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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 12:15

SHOAH

 

Mots clefs : Israël, mal, souffrance

 

Jérusalem.

On s’émerveille de son nom : “Ville de la paix”, et en même temps on est déchiré par cette ville déchirée, disputée au cœur d’une guerre longue de plus de 60 ans… Ville de la paix ? En réalité son étymologie est très incertaine, puisque son nom est antérieur à l’hébreu : urushalim existait plusieurs siècles avant la conquête de Canaan et l’éclosion de la langue hébraïque. Et cela signifie peut-être “Ville du Ssâlem”, qui avait peut-être un lien avec la paix… Ce n’est que retranscrit en hébreu et devenu “Jérusalem” qu’on peut lui trouver une étymologie comme “Conquête de la paix”, ou “Fondation de paix”

Tout cela pour aboutir d’un côté à Yad  Vashem, à la Shoah, à cette capitale d’un peuple meurtri par l’histoire comme sans doute aucun autre, mais, miracle, toujours vivant ; et de l’autre côté, aboutir à une capitale devenue symbole d’une politique brutale, cynique et inhumaine envers les précédents occupants du pays, les Palestiniens…

On n’aime pas penser cela. Alors relisons un texte qu’on n’aime pas lire non plus : Mathieu 24, 15 à 27.

L’horreur abominable dont Daniel, le prophète, a parlé, c’est la profanation du Temple de Jérusalem par Antiochus IV Epiphane, celui des Maccabées, qui, sacrilège suprême, dresse une statue du Zeus Olympien dans le Saint des Saints du Temple, le lieu le plus sacré, protégé par le fameux voile : ce lieu sacré qui devait rester vide, parce qu’on ne contient pas Dieu et qu’on ne le représente pas davantage… Mais cette horreur abominable, elle peut aussi se lire aujourd’hui, par les Juifs et par nous, comme étant la Shoah, profanation du Temple bien plus terrible encore.

Ceux qui ont visité Yad Vashem frissonnent encore, j’imagine, de l’horreur abominable et parfaitement programmée qu’a pu être l’extermination systématique, physique et morale, du peuple juif par les nazis. En hébreu, mais le mot sonne trop joliment, presque poétiquement en français, shoah signifie la catastrophe, l’anéantissement …

D’autres, ou les mêmes, ont visité le Saint Sépulcre. Peu importe son authenticité historique ou ce qui en est fait aujourd’hui, il rappelle de toute façon un autre drame, la souffrance absolue du Christ, qui exprime la souffrance de Dieu lui-même.

Ose-t-on mettre les deux en parallèle ? Sachant que c’est une nation soi-disant chrétienne, en majorité protestante, qui a conçu, organisé, mis en œuvre et laissé exécuter ce génocide, cette Shoah ?

Oui, pour nous rappeler, à nous chrétiens, et en pleine figure, jusqu’où peuvent conduire nos flottements et nos indécisions, nos manques de courage et de discernement, et jusqu’où peuvent déraper nos civilisations christianisées quand nous cessons, nous, d’avoir Dieu et l’Evangile au centre de nos vies.

Oui aussi, parce que, il n’y a aucun doute à avoir : pendant la Shoah c’est Dieu lui-même qui souffrait, c’est Dieu lui-même qui était crucifié chaque fois qu’un homme, juif ou autre, une femme, un enfant, était mis à mort, servait de chair à expérimentation ou de chair à plaisir.

La Shoah, tout ce qui a été vécu par ce peuple, ou par les tziganes, depuis l’apprentissage du mépris à l’école, les étoiles jaunes, les discriminations, et jusqu’aux chambres à gaz, tout ce qui a été vécu par chaque individu a été directement et en même temps souffert par Dieu lui-même ; le Dieu d’Abraham et le Dieu du Christ, puisque c’est le même. C’est cela que dit la croix. Et c’est ce qui rend les guéguerres de territoires entre Eglises au Saint Sépulcre, particulièrement honteuses.

 

Il n’y a pas d’explication théologique à la Shoah. Ni punition. Ni rejet du peuple jadis élu. Ni rédemption par la souffrance, cette idée obscène. Ni défaillance d’un Dieu qui a abandonné sa toute-puissance pour nous rendre libres et responsables de ce que faisons. Ni utilité quelconque au regard de l’histoire ou du plan de Dieu. Même si, grâce au ciel, nous pouvons espérer qu’au moins quelques leçons ont été tirées. Quelques. Rien de suffisant pour justifier l’horreur.

 

Non, il n’y a pas d’explication théologique satisfaisante à la Shoah, pour nous rassurer. C’est toujours trop cher payé. Il n’y a pas de sens à chercher dans ce qui n’a pas de sens. La seule réponse envisageable a été suggérée par un Juif, Elie Wiesel,  racontant que dans son camp de concentration, trois prisonniers avaient été pendus pour l’exemple, dont un enfant. Parmi les captifs qui assistaient, accablés, au supplice, dans le silence le plus désespéré, une voix s’est élevée : “Mais où donc est Dieu pour laisser faire cela ?” Et Elie Wiesel a entendu une autre voix répondre : “Il est là, devant nous, pendu.” Dieu vaincu, assassiné, mais aussi Dieu souffrant avec nous.

 

Mais si nous acceptons l’idée que le mal, y compris le pire, fasse partie de la Création, que le mal, y compris le pire, lui est nécessaire pour avancer, que le manque que provoque le mal est aussi celui qui nous pousse, nous permet de vouloir, de créer, d’aimer, de progresser ; si nous admettons que le mal est nécessaire à la Création, alors nous pouvons, comme Simone Weil, la philosophe mystique morte à Londres en 1943 en luttant contre le nazisme, en tirer deux leçons :

la première est que nous devons jeter toutes forces, notre énergie, notre intelligence, notre courage et notre foi dans la lutte contre le mal, sous toutes ses formes, et ne jamais nous y résigner tant qu’il reste une once de possibilité.

mais la seconde est que lorsque le mal est accompli, réalisé, il nous faut alors l’accepter, comme faisant partie de la Création, et par conséquent de la volonté de Dieu. Et comme faisant partie, quelque part, de façon incompréhensible, de la construction de son Règne. Le combattre jusqu’au bout et jusqu’à l’ultime seconde, mais l’accepter quand il est accompli et qu’on n’y peut plus rien. Vouloir la volonté de Dieu, dit-elle, c’est donc non seulement agir pour elle, mais aussi accepter le passé, tout le passé, même le pire, ou le moins honorable pour nous. Non pas s’en réjouir, non pas s’en accommoder, mais l’accepter comme une blessure et rebondir sur lui pour faire mieux, corriger, construire un avenir autre.

 

En Christ, Dieu souffre sur la croix, sur toutes les croix du monde, impuissant face à la stupidité et la cruauté des humains, mais espérant en nous, ses enfants, pour l’entendre et mettre en œuvre l’amour auquel Il nous appelle depuis Caïn et Abel. Le Saint Sépulcre rejoint quand même la Shoah. Mais il ne la justifie pas, il la condamne et nous mobilise.

Du moins, instruits par notre histoire, et par celle du peuple hébreu à travers la Bible, nous savons que le mal est bien réel, bien là, injuste, et puissant. C’est pour cela que l’Evangile de Mathieu nous conjure de nous méfier des faux christs et des faux dieux. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître : ce sont des prophètes uniquement de bonheur, qui nous disent que tout va bien. En tout cas que tout ira bien avec eux, que tout problème et toute souffrance seront épargnés ou vaincus. Comme le promettent les sectes aujourd’hui. Comme le promettait Hitler.

Comme toujours. Quand quelque chose va mal, les vautours se précipitent toujours sur le cadavre de la démocratie ou celui de nos convictions, ou celui de l’Evangile si c’était possible, quand on le trahit.

Mais non. Car si l’Evangile n’est pas un prophète de bonheur, avec un Dieu magicien qui arrange tout, il est quand même une bonne nouvelle : il ne nie pas le mal, mais affronte ce monde dur, cruel, injuste.

 

Le Dieu auquel nous croyons, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu de la croix, le Dieu sur la croix, reconnaît la puissance du mal, souffre du mal comme nous en souffrons, et infiniment plus que nous en souffrons, mais Il l’affronte, et le vaincra comme la croix a été vaincue, comme la mort a été vaincue. Et le Dieu auquel nous croyons nous requiert pour cet affrontement contre le mal. Il ne le vaincra, et ne le vainc déjà, autour de nous, qu’avec nous.

Alors nous sommes amenés, un peu gênés, à nous poser des questions, que nous reconnaissons comme étant bien les nôtres, comme des compagnes familières de nos vies :

Que faisons-nous pour réparer les déchirures du monde ? Celles qui divisent cette terre un peu trop sainte ?

Celles qui éloignent de plus en plus les maîtres de l’argent de ceux qui n’en peuvent plus de ne pas s’en sortir ?

Celles qui se creusent entre les jeunes de nos banlieues et nous-mêmes ?

Nous ne savons pas quoi ou comment faire ? Cela, ce n’est pas grave, demandons à Dieu, Il nous le dira. Et nous saurons faire, nous saurons donner, parce qu’Il nous tiendra la main.

Et quand nous regardons cette terre et cette ville de Jérusalem, où nous voyons le mur de sécurité, les discriminations, les miradors, les soldats en armes, nous sommes prompts à condamner équitablement les attentats et les roquettes d’un côté, le grignotage des terres palestiniennes et le blocus de Gaza de l’autre. Mais que ferons-nous, nous-mêmes, quand l’aggravation des conditions climatiques et les limites de notre planète feront affluer chez nous des vagues d’immigrants bien plus fortes qu’aujourd’hui ?

Nous ne savons pas, et cela nous rend mal à l’aise ? Ce n’est pas grave, demandons à Dieu, il nous le dira. Et nous saurons que décider, nous saurons rester humains, parce qu’Il nous tiendra la main.

 

Mais je ne veux pas terminer sous le poids écrasant de nos responsabilités envers nos frères et sœur humains, alors je finirai par une promesse dont l’objet est Jérusalem. Une Jérusalem nouvelle, qui sera vraiment, alors, la Ville de la paix : Apocalypse 21, 1 à 5, l’ultime chapitre de toute la Bible.

C’est vraiment une promesse. Cette Jérusalem-là viendra. Et c’est l’humanité entière qu’elle abritera. Cela viendra ! Mais Dieu a besoin de nous pour qu’elle vienne plus vite.

Il nous aime, et nous donnera joyeusement l’intelligence, le courage et les forces dont nous aurons besoin. La croix est déjà vaincue.

 

Jean-paul Morley

Culte à Jérusalem, novembre 2010

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