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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:37

QUELLE  ETHIQUE  POUR  AUJOURD'HUI ?

Une morale de principes, une morale en situation

 

Admettons que je sois ministre, chargé de la coopération. Que faire ? Refuser d'entrer dans le système des dessous-de-table et de la corruption, quitte à ne pouvoir mener aucun projet de développement ? Ou accepter la corruption érigée parfois en système pour pouvoir conduire des projets qui, à terme, rendront possible la démocratie ?  C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Autre exemple, admettons que je sois ministre cette fois du culte - plus réaliste ! -, et que je sois excédé par le système presbytérien-synodal, qui régit plus ou moins démocratiquement mais très lourdement l'Eglise Réformée de France...  Que faire ? Aller au Synode, dénoncer son fonctionnement pseudo-démocratique, rappeller les exigences de l'Evangile et refuser de voter ? Ou y aller, prendre mon mal en patience, participer aux commissions, et essayer de faire avancer les décisions en sachant qu'elles resteront des compromis ? C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Troisième exemple : admettons que je sois pasteur-permanent dans une Mission Populaire Evangélique - cette fois, c'est le cas !  Et donc confronté aux dégats du chômage : que faire ? Dénoncer, exiger des solutions radicales, la sortie de la société de consommation, faire un procès aux gouvernements et au patronat, agir dans une association symbolique comme le Syndicat des chômeurs ? Ou accepter pour l'instant la société comme elle est, travailler avec les pouvoirs publics tels qu'ils sont et essayer par exemple de monter une Association Intermédiaire pour créer quelques emplois, évidemment insuffisants et qui apaisent plus qu'ils ne guérissent ? C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Si maintenant, sur ces trois exemples, vous avez les uns et les autres des positions différentes, ou si mieux encore vous hésitez, c'est que je les ai présentés honnêtement. Parce que le choix entre les deux morales est réellement un choix, c'est à dire une décision difficile.

 

 

Et en tout cas, vous avez compris l'enjeu. Nous allons d'abord essayer de le préciser de façon à la fois simple et théorique, avant de chercher à voir de quel côté penche la Bible, et enfin de poser la grande question : laquelle choisir ?

Donc : 1¡  le conflit des deux morales ;

       comment se situe la morale biblique ;

       que choisir.

 

 

I. Le conflit des deux morales

 

La morale de principes, que les sociologues appellent l'éthique de conviction, c'est celle qui, comme son nom l'indique, est intransigeante sur ses principes. Des principes simples et clairs qu'elle considère comme les fondements de l'intégrité personnelle et de la vie collective. C'est une morale qui affirme ce qu'elle croit et ne transige pas sur ce qu'elle tient pour la vérité, la justice et le bien, qui refuse tout compromis, quitte à provoquer un scandale ou empêcher une solution médiane qui ménagerait à la fois les parties concernées et les principes des uns et des autres. Une morale flamboyante.

C'est une position un peu héroïque qui peut conduire à une fière et sére solitude, mais aussi à la célébrité médiatique... C'est la morale des mains propres, des héros solitaires et des prophètes. Elle est indispensable si l'on croit que la vérité, la justice et le bien doivent toujours et partout continuer d'être affirmés.

 

La morale en situation, que les sociologues appellent l'éthique de responsabilité, est à l'inverse une morale qui accepte de se salir les mains, parce qu'elle croit que des principes qui restent théoriques et désincarnés sont inutiles et n'ont pas de sens. C'est donc une morale qui elle aussi a des convictions et des repères, mais qui accepte de transiger et de faire des compromis pour que l'histoire avance et que le monde change. C'est donc une morale qui, comme son nom l'indique,  évolue selon les situations et les réalités, s'orientant davantage en fonction d'objectifs que de règles. Quitte a tellement composer avec les principes qu'elle en perde son objectif, ou son ‰me. Une morale d'action.

C'est une position un peu ambigŸe mais qui permet d'agir et par exemple d'exercer un pouvoir, au risque de devenir comme le monde qu'on fréquente : corrompu. C'est la morale des hommes politiques et des capitaines d'industrie, ou celle des hommes d'église par rapport aux prophètes... Elle est indispensable si l'on croit que le monde ne changera que si l'on accepte de se salir les mains.

 

Présenter ainsi les deux morales, c'est montrer deux choses :

 

- D'abord qu'elles sont antagonistes : les deux démarches s'opposent, les hommes ou les femmes qui les incarnent ont fait un choix différent et s'opposent concrètement. Même si l'hypocrisie vient un peu brouiller les cartes : les tenants d'une morale en situation se réclament des grands principes, ceux d'une morale de pricipes dissimulent souvent quelques compromis personnels... Il n'empèche : la démarche est fondamentalement différente.

- Mais c'est montrer aussi la difficulté du choix, comme l'illustraient les exemples du début. Il s'agit de vrais choix, c'est à dire entre deux biens. Un choix, on le sait, n'est jamais entre un bien et un mal, car dans ce cas il n'y a pas à choisir... Un choix est toujours entre deux biens ou entre deux maux, au moins entre deux apparences convaincantes de biens ou de maux... Ici il en est de même. Il suffit pour l'illustrer de prendre des exemples dans ce qui a forcément été discuté lors des deux conférences précédentes sur le thème de ce cycle : la drogue et le sida. Faut-il tout interdire et tout sanctionner, en n'acceptant aucun compromis sur ce qui met en jeu la santé publique mais aussi l'identité, les valeurs et la cohérence de la société ? Ou bien faut-il dépénaliser certaines drogues, échanger les seringues, distribuer de la méthadone, parce que la mort est là ?

 

Des convictions ont certainement été exprimées sur ces points; mais avec l'évidence qu'il ne s'agit pas de choix simples. On sait qu'ici, en particulier sur le cas un peu caricatural des préservatifs, l'Eglise catholique et les Eglises protestantes ont fait le choix l'une de la morale des principes, ou de conviction, les autres de la morale en situation, ou de responsabilité.

 

Qu'en dit la Bible, elle ?

 

 

II. La morale biblique

 

D'abord un étonnement : la Bible semble présenter une troisième sorte de morale, la morale de pureté. L'individu, et le peuple tout entier, sont appelés à être intègres et droits. D'o l'observance de la Loi, les rites d'ablution et de purification, l'imposition de règles collectives comme le shabbat, et l'opposition au mélange ethnique. Les champions de cette morale sont bien sér, de façon différente, les Pharisiens et les Esséniens, et leurs modèles Esdras et Nehémie.

Ce type de morale paraît lointain ; il est en pleine actualité. A propos de la drogue et du sida, elle propose l'enfermement des drogués et des séropositifs, et la fermeture des frontières. Il y a même eu un homme politique, je ne sais plus bien comment il s'appelait, un de ces météores dont on parle un temps puis qu'on oublie, un peu borgne, qui préconisait la création de sidatoriums... Tandis que certains penseurs protestants, y compris renommés, suggéraient que le sida pouvait être une punition divine...

Cette morale de l'intégrité n'est donc pas morte. C'est elle, bien sér, qui peut conduire aux intégrismes, c'est elle aussi qui est derrière la sinistre purification ethnique qui déchire l'ancienne Yougoslavie. Mais c'est une morale qui cumule un double handicap :     - celui d'être immorale - ses méthodes et ses fruits en attestent ;

            - celui d'être contraire à l'Evangile si l'Evangile parle bien d'amour,                       d'universalité et de présence de Dieu en chaque être humain.

 

Alors que dit la Bible ? Penche-t-elle vers la morale des principes ou vers une morale en situation ? A première lecture, c'est une morale de principes et une éthique de conviction qui sautent aux yeux. Aussi bien à travers l'énoncé de la Loi, décalogue et commandements, que par la constante protestation des prophètes tout au long du Premier Testament. Le prophète est l'archétype de l'éthique de conviction, qui proclame la vérité et la justice bafouées, dénonce leur trahison, appelle à l'absolu de Dieu et reproche aux rois comme aux prêtres et au peuple leurs incessants compromis avec la Loi, avec d'autres dieux ou avec d'autres peuples.

De même, la prédication de Jésus est un appel et un rappel permanent à l'absolu de Dieu et à la radicalité de ses exigences. De l'affirmation que "si le grain ne meurt" aux demandes de vendre "tout ce que tu as", de "haïr père et mère", de ne désirer une autre femme pas même en secret, de partir "sans baton ni sandalles" - la prédication de Jésus est d'une radicalité qui exclut tout compromis.

Dans cette exigence des deux Testaments réside leur force. Morale de principes, alors ?

 

Il est vrai que ni le premier ni le second Testament ne préconisent jamais une morale de situation ou de compromis.

A moins que ...

Comme l'exposait Pierre-Jean RUFF dans la première de ces quatre conférences, la primauté de l'inspiration d'amour sur les normes de la Loi, celle de l'esprit sur la lettre, celle du cÏur sur la forme et le rite, celle de la transgression de la règle ou du dépassement des limites du peuple élu en faveur de l'universalité des enfants de Dieu - tout ce mouvement de fond qui structure la prédication et la vie du Christ éclate comme un appel à dépasser les principes pour mettre au cÏur de chaque individu une question inendormable : "Qui suis-je, pour mon frère ?" Cette question permanente au cÏur de tout choix et de tout acte, c'est la trace du Christ dans l'histoire et dans chacune de nos consciences. Morale en situation, de responsabilité, alors ?

 

 

III. Choisir ?

 

Pour clore ce cycle de conférences, vous avez invité un pasteur de la Mission Populaire Evangélique. Pourquoi ? Peut-être parce que la "Miss Pop" agit sur le terrain des grandes blessures sociales. C'est à dire sur un lieu o il nous faut, sans cesse, arbitrer entre morale de principes et morale en situation. Ce qui suppose, sans doute, un peu d'expérience, et si on est optimiste un peu de réflexion...

 

Or la Mission Populaire, à travers son histoire, a connu les deux choix.

Dans sa première époque, à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié de celui-ci, la Mission Populaire prêchait une morale de principes : se convertir, c'était cesser de boire, de fumer, de se débaucher, c'était travailler dur à l'usine et mettre une cravate le dimanche... Et il n'était officiellement pas question de toucher à la politique.

Tout semble avoir basculé après la seconde guerre et surtout après mai 68 : au temps des grandes utopies sociales, il y a vingt ans, aspirant à pleins poumons le vent des libertés et des révolutions, la Mission Populaire a dénoncé capitalisme, colonialisme, racisme et sexisme, non sans raison bien sér, et organisé toutes ses activités autour d'une mobilisation militante. Morale en situation ? En fait non, c'était un autre exemple de morale de principes, simplement les valeurs s'étaient inversées. La Mision Populaire ne faisait d'ailleurs qu'accompagner, en plus radicale, la tendance des grandes Eglises tant catholique que protestantes. Mais au risque, et cela a été la grande leçon de ces années d'engagement, de se couper de son véritable public populaire ou de son partenaire historique et financier, le protestantisme.

 

Aujourd'hui, le choix de la Mission Populaire Evangélique semble différent :

 

- refus de définir une morale aussi bien que refus de définir un projet social ou politique ;

- travail de terrain, dans la p‰te des situations de détresses, au plus près des réalités. Pour reprendre l'exemple de notre introduction, face au chômage, à la Maison Verte nous avons créé "Eureka", une Association Intermédiaire qui fournit 1500 heures de travail chaque mois pour des chômeurs et des RMistes. Peu de chose à l'échelle du problème, mais du concret. Et ce faisant, comme avec notre travail d'accompagnement scolaire, nous savons que nous luttons efficacement contre la drogue et le sida ;

- et à travers ce travail de terrain, nous lisons et découvrons nos propres valeurs de société et les éléments de notre théologie.

 

La Mission Populaire se serait-elle ainsi rangée du côté d'une morale en situation ou d'une ethique de responsabilité ? Oui, sans doute.

Tout en sachant que ce temps est un temps de choix particulièrement difficiles pour une telle morale : ce ne sont pas seulement des biens ou des apparences de biens qui s'opposent, ce sont souvent des droits légitimes qui s'affrontent. Aujourd'hui les vraies questions ethiques sont droit contre droit, par exemple droits de l'homme contre liberté de conscience, ou droits de l'homme contre droits des peuples ou des individus. Je cite juste deux exemples : la question des foulards à l'école, et celle de l'intervention armée en Bosnie... Il en est de même pour la bio-éthique.

 

 

Quant à ma réponse personnelle, elle sera plutôt "oui, mais"...

 

"Oui" à une morale incarnée, en situation, responsable, qui mette l'accent sur les conséquences de ce qu'elle fait plus que sur la lettre des principes. Parce que Dieu s'est incarné, parce que l'Evangile s'est incarné, parce que nous sommes responsables de ce monde, y compris face au sida, y compris face à la drogue. Nous ne pouvons donc pas ne rien faire , nous ne pouvons pas ne pas nous salir les mains, ne pas risquer, craindre, essayer, suer des larmes de sang, comme le Christ en a donné l'exemple et déclenché le mouvement. Un ébranlement qui continue de secouer le monde.

 

Oui "mais", parce qu'il faut aussi des prophètes. Des prophètes pour rappeler l'absolu et la radicalité de l'exigence ethique, et pour rappeler que la fin ne justifie jamais les moyens. Tout simplement parce qu'à terme fins et moyens se confondent, les moyens absorbent toujours la fin.

Des prophètes, pour que la morale en situation n'oublie pas la morale...

Des prophètes surtout pour rappeler que l'ultime ne nous appartient pas, que la fin nous dépasse, qu'une utopie est indispensable, et puis que, de toutes façons, le résultat nous échappe toujours...

 

Et cette réserve, cette place pour les prophètes, souvent agaçants, cela s'appelle laisser place à la gr‰ce. Se souvenir que nous sommes pécheurs, surtout collectivement ; se souvenir que le seul salut reste en Dieu, et, pour nous, dans le don de soi-même.

Pratiquement, cela signifie, pour qui a choisi une morale en situation, que c'est la prière qui lui dit d'agir,

       lui dit que faire,

       lui dit quoi dire,

       et comment nous salir les mains pour vivre notre responsabilité.

 

 

 

                                                     Jean-Paul Morley, Foyer de l'Ame, 1994

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