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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 10:43

Luther et le courage

 

 Ce n'est pas écrit sur les calendriers, qui préfèrent annoncer la Fête de Tous les saints le 1er novembre. Mais le 31 octobre est la Fête de la Réformation. Occasion de parler du salut gratuit, de Luther et de son courage !

 

Un orage terrible ce jour-là. Avec un ciel si lourd et si bas qu'il semble faire déjà nuit dans cette épaisse forêt.  Une nuit zébrée par les éclairs de foudre et le fracas du tonnerre, qui s'abattent à chaque instant tout près, enflammant comme des torches les grands arbres tordus par le vent. Tandis qu'une pluie incessante, glaçante, crépite en violentes rafales sur le sol, transformant le chemin de terre en bourbier... Sur ce chemin, entre les coups de tonnerre continuels et les éclats de foudre, un jeune homme trempé et terrifié croit sa dernière heure venue. C'est un garçon intelligent, fils d'un riche drapier, brillant étudiant en grammaire, rhétorique, arithmétique, géométrie, musique, astronomie, et maintenant en droit. Nous sommes en Saxe, en Allemagne, un soir de printemps 1505, et ce jeune homme terrifié s'appelle Martin Luther. Il a vingt-deux ans. Se croyant perdu, il lâche ce vœu  absurde et enfantin :

               « Seigneur, si je sors vivant de cet orage, si tu me sauves, je me fais moine !... »

Le Sauveur l'entend. Peut-être avait-Il des projets... Toujours est-il que le jeune Martin réchappe de ce terrible orage. Ceux qui ont déjà vu la foudre enflammer d'un coup un grand arbre à vingt mètres d’eux – cela m'est arrivé une fois – comprennent sa frayeur. Mais le plus singulier, c'est qu’il ne s’agissait pas d’une parole en l'air, et le jeune Martin tient sa promesse : il se fait moine chez les Augustins. Il devait vraiment croire en Dieu. Son père est furieux, mais...

Il se fait moine, habité d’une angoisse constante qui ne nous est pas étrangère : comment trouver la paix, la vraie paix intérieure ? Il pensait que la vie monastique l’apporterait. Mais non. Il a beau tout faire, suivre scrupuleusement ce que lui enseigne l'Eglise et toutes les pratiques de son ordre, très strict, il ne trouve pas la paix. Ni les prières quotidiennes, ni les pénitences, les confessions, les jeûnes, l'ascèse, ni le travail assidu, la discipline, l'abstinence ou l'obéissance, ni même les mortifications qu'il s'impose, ne la lui apportent. Il est irréprochable, mais pas apaisé. Il le dira : « J'ai été un moine pieux, je puis l'affirmer, et j'ai observé la règle si sévèrement que je puis dire : si jamais un moine est arrivé au ciel par la moinerie, j'y serais bien arrivé aussi... »

 

Il est vrai qu'alors l'Eglise joue sur la peur. L'époque a peur : nous sommes au début de la Renaissance, période d'intense innovation, de bouillonnement culturel, scientifique, technique, artistique, politique, mental, sur une planète désormais ronde, avec la découverte du nouveau monde, des bouleversements économiques et sociaux. Et à ces repères chamboulés s'ajoutent le souvenir récent des grandes pestes et toujours les peurs ancestrales - le loup, la lune, les sorcières, la guerre, le diable, les Juifs, et bien sûr le Jugement dernier et l'enfer. Sur lesquelles l'Eglise d'alors bâtit sa prédication et son pouvoir, et s'enrichit grâce aux indulgences.

« Les cheveux se dressaient sur ma tête quand je pensais au jugement dernier, dira Luther. Nous avons cru que nous devions apaiser la colère divine par nos œuvres et mériter par elles le ciel ; mais n'avons réussi à rien » Il ajoute : «  Quand je regardais Jésus sur la croix, je croyais qu'il était pour moi comme la foudre. Quand on prononçait son nom, j'aurai préféré entendre nommer le Diable ! »

Mais Martin Luther était donc brillant Son ordre l'envoie étudier la théologie à Wittenberg ; il devient docteur en théologie en 1512. Et commence à y enseigner la Bible. Et là, alors que non loin de Wittenberg le célèbre dominicain Tetzel promet le pardon des péchés, pour vous et vos proches si vous versez des offrandes dans la caisse des indulgences, et affirme même : « Chaque fois que j'entends une pièce tomber dans la sébile, je vois une âme monter au ciel. » ; là, Luther, étudiant et enseignant le Nouveau Testament, est de plus en plus mal à l'aise. Ce qu'il lit dans l'Evangile, en particulier dans l'Epître aux Romains qu'il commente devant ses étudiants, ne correspond pas à ce qu'enseignent son ordre et son Eglise... Tetzel assure qu'on peut, par sa piété, ses vertus et ses mérites, gagner son salut, et à défaut de vertus par des bonnes œuvres, et à défaut de bonnes œuvres par de l'argent versé à l'Eglise... Gagner, acheter son salut. Luther, lui, lit dans l'Evangile et chez Paul que seule la Croix du Christ sauve, que ce salut du Christ est gratuit, et que la foi seule ouvre l'accès à ce salut. Parce que personne n'est assez juste devant Dieu, personne, même parmi vous et moi, et que seul l'amour gratuit de Dieu accorde le pardon au pêcheur qui se tourne vers lui avec repentance et confiance. Luther redécouvre, après Paul, après Saint-Augustin, la justification par la foi, la grâce et non les mérites. Et il trouve la paix, la fin de ses angoisses.

Comme chacun peut la trouver...

Alors, le 31 octobre 1517, il publie ses fameuses 95 thèses, qui seront affichées sur les portes de l'église du château de Wittenberg.

Ces thèses dénoncent les indulgences, contraires à l'Ecriture et à l'Evangile. Et elles sont un appel au Pape de Rome, pour qu'il soit informé de cette dérive et y mette bon ordre. Admirable naïveté de ce jeune moine de trente-quatre ans ! Il s'adressera même au Pape en termes filiaux l'appelant non seulement « Saint-Père », mais promettant de se soumettre filialement, de se jeter à ses pieds, de reconnaître en lui la voix du Christ, et se disant même prêt à mourir s'il le décide... Plus tard, il voudra encore lui faire confiance, lui écrivant : « Vous êtes, ô Léon, comme un agneau au milieu des loups... »

 

31 octobre 1517, 95 thèses... Cet acte et cette date sont considérés comme la naissance de la Réforme ; et cette redécouverte de la gratuité absolue de l'amour de Dieu - sa grâce - comme le fondement, le cœur et l'âme du protestantisme depuis 500 ans.

Depuis, le 31 octobre est officiellement la fête de la Réformation, et le dernier dimanche d'octobre est incité à la célébrer dans tous les temples de France. Bien que les protestants ne soient pas très « fête », et  préfèrent un souvenir plus proche, historiquement et de leurs propres racines : les Camisards et le Musée du Désert... Mais que veut fêter et rappeler cette Fête de la Réformation ? La justification par la foi ? La merveilleuse gratuité de l'amour que Dieu nous offre jour après  jour, pardon après pardon ? Certes. Mais qui l’oublie ? Quoi d'autre, alors ? Le courage. Le courage de Luther, face à l'écrasante machine de l'Eglise catholique d'alors, capable de faire plier les empereurs. Le courage de nos ancêtres, on le sait, au temps de la Réforme, à celui de la Révocation, des galères et des Camisards. Le courage de nos propres parents, solidaires des Juifs pendant la guerre et résistants, mais aussi la laïcité, l'œcuménisme, l’invention du Planning familial, de la Cimade ou d’Amnesty International tout au long du siècle dernier... Parce que le courage est bien, autant que la théologie, au fondement la Réforme et du protestantisme ; et aussi de la Renaissance et des temps modernes.

Car si Luther était au début naïf, Léon X, son pape, l'était beaucoup moins. Il comprend aussitôt que les folles théories de ce petit moine sont éminemment dangereuses. A trois titres. Non seulement elles détruisent la théologie des mérites, et par conséquent le système des indulgences qui prosaïquement lui permettent de construire la Basilique Saint-Pierre, à Rome ; mais elle détruisent aussi le système de contrôle de l'Eglise sur les populations, grâce à la peur de l'enfer. Et donc son pouvoir. Enfin, et c'est presque le pire, en en appelant à l'autorité ultime de la Bible, ces théories minent le ministère infaillible de l'Eglise et du pape lui-même. Ainsi d'un même coup, Luther privait Rome de son autorité, de son pouvoir et de ses revenus ! Evidemment intolérable.

Luther sera donc, après de nombreuses péripéties et une première condamnation sans même être entendu, convoqué à une Assemblée, une Diète, à Worms, en 1521. En réalité un tribunal ecclésiastique, qui intime à Luther l'ordre de se rétracter. Il est face à l'Empereur en personne, aux Princes allemands réunis, au légat du pape venu pour cela de Rome, et au haut-clergé allemand... Seul. S'il refuse, il est hérétique, et sera condamné à la question puis au bûcher.

Après une nuit de tourments et de prière, il aura cette affirmation, qui, aujourd'hui encore, noue la gorge d'émotion et de force :

« Je suis lié par l'Ecriture, et ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis, ni ne veux rien rétracter, car il n'est ni sûr, ni salutaire d'agir contre sa conscience . Que Dieu me soit en aide ! Amen. »

Affirmation qui non seulement fonde le protestantisme et sa soumission à l'Ecriture, qui elle-même révèle l'amour inconditionnel de Dieu, mais affirmation qui fonde la modernité : la liberté de conscience et d'opinion, le libre examen en toutes choses, et la prééminence de l'individu sur toute institution, fut-elle l'Eglise, fut-elle le plus puissant pouvoir de l'époque.

Luther se condamnait à mort. Il ne fut sauvé que par le Prince de Saxe qui l'enlève et le cache – le temps de traduire la Bible en allemand. La mort, car cette rébellion contre l'autorité de l'Eglise était impardonnable. Aujourd'hui, cinq siècles plus tard, l'Eglise catholique a reconnu que Luther avait théologiquement raison sur l'essentiel : la justification par la foi. Mais elle n'a toujours pas levé son excommunication contre Luther, à cause de cette insoumission...

              

Courage insensé de Luther, seul contre tous, seul contre l'Eglise, seul contre le pouvoir...

Et nous aujourd'hui, quel courage ? Après le sien, celui des Huguenots, celui de nos parents ? A quoi disons-nous « non » ? Avons-nous du courage ? Avez-vous du courage ? Ai-je assez de courage ? En avez-vous assez ? Quels risques prenons-nous ? Qu'osons-nous dire ? Qu'osons-nous faire ? Qu'osons-nous inventer ? A quoi résistons-nous, en faveur de quoi protestons-nous ? Et si nous n'osons ni n’inventons rien, qui sommes-nous ?

 

Dieu nous aime d'un amour immérité. Tous. Et chacun.

Mais il a besoin de notre courage. Si nous le Lui demandons, Il nous dira pourquoi faire.

 Et en plus, Il nous le donnera.

 

Amen

 

J.P. Morley

Cultes du 30 octobre 2011

 

Lectures :            Psaumes 53 : 3-4

                              Marc 10 : 20-27

                              Romains  3 : 20-24

 

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