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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 15:08

 

Il y a deux jours se fêtait le 70ème anniversaire d’une belle transgression, l’appel du 18 Juin 40, qui appelait  lui-même à d’autres courageuses transgressions.

Et ce sera bientôt le grand sabbat de l’été. A priori aucun rapport entre les deux… Pourtant, on trouve dans la Bible des semaines de jeûne et de repos, et bien sûr le sabbat, jour du Seigneur, mais aussi des transgressions. Et on y trouve l’étrange loi du Jubilé, où tous les cinquante ans, toutes les dettes sont remises, les esclaves libérés, les propriétés vendues rendues, car la terre n’appartient qu’à Dieu. Tout ce qui fonde un ordre social et économique est ainsi bousculé, sens dessus dessous.

Mais alors s’il y avait plus que du repos, dans le sabbat ? S’il s’y trouvait de la rupture, et même du bouleversement avec le Jubilé, voire de la transgression ?

 

En ce temps-là, David n’est déjà plus le jeune berger, à la fois innocent, fanfaron et totalement confiant en son Dieu ; mais il n’est pas encore le grand roi David. Goliath est mort, David a épousé Mikal, fille du roi Saül, mais ce dernier, rejeté par Dieu, jaloux et devenu fou, veut le tuer. Alors David fuit, avec quelques compagnons, poursuivi par les troupes de Saül. Arrivé dans une petite ville, épuisé, il demande du pain au prêtre local. Qui n’en possède que du consacré — un peu comme des hosties dans une Eglise catholique, mais en plus nourrissant. David le lui demande quand même, et le prêtre lui donne ces pains consacrés, exclusivement réservés au Seigneur.

Transgression ! Parce que ces hommes ont faim, et qu’ils sont pieux. Mais le prêtre le paiera de sa vie.

Dix siècles plus tard, un autre homme et ses compagnons, fatigués, ont également faim. Cette fois, ils ne fuient pas un roi paranoïaque, mais parcourent Israël pour annoncer l’amour de Dieu. C’est un jour de sabbat. Ils traversent un champ de blé mûr, et les disciples de Jésus en arrachent des épis pour se nourrir.  Mais des gens très bien, des Pharisiens, sont témoins et gravement choqués. Non par la rapine, mais par ce ‘’travail” accompli un jour de sabbat, et ils reprochent à Jésus de ne pas mieux surveiller ses compagnons.

Transgression donc, à nouveau. Mais Jésus répond en donnant l’exemple de David et des pains consacrés : le sabbat est fait pour l’homme, et non l’inverse.

Le même jour semble-t-il, ce qui correspondrait bien à l’humour provocateur de Jésus et à celui des Evangélistes, Jésus entre dans la synagogue locale et y voit un homme dont la main est paralysée. C’est donc sabbat. Jésus ne fait rien, mais interpelle les religieux présents : ‘’A-t-on le droit de guérir  un jour de sabbat ?” Silence gêné. Alors, en les regardant un par un, Jésus interroge : ‘’Lequel d’entre vous, si son mouton tombe dans un trou le jour du sabbat, ne va-t-il pas l’en sortir ? Et Dieu, Lui, n’aurait pas le droit d’y guérir l’un de ses enfants ?” Et Jésus guérit la main paralysée.

Transgression encore. Et les Pharisiens décident de faire mourir Jésus. Comme quoi la transgression est risquée, mais n’est pas synonyme de péché, ce serait même parfois au contraire la non-transgression qui serait un péché...

 

Toujours est-il qu’avec ces exemples le sabbat devient beaucoup plus qu’un repos, il prend les couleurs de possibles transgressions. Et cela pourrait donner des couleurs à notre été !

Le grand sabbat de l’été est déjà par lui-même une transgression, une vaste rupture : avec le rythme de l’année, la charge et le stress du travail, si possible d’avec nos valises de soucis ou d’obligations sociales. Ce qui va parfois jusqu’à transgresser quelques conventions communes, celles de l’habillement, par exemple, au risque de transgresser les codes de la pudeur ou du ridicule... Mais ces ruptures nous permettent d’être quelqu’un d’autre, obéissant à d’autres lois. Comme pendant le sabbat.

Mais, comme le sabbat, cette rupture peut permettre aussi de rentrer en soi-même, de réfléchir, de lire autre chose, de prendre du temps et du recul, seul ou peut-être à deux, et de poser des questions à sa vie. Parfois la questionner si fort que des décisions fortes se prennent. N’a-t-on pas vu des hommes et des femmes choisir, au mitan de leur vie professionnelle, de se réorienter vers une vocation pastorale – par exemple ?

 

Mais le grand sabbat de l’été peut aussi être l’occasion de vraies transgressions, petites et grandes. Des transgressions qui, si l’on en croit celle de David citée par Jésus, puis de Jésus lui-même, pourraient s’avérer parfaitement positives et souhaitables.

Je vous en propose trois types, de natures différentes, qui montent en gamme.

 

D’abord, les petites quotidiennes. Un de nos amis, qui a beaucoup réfléchi et beaucoup lu, aime dire que c’est une question d’hygiène mentale, voire sociale : il est nécessaire d’effectuer une transgression par jour, d’un ordre ou d’un autre. Pour éviter de s’enkyster ou se rigidifier dans un conformisme moral, pour éviter aussi que la vie sociale ne s’ankylose ou se rigidifie ; pour garder en soi et dans sa vie de la fluidité, du jeu, de la souplesse. S’autoriser chaque jour une transgression à l’égard du conformisme, de sa propre timidité, de telle ou telle règle ou convention : de petites transgressions de vocabulaire, de gestes ou de comportement, mais dont je ne peux pas donner d’exemple, d’abord parce que je me ferais tirer l’oreille à l’issue du culte, mais surtout parce que cela semblerait autoriser ce qui n’a pas à l’être... Sinon, d’ailleurs, ce ne serait plus des transgressions.

Un critère quand même ? Certes ! Que cela soit drôle, ou utile, ou que cela nous fasse du bien, mais qu’en aucun cas cela ne puisse nuire à quiconque. Ce qui exclut bien évidemment toute transgression au code de la route, ou à nos fidélités… Mais sous cette réserve, alors, oui, une petite transgression par jour, c’est bon pour la santé ! Y compris la santé spirituelle, pour nous souvenir que nous restons pécheurs, et nous épargner de nous croire justes et bons par nous-mêmes, et non par la seule décision de Dieu.

 

Mais on peut monter en gamme dans la transgression.

David, puis Jésus, transgressent ouvertement et consciemment la loi religieuse de leur temps, et ils la transgressent dans ce qu’elle prétend le plus sacré : les offrandes à Dieu, le sabbat. Mais la loi religieuse se trompe : beaucoup plus importants que les rituels sacrés ou les lois religieuses les plus spirituellement accomplies, comme le sabbat, sont les êtres humains, parce qu’eux seuls sont réellement la présence de Dieu parmi nous. Rien n’est sacré, si ce n’est le visage d’autrui, parce qu’il abrite le visage de Dieu. C’est ce qu’affirmait la Genèse, c’est ce qu’a signifié l’incarnation de Dieu en Jésus Christ.

C’est pour cela que David s’autorise à manger et partager les pains consacrés avec ses compagnons ; c’est pour cela que Jésus laisse ses disciples glaner le blé mur et que lui-même guérit l’homme à la main paralysée le jour du sabbat. C’est pour cela que, enfant, Jésus a désobéi à ses parents, pour s’occuper, expliquera-t-il, des ‘’affaires de son père”. C’est pour cela que les premiers apôtres défient les autorités du Temple de Jérusalem.

Or, parfois, nous pouvons être conduits à transgresser, jadis une loi religieuse, aujourd’hui une loi civile, une règle morale ou une autorité, par obéissance à plus important encore, à ce que nous croyons être une exigence venue d’encore plus haut. C’est le dilemme de l’aumônier de prison auquel un détenu demande de sortir un courrier sans passer par  la censure ; c’est le dilemme de certains militants écologistes très engagés ; c’est le dilemme de notre propre Entraide, quand elle s’interroge sur jusqu’où aider des immigrés sans papiers.

Quand cela doit nous arriver, pour se déterminer dans ces zones devenues incertaines, je proposerai trois critères, trois repères :

° D’abord, que notre décision soit nette de tout intérêt personnel. Que la transgression envisagée ne soit en rien à notre avantage. C’est évident.

° En revanche, qu’elle vise un bien incontestable pour autrui, sans pour autant nuire à un ou des tiers. En tous domaines, là se situe l’ultime et central critère, il s’appelle ‘’Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu de tout ton cœur et ta pensée, et tu aimeras ton prochain comme toi-même”

° Enfin, la transparence et la clarté de notre décision : être capable et prêt à en rendre compte sans trouble à qui nous le demanderait.

Nous avons la chance de vivre dans un Etat démocratique et de droit, et la plupart des autorités auxquelles nous sommes soumis, dans la vie professionnelle ou sociale, respectent généralement le droit et les personnes. Mais on peut penser, hier ou avant-hier, bien sûr aux huguenots résistants aux dragons du roi, mais, plus près de nous, à ceux qui ont rejoint De Gaule à Londres, aux appelés qui, en Algérie, refusaient de pratiquer la torture, ou à certaines militantes du Planning familial avant que l’avortement ne soit autorisé en France.

Ils, elles étaient, pas toujours mais souvent, protestants, et transgressaient.

Alors, quand ces trois critères : net de tout intérêt personnel, visant un bien incontestable sans nuire à autrui, prêt à rendre compte, sont assurés, alors on peut se mettre à genoux, pour demander à Dieu sa lumière, puis sa force et son aide, pour décider et agir.

 

Mais montons une dernière fois en gamme dans la transgression, et revenons au Jubilé de la Bible.

Cette fameuse année de total sabbat, tous les cinquante ans, où toutes les dettes sont remises, les esclaves libérés et les propriétés rendues. Sans doute cela n’a-t-il jamais été mis en pratique et est resté une sorte de rêve, d’utopie, d’idéal social à atteindre. Mais peut-être cela a-t-il suscité de beaux gestes de vraie générosité, dans l’histoire d’Israël, et participé à la construction de sa spiritualité.

Et cela suggère une transgression : une transgression magnifique des contraintes et des fatalités économiques et sociales, un peu comme les anciennes fêtes des fous ou les carnavals, mais où la générosité remplacerait l’abandon des règles sociales ou morales.

Alors, pourquoi pas nous ? Pourquoi, puisqu’il est permis de faire du bien pendant le sabbat, ne pas profiter de l’été ou de la rentrée pour transgresser nos prudences, nos grises habitudes, nos très raisonnables sagesses, pour d’impossibles gestes, de magnifiques générosités, des pardons familiaux, des réconciliations, des engagements ? Des gestes et des générosités qui changent d’échelle, qui surprennent et qui marquent ; des pardons et des réconciliations qui changent le cours des vies ; des décisions magnifiques qui inondent l’année à venir et votre vie de soleil ; des transgressions magnifiques des routines et des peurs, qui vous rendent libres et heureux.

 

Et vous savez, des décisions si magnifiques qu’elles peuvent se reproduire, même quand ce n’est plus l’été…

Sans inquiétude : comme le précise le Lévitique à propos du Jubilé :

« Mettez en pratique mes paroles et prenez bien soin de les observer, alors vous habiterez en sécurité dans ce pays. La terre donnera des récoltes assez abondantes pour vous nourrir et vous pourrez vivre sans souci… »

Ce que Jésus résume mieux encore :

« Celui qui veut sauver sa vie, la perdra. Mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. »

 

Alors bon été et bonne rentrée, de petites et de magnifiques transgressions !

 

                                                                                                          Amen

 

Jean-paul Morley

Culte du 20 juin 2010

 

 

Lectures :

            David et les pains consacrés          1 Samuel 21 :3-7

            Jésus et le sabbat                             Marc 2 :23-27 et Mathieu 12 :9-14

Le jubilé                                            Lévitique 25 :8-11a et 35-38

 

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