ m’offre, c’est de l’avenir que Dieu m’offre, c’est ma propre existence que Dieu m’offre, c’est du temps d’échange, de commerce avec Dieu, de co-reconnaissance et de co-renaissance avec Dieu. Mon prochain, c’est du temps de révélation, c’est déjà la vie éternelle.

 

“Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et ainsi il n’y a rien en lui qui puisse faire tomber un autre homme dans le péché, mais celui qui a de la haine pour son frère se trouve dans l’obscurité et ne sait pas où il va, parce que l’obscurité l’a rendu aveugle”

                                                                                                                      I Jean 2 : 10-11

 

Jean-paul Morley

Octobre 2009

Lectures :

-          Lévitique 19 :18 puis 33-34a

-          Luc 10 :29-37

-          I Jean 2 :9-11

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