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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:29

 

UN DÉFILÉ PAS COMME LES AUTRES…

 

Mots clefs : Noël,

 

Cette nuit, la naissance du Christ…

Nouvelle formidable ! Formidable à l’échelle de l’humanité et de l’histoire… et totalement inaperçue à l’époque. Aujourd’hui, passablement détournée de son sens, elle est devenue fête familiale au mieux, au pire fête commerciale et moment de grande solitude pour les sans famille.

Pourtant, cet événement inaperçu à l’origine s’est entre-temps installé dans l’histoire, et la fête de cette naissance a finalement supplanté en prestige cette autre fête qui devrait être centrale pour les chrétiens : Pâques, la résurrection. Mais si ces deux fêtes étaient un peu la même fête ?

Noël, c’est la naissance d’un enfant qui arrive à la vie, mais qui au terme de son parcours reviendra à la vie, ressuscitera. Comme à Pâques. Alors, Noël c’est un peu comme si le Christ ressuscitait à nouveau, recommençait à nouveau, pas seulement à Pâques mais aussi à Noël

.

Pour l’illustrer, je voudrais vous raconter ce que j’ai vu il y a trois semaines. Pour moi, cela a été comme un Noël reçu en plein visage et en plein cœur. Un Noël sans sapin, sans bougie, loin des cadeaux, du foie gras, des dindes et des bûches, mais un Noël de résurrection.

 

Qu’ai-je donc vu, il y a trois semaines ? Dans un Foyer d’Accueil du CASP , le Centre d’Action Sociale Protestant, était annoncé un défilé de mode préparé et réalisé par d’anciens SDF, avec des vêtements et des matériaux de récupération – certains d’entre vous ont peut-être même donné de vieux vêtements ou des jeux pour cet improbable défilé, merci encore !

Alors je ne vous raconterai pas la robe de mariée en papier bulles, superbe ; ni la veste tout en ouate, un vêtement comme de la neige ; ni même les robes en emballages de plaques de chocolat ou en canettes de Coca, ou en bouchons plastiques, totalement bling bling ; mais je vous raconterai ce à quoi j’ai assisté et que je ne pensais pas possible. Cela s’appelait “Récupérons-les, récupérons-nous”.

Récupérons-les : les vieux vêtements, les vieux objets, les vieux matériaux, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore servir — et être beaux.

Récupérons-nous : les vieux, les estropiés et les boiteux de la vie, les cassés, les anciens drogués ou alcolos, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore servir — et même être beaux .

Et ce soir-là tout a commencé par un simple générique… Un écran noir au fond de la scène, au centre duquel apparaît un nom, auquel succède un deuxième, puis un autre, et un autre encore, parfois accompagné d’un surnom familier. Et soudain, le cœur est saisi, on comprend ce qui se passe. Nous sommes plus de deux cents à regarder. Et ces noms, quels sont-ils ? Ceux de SDF. De vaincus de la vie. De recalés de l’amour, du travail, de la maladie, de la dignité ; des oubliés, des transparents, des inexistants, des gênent-le-paysage. Et ce soir-là, ils voient leur nom, seul au centre de l’écran, regardé par 200 personnes à la fois, comme des vedettes. Oui, eux sont les vedettes ce jour-là.

La preuve : le film continue, et elles et eux sont présentés, avec leurs visages marqués, leurs corps fatigués, mais une présentation particulière pour chacun, pleine d’humour et de tendresse. Et déjà, eux desquels on détourne le regard dans la rue, on se sent leurs amis.

 

Après le générique, certains montent sur scène, hésitants, parfois mal assurés sur leurs jambes, et ils chantent, ou lisent des textes, terribles et beaux, qu’ils ont eux-mêmes écrits. Comme celui-ci, d’une ancienne droguée, ancienne à vendre, qui demande pourquoi on peut tomber de plus en plus bas jusqu’à devenir plus rien, et d’abord à ses propres yeux…

 

Comment fait-on pour tomber si bas, si bas ?

Comment fait-on pour devenir craintif, sursauter à la vue de policiers, se ratatiner quand quelqu’un lève la voix,

Comment et pourquoi a-t-on peur quand on n’a rien fait de répréhensible ?

Comment fait-on pour devenir veule, laide, échevelée, sale, lâche, méprisée quand on a été belle, mince, innocente, honnête, sincère, pudique, amoureuse, le cœur plein de tristesse, puis de joie, puis d’assurance, puis d’espoir, puis de projets, puis de confiance ?

Pourquoi la douleur a-t-elle engendré la laideur ? Au lieu de la dignité ? Au lieu de la compassion ? Au lieu de la tendresse pour les faibles, pour les innocents ?

 

Et puis est venu le défilé. Redouté. Redouté parce que des femmes et des hommes comme cela, cassés par la vie, cassés physiquement et moralement, qui jouent les mannequins en portant les vêtements de soirée qu’ils ont eux-mêmes crées avec des matériaux de récupération… Oui, on redoute !

Arrive la première, devant les 200 spectateurs, vieille, abîmée, fragile. Poussant son déambulateur. Oui, son déambulateur. Sans un sourire. Le regard et le visage tendus, fixés sur l’autre bout du tapis rouge, fixés sur cet escalier qui conduit à la scène et qu’on ne sait comment elle pourra le monter. Regard et visage tendus, concentrés, crispés par l’effort de chaque pas et par la volonté de tenir son rôle. Dans un vêtement inouï, fait de ballons multicolores, comme pour la porter…

D’abord, un silence incrédule, saisi, respectueux. Puis un tonnerre d’applaudissements et d’encouragements joyeux : ce ne sont pas les ballons qui la portent, mais les applaudissements et la fierté. Et elle qui ne cille pas, mais marche, marche, et qu’on aidera à se hisser sur la scène, la première… Déjà, la gorge est nouée.

Suivent des couples improbables, dansant sans trop de souplesse, mais dansant, heureux et souriants sous les projecteurs et les regards de tous, réelles et vraies vedettes du jour. Vedettes méritées, parce que ce sont elles et eux qui ont osé, qui ont fait, et qui osent encore ce soir-là.

Puis vient – était-ce la dernière ? pas tout à fait – une femme… laide. Tellement marquée et abîmée par la vie, le corps lourd et maladroit, tassé, incertain, comme effondré, le visage lourd et triste, sans plus le moindre charme, dans une parure totalement décalée… Mais à travers ce visage sans attrait, qui visiblement a enduré de tout, s’exprimait une telle sérénité toute simple, une telle évidence d’être là, et de pouvoir elle aussi, elle justement, défiler, être mieux qu’applaudie : être regardée, tenir sa place, exister, que cela n’avait rien de ridicule, ni d’inconvenant, ni de pitoyable, c’était admirable, simplement, et c’était juste.

Derrière nous, de grandes jeunes femmes de 25 ans, élégantes, diplômées, bien insérées, pleuraient d’émotion, et n’étaient pas les seules dans la salle…

Enfin, l’apothéose ! Tout ce monde mélangé, mêlé aux animateurs, des SDF aux universitaires, tous ensemble serrés sur la scène à 50 ou 60, dansant joyeusement, avec ou sans talent, mais surtout sans complexe et sans réserve, devant une salle debout, applaudissant à tout rompre et dansant aussi au rythme des tambours, sans plus vouloir s’arrêter…

 

Des SDF devenus vedettes… C’est un miracle. C’est de l’impossible et de l’impensable devenus vrais.  Vedettes… d’un soir ? Non, ce sont eux qui ont voulu, longuement préparé, réalisé et vécu cette soirée. Ils sont redevenus acteurs. Et c’est toute leur vie qui s’en trouve transformée. Ils ne sont plus des pauvres, puisque ce sont eux qui créent et qui donnent.

Et cela, si ce n’est pas une nouvelle naissance, qu’est-ce ? Si ce n’est pas ce que promet Noël, qu’est-ce que Noël ? Car ici, on est bien loin des sapins, des bougies, des cadeaux, du foie gras et des bûches ; ici, nous sommes dans l’étable, rejetés de la société normale, comme Marie et Joseph. Mais c’est là que naît Jésus. Et c’est là, c’est ainsi que renaissent ces femmes et ces hommes. Oui, j’ai vu Noël ce soir-là. Vraiment Noël ! Ce n’était pas un conte.

« Il ne casse pas le roseau qui fléchit, il n’éteint pas la lampe qui faillit, mais il apporte le droit… » dit Isaïe ; « Il accomplit des œuvres puissantes, il met en déroute les orgueilleux et il donne une place aux humbles » chante Marie…

 

Cela ne nous interdit pas, demain, de fêter Noël en famille et avec des amis, autour d’un sapin, de jolis paquets et d’un bon repas.

Cela ne nous interdit pas non plus de partager, d’être généreux et d’avoir du respect pour ceux qui le méritent le plus, ceux d’en bas…

Mais surtout, cela devrait nous convaincre que Noël n’est pas un simple conte de Noël. Je ne sais pas quelle est, à chacune et chacun de vous, sa blessure cachée, sa souffrance, son regret ou son inquiétude, sa fêlure peut-être profonde, mais quand je vois une telle renaissance comme ce soir-là au CASP, je me dis que Noël existe, et que pour chacun, chacune de nous aussi, Noël est une promesse.

Je ne sais pas laquelle, mais une promesse de nouveau départ, de nouvelle naissance, de lendemain, et que la seule chose qui nous soit demandée pour cela, c’est de toujours garder confiance et être prêt à aimer. 

 

Oui, la promesse de Noël est pour toi, aussi.

 

 

Culte du 24 décembre 2009

Paroisse de Pentemont-Luxembourg

 

Lectures :

            - Isaïe 42 : 1-4

            - Luc 1 : 41-53 et  2 :15-20

 

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