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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 14:59

Plan

La découverte de Luther.

La grâce seule

La foi seule

L’Ecriture seule

A Dieu seul la gloire

L’Eglise réformée est toujours à réformer

Le sacerdoce universel

II- Traductions éthiques

Traduction éthique, sur le plan individuel et sur le plan social,

de chacun des piliers

III- Défis

- La place dans le monde

- L’identité

- La sociologie

- Les engagements éthiques

-La parole publique

Final : les deux cruches...

_____________________

Le protestantisme se résume et reconnaît dans quelques affirmations, cinq fois centenaires, de la Réforme. Qui semblent avoir encore pertinence et intérêt aujourd’hui, au XXIe siècle, en particulier dans le domaine de l'éthique, actuellement si secoué, incertain, et en même temps si sollicité…

Notre réflexion sera en trois temps :

1- Les piliers : rappel pour certains, découverte pour d’autres, des affirmations fondatrices de la Réforme. Nous reprendrons les six habituellement évoquées ;

2- Traductions éthiques : Nous verrons que ces affirmations ne sont pas seulement théoriques, et qu’elles peuvent se traduire concrètement, en particulier dans le domaine de l’éthique ; et dans quelle mesure elles peuvent esquisser une éthique pertinente pour ce nouveau siècle ;

3- Défis : Il ne serait pas loyal de ne pas évoquer aussi les quelques défis sérieux qu’affronte le protestantisme français aujourd’hui, et qui interpellent à la fois son identité, son unité, ses engagements éthiques et son avenir.

Sans que l’Eglise réformée ni la Fédération Protestante de France ne soient aujourd’hui en crise particulière, il se pourrait qu’elles soient sans forcément le savoir à un tournant qui questionne certains des piliers qui les fondent depuis 500 ans…

I. Les Piliers

Le 31 Octobre, c'est la fête de la Réformation. Les protestants, qui ne sont pas très “ fête”, austérité oblige, ne le savent pas toujours. Le 31 octobre 1517, Luther affiche sur les portes du château de Wittenberg ses fameuses 95 thèses condamnant les indulgences. Début historique, et surtout symbolique, de la Réforme.

Mais pourquoi cet acte subversif qui a bouleversé l’histoire du Christianisme ? Luther était un Allemand instruit, un juriste, croyant comme tout le monde à l’époque, qui un jour, traversant une forêt, se trouve pris dans un orage terrible. Foudre et tonnerre s'abattent près de lui au point qu’il se croit perdu. Alors il fait ce vœu : “ Seigneur, si tu me sauves, je me fais moine.”

Et ce n’était pas une parole en l’air. Luther se fait moine. Dieu l’a pris au mot et lui réserve d’autres surprises.

A l’origine de la Réforme, il y a donc bel et bien un salut. Et c’est cette question : comment être sauvé, qui va tourmenter Luther, et qui sera celle à laquelle la Réforme s’attachera à répondre.

Etre sauvé, c’est-à-dire pas seulement être tiré d’un péril, comme Luther de son orage, ni avoir sa place au paradis, comme le vendait parfois l’Eglise catholique d’alors – les fameuses indulgences – mais connaître dès maintenant la paix, la vraie paix intérieure. C’est la question que Luther vit avec angoisse. Alors il essaie sincèrement tout ce que l’Eglise propose : il essaie de s’approcher de la sainteté pour connaître la paix de Dieu, il essaie le jeûne, l’ascèse, la discipline, la piété, il observe scrupuleusement la vie religieuse de son ordre, liturgie, obéissance et abstinence ; il soumet régulièrement son corps à la pénitence et à la mortification… Mais en vain. Il est irréprochable. Mais il n’est pas apaisé.

Par ailleurs, brillant sujet, il est nommé professeur de Nouveau Testament.

Et le commentaire de l’Epître de Paul aux Romains qu’il poursuit devant ses élèves en ces années 1515 - 1517, le plonge dans un trouble croissant. Ce qu’il découvre chez Paul, à l’inverse de ce que lui enseigne son Eglise, ce n’est pas l’effort pour atteindre la sainteté et mériter l’amour de Dieu, c’est au contraire le don gratuit de Dieu, sans mérite et sans condition, sa grâce absolue que la foi suffit à laisser entrer.

Et Luther comprend, progressivement puis comme une évidence, que nous ne sommes rien par nous-mêmes, que nous ne pouvons rien par nous-mêmes, que plus nous faisons d’efforts pour nous rapprocher de Dieu, plus nous nous éloignons de Lui, mais que nous pouvons tout recevoir, et qu’il suffit de cela, accueillir l’amour du Père, pour connaître la paix intérieure. C’est ce qu’il vit.

La Réforme était enclenchée. Luther, à partir de cette intuition, tentera de réformer l’Eglise d’alors, s’adressera avec confiance au pape lui-même au-delà de prélats qu’il voyait plus ou moins corrompus autour de lui, sera excommunié et se retrouvera malgré lui à l’origine d’une déchirure de l’Eglise, qui provoquera en retour la Contre-Réforme avec le Concile de Trente.

Car, de cette révélation ou intuition lumineuse de Luther, découleront logiquement les trois, quatre, cinq ou six principes ou piliers de la Réforme, qui forment le socle conceptuel par lequel la Réforme se répandra comme une traînée de poudre, se structurera, élaborera sa ou ses théologies et donnera naissance aux Eglises protestantes et à leurs centaines de millions de fidèles.

Mais, trois, quatre, cinq ou six piliers ? Cela dépend des orateurs… Trois en tout cas, qui forment le trépied fondateur, plus trois autres possibles selon les uns ou les autres, qui les complètent utilement.

Ceux qui ont suivi un catéchisme réformé ont sans doute entendu leur pasteur se régaler en les leur citant en latin : sola gratia, sola fide, sola scriptura, auxquels s’ajoutent le soli deo gloria, l’ecclesia reformata semper reformanda, et enfin, en français parce que plus moderne, le sacerdoce universel.

Reprenons :

1. Sola gratia

Si, comme l'affirme Luther, nous ne pouvons rien réussir de vraiment bon par nous-mêmes, parce que nous sommes irrémédiablement écartelés entre ce que nous voudrions être ou vivre, ce que nous savons être juste ou beau, et ce que nous sommes en réalité et vivons en réalité ; et que cet écartèlement fondateur est en réalité un don de Dieu pour creuser notre manque intérieur et nous donner l'envie du beau, d'autrui, de l'amour, de Dieu… alors il n'y a d'issue possible et de paix possible que dans l'acceptation sans condition, par Dieu, de ce que nous sommes, avec notre manque. Et c'est cette acceptation qui seule peut nous réconcilier avec nous-mêmes.

Cet écartèlement, à la fois irrémédiable et créateur, c’est ce que l’Eglise a souvent appelé le péché originel (Eve n’y est pour rien !), c’est en tout cas la façon dont les réformés comprennent le péché, sur la base de l’épître de Paul aux Romains (ch. 7). Et comme cet écartèlement est irrémédiable, constitutif, il ne peut y être répondu que par un acte gratuit, qui nous accepte et nous réconcilie au delà de lui :

C'est la grâce seule, en latin sola gratia.

Et elle doit rester seule : alors que l'Eglise catholique insistait, et insiste encore, sur l'effort pour s'approcher de Dieu par la spiritualité, la moralité, les œuvres, l'ascèse, la sainteté ; Luther affirme au contraire que tout effort pour nous élever n'a pour conséquence que de nous donner l'illusion que nous sommes bons, justes et pieux, et par suite de moins sentir le besoin de Dieu. Ainsi, dramatiquement, en croyant nous rapprocher de lui, nous nous en éloignons. Terrible paradoxe ! Mais il n’y a pas d’échelle pour monter au Ciel…

Cette affirmation de la grâce seule – pas seulement première mais seule – est le fondement, le centre absolu de la Réforme et de la pensée protestante, le socle du socle.

Là est la différence radicale, fondatrice, qui demeure en grande partie et explique ce qu’il reste de divergences entre protestants et catholiques.

2. Sola fide

Si nous ne pouvons être aimés de Dieu et Le rencontrer que par son amour gratuit, en rien par nos efforts, alors il ne nous suffit que d'une chose : le recevoir, l'accepter, c'est-à-dire y croire… C'est tout, mais c'est nécessaire. Pour nous faire le cadeau de son amour, Dieu a besoin que nous l'acceptions ; Il n'a besoin que de cela, mais Il en a besoin… Il ne veut ni ne peut nous l'imposer, car ce ne serait plus de l'amour.

C'est la foi seule, en latin sola fide, l'acquiescement intime, seul accès à l’amour offert à quiconque.

Là aussi demeure une différence avec le catholicisme : pour lui, l'appartenance à l'Eglise, manifestée par la pratique des sacrements, est essentielle, plus que l’abandon intérieur.

3. Sola scriptura

Si Dieu donne son amour sans condition, alors nous n'avons pas besoin d'intermédiaires : Eglise, autorité ou autre, pour nous encadrer, nous élever ou nous conduire, mais seulement de ce que Dieu a à nous dire et nous offrir. Nous n'avons donc besoin que de sa parole, c’est-à-dire la Bible, le support de la parole de Dieu pour les humains. Elle sera la seule référence, à l'exclusion de tout autre : si c'est la foi qui est décisive, c'est-à-dire ce qui se passe dans la conscience de chacun, dans l’intimité de chacun, et la rencontre entre une parole et une conscience, alors aucune autorité humaine n'a à s'en mêler. L’Eglise peut aider, guider, mais non décider ni même édicter la vérité ou le droit. Il n’y a donc pas de place pour le dogme, non plus pour l’illuminisme, ni non plus pour l’unanimité…

C'est l'Ecriture seule, en latin sola scriptura.

La Bible a d'ailleurs trois caractéristiques discrètes mais remarquables. Elle est à la fois accessible à tous (il suffit de savoir lire, on ne fait rien de plus démocratique) ; interprétable librement par tous (à nouveau, il suffit de savoir lire et réfléchir, pas de place pour une autorité magistérielle ou un dogme, toujours subordonnés à la Bible) ; et elle est en même temps dure et résistante : elle est là, permanente, obstinée, on peut l'interpréter, mais on ne peut pas dire n'importe quoi, car un autre peut toujours, en se fondant sur elle dire : “non là, tu triches, tu la manipules ; en tout cas, moi, je ne la comprends pas ainsi. ”

Trois caractéristiques de l’écrit de référence qui le rendent très fort, à la fois libre et résistant. C’est pour cela que l’Ecriture, la Bible, est essentielle et centrale chez les protestants, qu’elle est leur seule norme. Ni magistère ni dogme chez eux, mais une grande Bible ouverte au centre de chaque temple…

« Alors, n’admettant plus d’autorité civile

Chacun fut de la foi censé juge infaillible

Et sans être approuvé par le clergé romain

Tout protestant fut pape, une bible à la main… »

(Boileau)

Un vers qui est une fierté pour les protestants, une insanité pour la hiérarchie catholique…

Sola gratia, sola fide, sola scriptura, tels sont les trois grands piliers fondateurs et identifiants, liés entre eux, le trépied fondamental.

Il s’en ajoute trois autres.

4. Soli Deo gloria

C’est d’abord la dénonciation de toute auto-idolâtrie : si nous ne pouvons rien par nous-mêmes, si nous recevons tout de Dieu, alors on ne peut jamais se prendre soi-même trop au sérieux, ni absolutiser aucune autorité humaine, ecclésiale ou sociale : à Dieu seul la gloire, pas à nous. En latin, Soli Deo gloria.

Il se peut que nous soyons quelqu'un de très, très bien, ou que nous ayons réalisé de très, très belles choses. Mais ce ne sont pas nos efforts qui nous auront faits ce que nous sommes, ce sont l'amour et les dons de Dieu. Lesquels, en grande partie, nous seront parvenus par notre entourage. Alors, puisque nous ne pouvons rien de bon par nous-mêmes, à Dieu seul la gloire… D’où la modestie apparente des protestants, austères et peu ostentatoires. Et c’est aussi pour cela qu’ils pratiquent la démocratie dans leurs Eglises depuis le XVIe siècle. Alors une innovation.

5. Ecclesia reformata semper reformanda

Puisque l'Eglise n'est que relative, qu'elle n'a pas d'autorité supérieure ou magistérielle à imposer aux croyants, si d'ailleurs elle peut se tromper et errer comme elle l'a montré au XVème siècle avec les indulgences, une papauté et une doctrine à l’époque corrompues, – ou plus récemment, côté protestant, avec le soutien au régime nazi en Allemagne ou à l'Apartheid en Afrique du Sud, ou encore Pie XII pendant la guerre ou les églises Orthodoxes soutenant les régimes nationalistes dans les Balkans – alors l'Eglise, une fois réformée par Luther et Calvin, doit toujours être prête à se remettre à nouveau en question et à se réformer à nouveau.

Ecclesia reformata semper reformanda, l'Eglise réformée est toujours à réformer…

C’est aussi une des raisons de la multiplicité un peu décourageante des Eglises protestantes, puisque, lorsque quelqu’un n’est plus d’accord, il peut toujours quitter son Eglise et en rejoindre ou même en fonder une autre… Force, et faiblesse.

6. Sacerdoce universel

Enfin, ultime pilier, souvent évoqué de nos jours avec fierté, et considéré parfois comme le principal et aujourd’hui le plus significatif : le sacerdoce universel. Interprétation un peu déformée et un peu erronée, par Luther lui-même, d'une formule de la 1ère Epître de Pierre, mais qui exprime une idée juste : en protestantisme, il n'y a plus besoin de prêtres, d'intermédiaires ni de rites puisque Dieu vient à nous directement et gratuitement, à travers l'Ecriture et la foi et en se faisant lui-même humain. Il n'y a donc plus de prêtres, tous sont sur un même pied d'égalité, et tous sont appelés à faire vivre ensemble l'Eglise, y compris ses sacrements et sa prédication. Tous prêtres, dit-on souvent en reprenant une formule de Luther en 1520 :

« Nul ne doit se laisser intimider par cette distinction [entre clercs et laïcs] pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique, il n’existe entre eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction, comme le montre Paul en disant (I Cor. 12) que nous sommes tous un seul corps, mais que chaque membre a sa fonction propre...

Et nous sommes de la même manière chrétiens, car ce sont le baptême, l’Evangile et la foi qui seuls forment l’état ecclésiastique et le peuple chrétien. En conséquence, nous sommes absolument tous consacrés prêtre par le baptême. »

C’est le sacerdoce universel : tous prêtres, tous égaux et sur le même plan, même si les Eglises s'organisent avec des fonctions différentes ; tous appelés à une relation directe et personnelle avec Dieu, tous appelés à remplir ensemble les fonctions de témoignage, de partage et de sacrements de l’Eglise. Tous prêtres, c’est-à-dire plus de prêtres à part. Et cette disparition d’une catégorie particulière et distincte est considérée par certains, bien qu’elle découle de la grâce seule, comme la véritable innovation du protestantisme. De là aussi, pour l’Eglise, un système de pouvoir sans hiérarchie, avec des assemblées élues aux niveaux local, régional, national et international ; des fonctions temporaires et des pasteurs révocables.

Voilà donc ces six piliers. On l'a compris :

Ces six principes s'articulent et découlent les uns des autres à partir du premier, la grâce seule, l'amour premier et total de Dieu, redécouverte de Luther et de Paul avant lui. C'est ce qu'on appelle la théologie de la grâce, cœur palpitant de toute théologie protestante depuis cinq siècles.

C’est elle, avec ses six piliers liés entre eux, qui a structuré le protestantisme et lui a permis de conquérir la moitié de l'Europe, puis l'Amérique du Nord, et aujourd'hui de partir à la conquête de l'Amérique du Sud, de la Russie, de la Chine et de l'Afrique, puisque le protestantisme est, hors d’Europe, la religion en extension la plus rapide au monde…

Ces convictions pourraient se résumer en quelques formules lapidaires :

« L’amour de Dieu,

- c’est gratuit (sola gratia) : je peux être aimé tel que je suis

- c’est mon affaire (sola fide) : je peux choisir ma vie

- c’est moi qui juge (sola scriptura) : je peux me positionner

- ce n’est pas ‘bon marché’ (soli Deo gloria) : je peux donner

- cela m’engage (ecclesia semper reformanda) : je peux agir et changer les choses

- cela me donne une place (sacerdoce universel) : je peux être reconnu et respecté.»

Ou en une promesse :

« Tu vaux beaucoup plus que ce que tu as un jour fait de pire ;

tu le sais, et Dieu le sait aussi ;

tu vaux, pour Dieu, ce que tu as fait et ce que tu peux faire de mieux. »

II. Traductions éthiques

Nous avons vu la théorie. Comment peut-elle se traduite de façon concrète et pertinente aujourd’hui, en particulier dans l’éthique et les choix de vie ou de société ?

Au XVIème siècle, où il fallait gagner son salut par ses efforts, sa vertu, sa piété, à défaut par ses bonnes œuvres ou ses oboles, ces valeurs furent extraordinairement libératrices. Et leur affirmation de l'individu, de la relativité des autorités et des institutions, de la primauté du for intérieur et de la conscience individuelle, étaient tout simplement révolutionnaires et ont participé à l'immense bouleversement de la Renaissance puis des Lumières et à l'avènement de la modernité. Conséquences immenses !

Mais aujourd'hui ?

Essayons de les reprendre toutes les six, pour les actualiser chaque fois individuellement et socialement: une éthique n'est consistante et crédible que si elle peut se développer en même temps pour l'individu et pour le collectif.

1. La sola gratia, la grâce seule.

Si l'amour de Dieu et son salut, manifestés dans la vie et la mort de Jésus sont gratuits et ne requièrent aucune condition d'effort, de mérite ou d'appartenance, alors, individuellement, cela signifie pour soi-même de ne jamais être satisfait de soi, de ne pas se considérer comme méritant et de ne jamais considérer en faire assez, mais aussi de ne jamais céder à la haine ni au mépris de soi ni au découragement, puisque Quelqu’un d’autre nous trouve digne d’amour.

Et cela signifie vis-à-vis d’autrui que chaque personne, chaque être humain, quelle que soit sa situation, son état, son désarroi, sa chute, son enfermement dans le désespoir, la maladie, la solitude, le chômage, la drogue, l'alcool, la violence, la méchanceté, la folie, la dépression ou la perversité… reste un être humain. Il est considéré par Dieu comme son enfant, a le droit de garder espoir en un relèvement et un avenir, et a droit à notre respect et à notre non-résignation à son égard, même si lui-même n'a plus de force, plus d'espoir, plus de volonté ni plus rien de sympathique. Parce qu'un avenir et un relèvement à tout moment lui sont offerts. A quiconque.

On le voit, la barre est d'emblée très haute… Mais si l’amour de Dieu est gratuit, alors on n’a jamais le droit de désespérer de quelqu’un.

Et socialement, la sola gratia concerne la citoyenneté, et suggère par exemple que toute personne habitant un pays a vocation à en devenir citoyen, quels que soient couleur de peau, mérites, revenus, origine, religion ou situation sociale.

Et cela peut avoir des implications politiques, telles qu'inventer des formules pour assurer un minimum de dignité matérielle à chacun, revenu universel ou chèque logement ;

ou des formules pour assurer une insertion sociale à chacun, c'est-à-dire pas seulement des droits, mais aussi une utilité dans la collectivité, par un travail ou autrement.

Des implications logiques, mais qui posent l’inévitable conflit entre éthique de conviction et éthique de responsabilité [1].

Cette première traduction paraît individuellement utopique et socialement située, mais on ne voit pas comment ne pas la déduire…

Ethiquement, le sola gratia pourrait s'appeler la résignation impossible.

2. La sola fide, la foi seule.

S'il suffit d'accepter l'amour gratuit de Dieu pour le recevoir, si tout dépend de ce mouvement de confiance intérieure qui n'appartient qu'à chacun, de ce déclic intérieur, alors individuellement, cela impose comme une évidence l'irréductibilité de l'individu et de sa liberté de conscience : personne n'a à dire à autrui ce qu'il a à penser, à croire ni à faire, personne n'en a le droit, pas même un parent, un éducateur ni un prêtre ou un pasteur, pas même pour son bien. Ce serait de toute façon inutile, puisque la décision est intérieure.

Mais parallèlement, cette reconnaissance de la liberté de conscience de chacun et ce rôle décisif reconnu à la décision intime de chacun, appellent chacun à témoigner de ce qu'il croit, à vivre et à partager ses convictions et ses questions. Pour que chacun puisse penser, se déterminer, il est nécessaire que tous puissent s’exprimer. Et donc, loin du consensus dominant nos sociétés marchandes, de pensée souvent unique, que chacun ait le droit de penser, de croire ou de vivre différemment, mais aussi sente comme un devoir d'exprimer et d'offrir ce qu'il pense et croit ; ce qui est moins banal à réaliser qu’à dire.

Socialement, cela conduit à quelque chose de très difficile à penser, et plus encore à appliquer : le respect absolu des individus ou des groupes et de leurs choix. Ce qui signifie par exemple de ne jamais imposer une décision ou un interdit à une femme qui voudrait avorter ou à un couple qui voudrait divorcer[2]. Mais de ne jamais, non plus, essayer, même pour leur bien, de forcer un buveur à s'arrêter, un chômeur à chercher du travail, un collégien à étudier, un conjoint infidèle à revenir, un homo à changer d'orientation, une jeune musulmane à retirer son voile, un adversaire idéologique à se convertir ; ni même des Afghans ou des Irakiens à accepter la démocratie, des Africains à s'industrialiser, ou des Musulmans à se laïciser… On ne peut que se contraindre à respecter leur décision. Ne rien forcer.

Mais ce respect ne peut se vivre que dans la clarté de ce que soi-même on vit et propose. Ne rien imposer, mais offrir ce qu'on vit, y compris collectivement : une vie libre, un avenir maîtrisé, un amour transparent, l’égalité entre hommes et femmes, la paix, le civisme, la démocratie, une vraie laïcité, y compris avec le système de lois qu’elles impliquent… Et peut-être aussi une foi façon chrétienne et pourquoi pas protestante : comme le disait un ancien pasteur de la Mission Populaire Evangélique, Guy Botinelli : “Les gens ne s'intéressent pas tant à ce que nous cherchons qu'à ce que nous avons trouvé !

Ethiquement, le sola fide pourrait s'appeler le couple respect mais clarté.

3. La sola scriptura, l'Ecriture seule.

Si le cadeau de Dieu est simplement à recevoir et à vivre, qu'on n'a par conséquent besoin que de l'entendre et donc d'avoir accès à la Parole qui nous attend dans l'Ecriture, alors les Réformateurs ont eu raison de développer des écoles et d'apprendre à lire à tous, même aux femmes et même aux bergères des Cévennes : la première école primaire gratuite et obligatoire a été créée par Calvin à Genève dès 1536, et non par Jules Ferry en 1885, 350 ans plus tard…

Pourquoi ? Parce qu'ils donnaient ainsi à chacun les moyens d'être autonomes face à Dieu.

Autrement dit, individuellement, ils faisaient le pari un peu fou de faire confiance… aux gens. Et c'est un des grands et beaux paris du protestantisme : faire confiance en la personne humaine, en les personnes humaines, parier que la liberté et la responsabilité, si on en donne les moyens, seront guidés par l'Esprit et permettront un progrès de l'humanité et non son chaos. Aussi bien pour la religion que pour les mœurs, pour la vie politique que pour la famille ou pour l'économie. Pari un peu fou et un peu paradoxal, puisqu'il est à la fois absence totale de confiance dans les capacités de l'individu face à Dieu, et, uniquement par foi en la grâce, pari de la confiance…

Et socialement, l'affirmation de l'Ecriture seule vaut évidemment défiance envers toute institution humaine ou ecclésiale : aucune institution n'a le droit de vouloir diriger les consciences. Ce qui était évidemment à l’époque complètement révolutionnaire, et un camouflet adressé à l'Eglise catholique.

Mais la force extraordinaire de l'Ecriture, qui n'appartient à personne et appartient à tous si chacun sait lire, pourrait suggérer une nouvelle approche pour ce qui concerne l'insertion ou la réinsertion. Ni le “à chacun de se débrouiller” du libéralisme, ni le “à l'Etat de prendre en charge” du socialisme, mais une recette de base : offrir des moyens pour passer de la position d'assisté à celle de responsable. Ceux qui ont expérimenté le travail de réinsertion dans des diaconats ou des associations, le savent bien : qu'il s'agisse de buveurs devenant sobres et même responsables de la Croix Bleue, de SDF retrouvant la maîtrise de leur vie, de femmes ou d'immigrés accédant à des positions de pouvoir, dans tous les cas, si un tel parcours n'est pas fait par les intéressés eux-mêmes et sur leur décision, il n'est pas créateur de liberté. Mais si les moyens n'en sont pas donnés de l'extérieur, il est impossible.

De ce point de vue, ces moyens sont un dû, une sorte de droit moral des défavorisés envers la collectivité, comme d'apprendre à lire au XVIème siècle. Ne pas vouloir imposer le parcours à ceux qui nous semblent en avoir besoin. Mais leur donner les moyens de le faire eux-mêmes. Pas d'assistanat, mais donner les moyens. Et c'est souvent comme cela que les associations protestantes se distinguent des autres institutions caritatives.

Si la ‘’grâce seule’’ semblait pencher à gauche, l’‘’écriture seule’’ semble pencher à droite…

Ethiquement, le sola scriptura pourrait s'appeler les moyens de l'égalité.[3]

4. Le soli deo gloria, à Dieu seul la gloire.

Puisque l'être humain n'est pour rien dans son salut et dans l'amour qui lui est offert, et que par conséquent rien d'humain ne peut prétendre s'imposer comme valeur ultime, alors, individuellement, ni soi-même – surtout pas soi-même – son propre bonheur, son épanouissement ou son prestige, ni son groupe, son ethnie, sa nation, son club de foot ou son parti, ni son idéologie ou sa religion… rien de tout cela ne peut devenir une valeur ultime ou une fin qui justifie des moyens. Rien de tout cela ne peut l'emporter sur le besoin qu’on ressent de mettre en œuvre autour de soi l'amour reçu. Il en découle une posture éthique générale : autrui avant soi-même, qui apparaît aujourd'hui totalement à contre-courant, mais qui pourtant pourrait être la seule clef du bonheur...

Et socialement, le refus de toute idolâtrie conduit d’abord à rejeter tout abandon à un homme ou une femme providentiels : ni vedette, ni amour, ni chef, ni soi-même[4]. Quelqu’un est plus important que tous ceux-là et que nous-mêmes.

Trois exemples bibliques pour confirmer que cette certitude est vitale : si nous nous laissons asservir à nous-mêmes ou à une puissance extérieure, alors nous devenons sauvages, chacun pour soi, comme au temps de Noé – et les exemples de l’Afghanistan ou de l’Afrique des Grands lacs viennent à l’esprit. Ou nous devenons fous, aliénés par un régime totalitaire, comme au temps de Babel – et les exemples du nazisme, de l’ère soviétique ou de l’islamisme viennent à l’esprit. Ou nous devenons des moutons, qui acceptent leur asservissement, comme les hébreux sous Pharaon – et l’exemple d’Euro Disney ou de l’addiction aux écrans viennent à l’esprit…

Et le refus de toute idolâtrie conduit ensuite à proposer une double discipline, dont chacune paraît évidente, mais dont les deux ensemble se télescopent tout en étant indissociables. L'une est l'acceptation des différences : si rien n'est absolu, chaque singularité doit pouvoir trouver son espace. Mais l'autre est la nécessité et la responsabilité de poser les frontières de l'interdit : l'interdit sur tout ce qui empêche précisément cette acceptation des différences : la violence, l'exclusion, les haines collectives, les totalitarismes, les sectes quand elles détruisent la liberté. Autrement dit, la foi ne conduit pas à choisir entre la droite, la gauche ou les Verts, mais elle conduit à un refus intransigeant des Le Pen en tous genres – pas de leurs électeurs, mais de leurs propos.

La liberté et l'acceptation des différences, valeurs qu'on peut appeler laïcité, ne sont possibles que là où ce qui détruit la liberté est interdit. La liberté a besoin d'un espace pour se déployer, mais d'un espace protégé de ce qui la détruirait. Comme le suggérait Paul Ricœur, on ne peut tolérer ce qui m'empêche de dénoncer l'intolérable. Accepter toutes les différences, sauf celles qui refusent les différences.

Mais il s'agit ici d'un réel choix éthique, en réalité de l'une des plus difficiles questions éthiques de ce temps, lorsque s'opposent non pas un bien et un mal, mais un droit légitime à un autre droit légitime. En pratique cela peut signifier que les Droits Humains, tels qu'exprimés dans la Déclaration Universelle, l'emportent sur les droits des individus, ou des peuples, ou, comme on l'entend parfois, de Dieu. Par exemple, le droit à sa culture d'origine s'efface derrière les droits de l'homme et de la femme, quand il s'agit d'excision ; le droit des peuples, qu'ils soient serbe, américain, palestinien ou israélien, s'efface derrière les droits de l'homme quand il s'agit d'épuration ethnique, de terrorisme ou de représailles contre des terroristes ; les soi-disant droits de Dieu s'effacent devant les droits de l'homme et de la femme quand il s'agit de liberté de conscience ou de soumission des femmes. Et l’on voit ici combien l’arbitrage peut être délicat !

Ethiquement, le soli deo gloria pourrait s'appeler le couple liberté et ses frontières.

5. L'ecclesia reformata semper reformanda, l'Eglise réformée est toujours à réformer

Puisque le salut ne peut venir que de Dieu et que par conséquent l'Eglise n'est qu'une institution provisoire et relative, toujours à réformer, alors il n'est jamais possible de se satisfaire d'aucune institution ni organisation sociale, puisque même l’Eglise, pourtant don de Dieu, est à questionner.

Individuellement, cela signifie que quelle que soit l'institution dans laquelle on est engagé, Eglise, entreprise, administration ou association, on a le droit, et même le devoir d'y être critique, d'en refuser la langue de bois et la logique institutionnelle, voire les dérapages éthiques, et de vouloir, toujours, la questionner pour la rendre plus proche de ce qu'elle doit être. Toujours la respecter, mais ne jamais s’en contenter.

Exemple de l’équilibre des pouvoirs du système presbytéro-synodal

Et socialement, cette affirmation conduit bien entendu à une critique sociale permanente. Y compris de tout programme politique qui se prétendrait chrétien, qu'il soit de droite ou de gauche, et qui ne refléterait probablement que les conceptions et les envies de pouvoir de ses porteurs.

Mais pas seulement une critique : aussi une imagination et une action. Face au chômage on peut penser à une solidarité immédiate et matérielle d'aide aux personnes ; ou mieux : à la création d'emplois, cela s’est vu ; mais aussi à l'expérimentation d'une socialisation (associations, bénévolat, trocs…) qui redonne une valeur aux personnes sans passer par le travail rétribué. Ce serait une façon de préparer une société où les relations marchandes cessent d'être la valeur centrale, au profit de la qualité des relations humaines et des personnes. Des valeurs qui, par contagion, pourraient aussi se réintroduire dans tous ces domaines aujourd’hui en crise : travail, économie ou environnement.

Ethiquement, l'ecclesia reformanda pourrait s'appeler inventer constamment un nouveau modèle social.

6. Enfin, le sacerdoce universel.

S'il n'y a plus de prêtres, parce que nous sommes tous égaux devant Dieu, sans intermédiaire et responsables devant lui [5], alors individuellement on ne peut que faire confiance à chacun — on rejoint l'Ecriture seule —, et on ne peut, aussi, qu'enseigner la responsabilité. La responsabilité, c'est-à-dire la capacité à prendre des décisions et à résister aussi bien aux sirènes qu'aux autorités, aux tentations qu'aux pouvoirs, aux infidélités qu’aux tricheries. La responsabilité, c'est-à-dire la conscience qu'on a peut-être encore plus de devoirs que de droits… Une conscience rare aujourd'hui, à nouveau à contre-courant.

Et cela signifie parier sur la responsabilité et la confiance pour nos propres enfants quand nous les éduquons, pour nos élèves, pour nos employés, pour nos concitoyens, ou pour nos paroissiens… Si l'on prend cela au sérieux, alors cela donnera une éducation par la confiance assez différente de ce qui se pratique en général réellement.

Socialement, cela conduira, comme l'Eglise toujours à réformer, à une défiance vigilante envers toute institution de pouvoir, mais aussi à une défiance envers soi-même en situation de pouvoir. On peut penser à tous les dérapages, criants chez les autres mais qu'on ne perçoit pas toujours chez soi, qui se vivent quotidiennement dans le milieu de travail : les petits ou grands abus de pouvoir, la fraude, la corruption, les harcèlements, le machisme, les entorses à la morale pour réussir, le mépris… Mais aussi, en dehors du milieu de travail, la conduite dangereuse au volant ou l'inégal partage des tâches ménagères…

Et il faut du courage quotidien pour résister aux institutions ou pour résister à sa propre tentation de pouvoir.

Ethiquement, le sacerdoce universel pourrait s'appeler le couple responsabilité et courage.

Au terme de ce parcours, première surprise : la théologie nous aura directement conduits à l'éthique. Paradoxe pour une théologie qui annonce la gratuité d'un amour inconditionnel ! Mais c'est en réalité son chemin naturel, et une démarche représentative de la conception protestante : l'amour reçu conduit à l'amour redonné. On ne s’impose pas une morale exigeante pour gagner son salut ou l’amour de Dieu, mais l’amour reçu conduit irrésistiblement à vivre soi-même cet amour, avec les conséquences éthiques que cela implique.

Et, seconde surprise, l'éthique ainsi dessinée, individuelle et sociale, apparaît à la fois comme très exigeante et très actuelle. Et belle. Résumons :

La résignation impossible,

le respect mais la clarté,

la liberté mais ses frontière,

donner les moyens de l'égalité,

inventer constamment un nouveau modèle social,

la responsabilité et le courage.

L’ensemble relié par une posture générale qui place toujours autrui avant soi-même.

A genoux devant Dieu, debout face à la vie et aux autres.

Au passage, plusieurs des questions sociales qui préoccupent notre temps auront été abordées de façon inattendue : l’intégration, la réinsertion, la laïcité, la relation au travail, l’éthique dans l’entreprise, l’environnement ou les guerres préventives…

Une éthique exigeante et difficile, mais puissante.

III. Les défis

Venons-en aux défis, dont certains sont sérieux. Défis au protestantisme actuel, en tout cas historique, à son avenir, à son identité, à son unité, à ses engagements éthiques et publics.

Où en sont les protestants historiques aujourd'hui ?

Ils n’osent pas trop le dire, mais, sans doute comme tout groupe, surtout minoritaire, ils sont plutôt fiers d’eux-mêmes : fondés sur la Bible, ils se sentent théologiquement plus libres, plus pertinents, plus en phase avec la culture ; avec une Eglise ouverte et démocratique ; une éthique plus libérale et plus responsabilisante ; et des individus qui gardent la réputation d’être peut-être moins drôles et bons vivants, mais plus intègres, plus rigoureux et plus libres que les autres…

Les hommes : maigres, austères et se tenant bien droits,

les femmes : portant chignon et diplômes universitaires…

Et tout cela n’est pas toujours faux. Mais à trop se le dire, les protestants tombent dans ce que Luther a si longtemps essayé, avant de le dénoncer : croire en soi, se fier en ses qualités, compter sur soi-même, ses acquis et ses glorieux ancêtres pour se considérer d'un avenir assuré… Là est le premier danger : se croire sûrs et installés.

Or leur avenir n'est pas forcément assuré. Cinq défis, au moins, le questionnent en ce début de millénaire :

celui de place dans le monde ;

celui de l'identité protestante ;

celui de la sociologie protestante ;

celui de la concrétisation de l'agape, l'amour fraternel, les engagements éthiques ;

enfin celui de la parole publique.

1er. La place dans le monde

Ce premier défi est lancé un peu comme une provocation : Quand le protestantisme va-t-il dépasser en nombre le catholicisme ? Dans le monde ? Et en France ?

Dans le monde, c’est à vues humaines. La question devient même : à quelle date le protestantisme sera-t-il la première religion du monde ?

En France, ce sera plus long, et surtout pas souhaitable : cela signifierait sans doute un véritable effondrement de la foi chrétienne dans ce pays !

Quelques chiffres :

6,3 milliards d’individus sur cette terre.

Dont plus de 2 milliards de chrétiens (1,3 milliards de musulmans, 2e religion) ;

dont un bon milliard de catholiques,

plus de 800 millions de protestants,

2 à 300 millions d’orthodoxes.

En France, les catholiques sont passés de 70% à 42% de la population en 30 ans ;

ils étaient 95% des croyants tous confondus, et n’en sont aujourd’hui plus que 70% ;

mais 4,5% seulement régulièrement à la messe.

Les protestants ont légèrement augmenté, à 2,2% de la population, soit 1,4 millions (mais 3% de ‘proches’ du protestantisme, soit 3 millions).

Quelques tendances :

La population mondiale augmente de 1,6% / an,

le nombre de chrétiens de 2,6% / an (ils sont donc conquérants !),

parmi lesquels les Pentecôtistes + 7,3% / an,

les évangéliques + 5,6% / an,

les catholiques + 1,2% / an.

Le nombre de musulmans augmente de 2,7% / an, croissance comparable à celle des chrétiens mais sur une base plus faible (donc moins en chiffre absolu).

Le christianisme est la religion la plus nombreuse au monde, avec la plus forte croissance, et elle se répand essentiellement sous sa forme protestante (catholiques et orthodoxes sont en baisse relative), davantage que l’Islam malgré ses fortes pressions.

Exemples :

- Si aujourd’hui (2013), l’Eglise protestante de Genève (le berceau !) réduit son personnel, pasteurs et autres, de plus de 30%, avec un déficit de 3 millions d’€ sur un budget de 15, en revanche les jeunes hispaniques américains passent du catholicisme au protestantisme ;

- En Amériques latine, jadis massivement catholique, les protestants sont aujourd’hui 50% au Brésil, 60% au Guatemala,

- Ailleurs, ils sont 56% au Kenya, 34% en Afrique du Sud, 44% aux Philippines, progressent en Russie

- En Asie, ils sont 25% en Corée du Sud, avec des paroisses de 7000 membres au culte ; le cap du million de Bibles traduites en chinois a été franchi…

Il s’agit principalement de la poussée des Evangéliques, dont on prévoit qu’ils atteindront 50% de la population chrétienne dès 2050 en Europe et dans l’hémisphère sud.

Il s’agira là d’un véritable défi pour le protestantisme s’il dépasse le catholicisme. Il changera totalement l’image de la chrétienté, jusque-là représentée par Rome. Un christianisme que l’on peut prévoir moins autoritaire, moins normatif et moins dogmatique, beaucoup moins structuré, beaucoup plus individualiste, à la fois moral, fortement spirituel et probablement en phase avec le système économique et social aujourd’hui incarné par l’occident.

2e. L'identité protestante.

Nous avons décrit les six piliers du protestantisme, tous fondés sur le premier : la grâce seule. Longtemps, le protestantisme s'est identifié par cette théologie de la grâce. Est-ce toujours sa singularité ?

Peut-être pas. Aujourd'hui, lorsqu'un protestant défend une théologie de la grâce, les catholiques approuvent sans réserve, et parfois même ironisent : "mais c'est exactement ce que nous prêchons, c'est ce qu'a déclaré le concile de Trente — celui de la contre-Réforme au XVIème siècle…" Et, même s’il reste une ambiguïté dans les termes, ce n'est pas faux.

A l'inverse, est-ce que les Eglises Evangéliques ou Pentecôtistes, dont certaines ont récemment été acceptées dans la Fédération Protestante, et qui se considèrent évidemment comme protestantes, sont bien dans une théologie de la grâce ? Quand elles affirment qu'il est nécessaire de connaître une expérience religieuse personnelle et d'être baptisé adulte, ou que le croyant ne peut ni fumer, ni divorcer, ni avorter, ni avoir de relations sexuelles hors mariage… sont-elles dans la grâce ou dans la loi, dans la grâce ou le mérite ?

Situation inattendue : il se pourrait que la théologie de la grâce l'ait finalement emporté hors du protestantisme, et que par suite elle ne soit plus distinctive… sauf parfois à l'intérieur du protestantisme, un comble et une vraie interrogation.

Autre singularité traditionnelle : la Bible et sa lecture.

Aujourd'hui, la Bible est devenue le livre de chevet de la plupart des catholiques et des orthodoxes. Elle est en revanche parfois un peu couverte de poussière chez certains protestants historiques. La lecture de la Bible n'est donc plus distinctive du protestantisme, alors que la façon de la lire, notamment la question de sa littéralité ou de son inerrance, est devenue distinctive… au sein du protestantisme, et en particulier par rapport à ces nouvelles Eglises de la Fédération. La Bible ne ferait plus de différence à l'extérieur, mais deviendrait un critère fort à l'intérieur ! Et ne serait donc plus non plus ce qui définit l'identité du protestantisme.

Curieusement, sur nos 6 piliers, les 4 premiers sont maintenant communs aux catholiques et aux protestants, et seule l’Eglise (à réformer (!) ; sacerdoce universel…) nous sépare vraiment. En revanche, sur les 6, les deux qui séparent les historiques des Evangéliques sont essentiels : la grâce et l’Ecriture !

Dans ces conditions, où est aujourd'hui la singularité du protestantisme, alors que les clivages traditionnels semblent se brouiller ?

Peut-être n'est-elle plus à chercher du côté de la théologie, mais de l'anthropologie, c'est-à-dire du regard sur l'être humain. Non plus du côté de la compréhension de Dieu et de l'Evangile, mais de l'individu.

Peut-être que ce qui caractérise le protestantisme en ce début de 3ème millénaire, c'est d'abord l’importance de la responsabilité et de l'autonomie de la personne, et non pas telle ou telle doctrine : un chrétien protestant est un croyant qui détermine seul ce qu'il croit, ce qu'il fait et à quelle communauté il adhère. Il a une piété d'abord personnelle, marquée par le colloque singulier avec son Dieu et avec lui-même, un Dieu à la fois Tout-Autre et Tout-Proche. C'est cela sa marque : une prière personnelle et l'autonomie de ses choix.

Et sa seule autorité reste la Bible : il refuse tout système de pouvoir hiérarchisé ou d'enseignement autoritaire. A la fois le libre examen et l’examen de conscience. En cela demeure la forte différence avec le catholicisme et son système d’autorité.

Cette définition anthropologique et non plus théologique du protestantisme, rejoint spontanément la foi seule, l'Ecriture seule, l'Eglise toujours à réformer, et en particulier le sacerdoce universel. Mais pas directement la grâce seule, son cœur originel ! C'est peut-être le symptôme d'une évolution qu'on ne mesure pas toujours, ou pas encore : aujourd'hui, la singularité et l'identité du protestantisme, ce sont l'autonomie et la responsabilité de l'individu, et non plus un système théologique.

Ce n’est pas forcément un souci, mais c’est un changement.

3e. La sociologie protestante

En quelques mots, un gros défi.

Le déclin numérique du protestantisme historique en France semble partiellement enrayé. On assiste même, par endroits, à un regain : des paroisses croissent, minoritaires.

Partout ? Non, là est le problème. Elles croissent dans les agglomérations bourgeoises, socialement et culturellement favorisées, elles continuent de décliner dans les campagnes, en particulier les vieux terroirs protestants, et dans les quartiers populaires ou de classes moyennes.

C'est grave, à moins de se satisfaire d'une religion protestante réformée ou luthérienne — la situation est très différente dans les milieux évangéliques ou charismatiques — qui deviendrait de plus en plus une religion d'élite sociale et intellectuelle, concentrée dans les milieux urbains cultivés et bien insérés. C'était déjà son image, mais c'était une image fausse (il n’y avait pas que la ‘HSP’ parisienne, mais aussi les vieux bassins, souvent ouvriers ou paysans, de l’Est, de Montbéliard, des Cévennes, du Sud, qui sont tous de moins en moins protestants). Elle pourrait devenir vraie…

C'est une véritable question éthique : Eglise d’élite ou Eglise pour tous ? Comment corriger cette tendance, cela reste à inventer. L’option récente, en particulier de la nouvelle Eglise protestante Unie, pour l’évangélisation et l’expérimentation de formes de cultes et de socialisation innovantes, pourrait être une direction.

Quelques chiffres (2010) :

ERF : 400 000 membres (45 millions dans l’Alliance réformée Mondiale)

Luthériens : 250 000 membres (60 millions dans la Fédération Luthérienne Mondiale)

FPF (Fédération protestante) : 800 000 membres (400 000 pratiquants).

Evangéliques : 700 000 membres (600 000 pratiquants).

Les historiques restent donc majoritaires pour le moment, mais les évangéliques sont beaucoup plus nombreux à pratiquer et en croissance. Le changement de majorité est donc proche.

4e. La concrétisation de l'agapè, l'amour fraternel

Historiquement, le protestantisme est conquérant lorsqu'il sait, comme le disait R. Mc All, le fondateur de la Mission Populaire Evangélique, articuler une religion de vérité — l'Evangile — avec une religion de réalité — aider concrètement les personnes.

Cela a longtemps été la force du protestantisme : savoir offrir, avec un Evangile libérateur mais exigeant, des moyens pour faire avancer sa vie, des moyens pour que la transformation spirituelle s'accompagne d'une transformation matérielle et concrète de la vie du converti. Ecoles, dispensaires, mouvements d'éducation des enfants, scoutisme, restructuration morale, libération de l'alcool, sont nés de cette volonté.

Et c'était efficace.

Aujourd'hui, les protestants continuent d'être actifs et d'offrir des services : entraide, soutien scolaire, prévention, aide au retour à l'emploi, réinsertion… mais déconnectés de la foi, de la restructuration morale et souvent des Eglises. Même l'Armée du Salut a aujourd'hui séparé sa puissante action sociale de sa prédication évangélique. Et cette dissociation du spirituel et du solidaire, du cultuel et du diaconal, est peut-être dramatique.

Les protestants ont perdu là, en croyant bien faire pour respecter les consciences et la liberté de chacun, une grande force, la force qui rendait le protestantisme conquérant, comme il le reste sur d'autres continents. Comment la retrouver ? Cela aussi reste à inventer. Les efforts des Eclaireurs Unionistes, de la Mission Populaire, du Centre d’action sociale protestant (CASP), de certaines paroisses pour renouer le social avec l’évangélique, vont sans doute dans ce sens. Mais peut-être manque-t-il un grand combat sociétal, comme le furent l’école publique, la laïcité ou la contraception. Peut-être sera-ce l’homosexualité ou la fin de vie ?

5e - La parole publique

Le protestant a, dans l'opinion publique, une excellente image, un peu triste peut-être, mais de sérieux, d'honnêteté, et surtout d'ouverture, de tolérance et de modernité : divorce, contraception, avortement, femmes pasteurs, pasteurs mariés, etc… Mais cette image est un peu le fruit d'un hold-up de la part des ex-Réformés sur l'opinion, car la position d'autres Eglises protestantes est souvent différente, au point de représenter un point d'achoppement.

Plus grave, malgré son image positive, le protestantisme souffre d'avoir sur les questions de société, une parole floue, trop nuancée et pas assez médiatique, en fait trop plurielle. On le lui reproche. (Cf. une interview de Laurent Schlumberger, juste élu président de l’EPUdF, rejetée par Le Monde parce que ‘inaudible’). Il ne s'agit pourtant que de la conséquence de tout ce qui précède : respect des consciences et respect de la pluralité. Mais ce souci de liberté et de tolérance le conduit à paraître parfois inconsistant ou indécis, alors que sa logique devrait le conduire à énoncer avec clarté ce qu’il croit, par exemple à propos de la fidélité en amour, ou des guerres dites préventives, ou du voile musulman…

Le protestantisme français fut dreyfusard, démocratique, laïc, à l’origine des centres sociaux, du scoutisme, de la croix bleue, la Cimade, le Planning familial, l’ACAT. Mais il a en revanche raté le Pacs, la bioéthique, les guerres punitives. Là aussi, peut-être lui manque-t-il un grand combat sociétal.

Mais le problème est peut-être ailleurs : dans le fait que les protestants n’ont plus d'ennemis.

Luther, c'était aussi une révolte et une protestation contre le système religieux de l'époque. Et aujourd'hui, contre quoi protestent les protestants ? Plus grand'chose, en réalité. Et contre quoi devraient-ils protester ?

Contre le catholicisme ? Nous savons bien que nous sommes frères. Aujourd’hui, on se ressemble et on se rassemble, ‘tous pareils, même Dieu, même Bible, même foi’. Ce qui est vrai. Mais même Eglise ? Là non, de loin. Et là demeure la véritable difficulté : l’Eglise catholique de ce début de XXIe siècle se rétracte sur des positions de repli et la tradition, prenant l’option conservatrice de se présenter en rupture, comme un bastion de résistance face à ce qu’elle considère comme les dérives de la culture, de la morale et de la société. Cette option – aux antipodes de ce qu’a été Jésus lui-même – nuit inévitablement à l’ensemble de la foi chrétienne. Exemples : le retour du latin, la réintégration d’intégristes parfois révisionnistes, le refus de l’intercommunion et de considérer comme Eglises les autres communautés chrétiennes, le durcissement sur la contraception ou l’homosexualité, les interventions politiques dans plusieurs pays contre le divorce ou l’avortement, les interdictions de publier imposées à des théologiens catholiques reconnus, les scandales inévitables mais couverts, parmi un clergé trop contraint, le refus des femmes prêtres et du mariage des prêtres. Autant de situations qui illustrent un fonctionnement hiérarchique, masculin et normatif.

Il n’est pas possible à des frères dans la foi de ne pas avertir leurs frères, et de ne pas se démarquer, non seulement parce que l’Eglise romaine se fait tort à elle-même, mais parce qu’elle conduit à des situations de souffrance parmi les siens et donne une image décourageante de la foi chrétienne.

Peut-on pour autant la considérer comme un ennemi ? Evidemment pas. Mais une critique fraternelle et ferme est sans doute délicate, mais nécessaire. Nous n’osons pas toujours.

Contre l'Islam ? On aimerait pouvoir dire et répéter qu’il n’y a qu’un seul Dieu, le même, qui parle des langues différentes puisque nous sommes différents. Que le Coran est riche d’une spiritualité qui n’a rien à nous envier. Que l’immense majorité des Musulmans de France sont laïques, que la majorité des musulmans dans le monde sont opposés à la violence. Et c’est vrai.

Mais une partie de l’Islam considère comme légitimes la violence religieuse et politique, l’interdiction et la persécution des religions différentes ou des dissidences, l’application de la charia, la lapidation des femmes adultères, la dissimulation des femmes et le matraquage idéologiques. Comme autant de devoirs religieux.

Il n’est pas possible à des cousins dans la foi de ne pas avertir leurs cousins, tout en ne se lassant pas de répéter qu’il existe diverses voies vers le même Dieu, et que la majorité des musulmans condamnent ces dérives de leur propre religion.

Peut-on alors considérer l’Islam comme un ennemi ? Evidemment pas. Mais une critique respectueuse et ferme est sans doute délicate, mais nécessaire. Nous n’osons pas toujours.

Contre les évangéliques ? Là, une bonne nouvelle : la récente création du CNEF, Conseil national des Evangéliques de France, qui regroupe la majorité des Eglises évangéliques de France. Ce qui leur permet une visibilité et une parole publiques. Ainsi sera possible au sein du protestantisme français l’expression de deux voix différentes, plutôt que de rechercher un compromis consensuel. Ainsi sera-t-il possible de dialoguer, disputer, se confronter, et donc parler vrai et dire ce que chacun croit. Ce qui stimulera et rendra visibles la ou les paroles protestantes !

Contre quoi alors ? Peut-être contre la façon actuelle de gérer le monde, toutes nations confondues, et le cynisme qui règne parmi les décideurs politiques ou économiques. Non pas pour proposer un modèle politique ou économique chrétien qui n'existe pas, mais pour avertir que nos sociétés sont aveugles et ne voient pas le gouffre vers lequel elles se précipitent. Un gouffre qui a évidemment à voir autant avec l’écologie qu’avec les déchirures économiques grandissantes de notre monde, gouffre que, malgré le désordre croissant du climat et la multiplication des guerres civiles, visiblement nous ne sommes pas encore décidés à éviter.

Il y a sans doute là quelque chose d'urgent à dénoncer, à protester, à la suite des prophètes et en pleine cohérence protestante.

Ce serait une parole claire, sonore et bienvenue. Mais pour qu’elle soit entendue, il lui faudrait s’articuler à un Evangélique explicite, mais aussi à des engagements concrets et efficaces, comme le firent la Croix Bleue, l’Armée du salut ou le Planning familial

**

En conclusion, je voudrais raconter une petite histoire qui, mieux que toutes les théories, est peut-être une façon de donner le secret d'une éthique protestante…

" Jadis, dans un pays chaud, un porteur d'eau descendait chaque matin à la rivière, pour remplir ses deux cruches, les charger sur ses épaules de part et d'autre d'un long bâton, puis remonter au village et vendre son eau.

Une des deux cruches était neuve, l'autre vieille et un peu fissurée. Si bien qu'elle perdait de l'eau, et qu'il n'en restait que la moitié, une fois arrivé au village…

Alors, un matin, en remontant vers le village, la cruche fendillée s'adresse à son patron :

“ Patron, tu sais, je connais mes limites. Je sais bien que je suis vieille et fendillée, et que je perds mon eau. Je te fais perdre de l'argent, et tu en gagnes deux fois plus avec l'autre… ”

Le patron ne dit rien.

Mais le lendemain matin, en descendant vers la rivière, il parle à son ancienne cruche :

“ - Comment trouves-tu le bord du chemin entre le village et la rivière ?

- C'est merveilleux, il est très joli, tout fleuri, c'est tellement agréable et surprenant dans ce paysage tout sec !

- Eh bien, tu vois c'est grâce à toi. Chaque jour en remontant, sans même t'en apercevoir, tu arroses tout le bord du sentier. Alors j'ai acheté quelques graines que j'ai semées le long du chemin, et voilà ! C'est toi qui les as fait pousser.

Tu sais, nous avons tous nos fissures… Et Dieu reprend tout ce qui s'échappe par nos fissures, pour le transformer en bien autour de nous, sans même que nous nous en rendions compte. Tu vois, tu es comme nous tous, et tous nous sommes utiles. ”

Jean-Paul Morley, Paris

Mai 2013

[1] Ethique de conviction : ne jamais déroger aux convictions, sans compromis, quitte à ne pas pouvoir agir ;

Ethique de responsabilité : agir pour mettre en pratique ses convictions, quitte à accepter des compromis.

[2] Cf. l’excommunication par l’Eglise catholique (en 2010 ?) d’une mère et de médecins brésiliens ayant permis l’avortement d’une fillette de 9 ans, enceinte après avoir été violée. Le violeur n’a pas été excommunié.

[3] On pourrait dire les moyens de l'autonomie, mais c'est encore plus : grâce à l'autonomie, les moyens de l'égalité.

[4] Que penser par exemple de ceux qui pleurent à la mort de Michael Jackson ; ou qui passent la nuit à attendre la vente du dernier épisode d’Harry Potter ?

[5] Au passage, la tradition de se tutoyer dans l'Eglise, jusqu'au Président de la Fédération Protestante, paraît excellente…

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