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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 16:57

Mythes fondateurs dans la Bible : la pseudo-chute

Les quatre premiers chapitres de la Genèse, quatre premiers de la Bible, écrits vers le VIe – Ve siècle avant notre ère, sont sans doute les plus célèbres de la Bible, en tout cas du Premier Testament. Qu’il s’agisse d’un texte mythologique, plus grand’monde n’en disconvient, et évidemment aucun chercheur.

Quel peut être leur but ? Ainsi placés en introduction de la Bible, il est permis de supposer qu’ils posent les fondements :

  • une anthropologie, c’est-à dire une compréhension de l'être humain,
  • une ‘théo-logie’, c'est-à-dire une compréhension ou une présentation de Dieu,
  • enfin une – modeste – cosmologie, c'est-à-dire une compréhension de l’univers et de son sens.

On sait que ces chapitres juxtaposent deux récits (ch1 et ch2-3), qui ne sont ni du même auteur ni de la même date. Mais nous les considérerons tels qu’ils nous sont parvenus, car c’est ainsi qu’ils prennent une cohérence aussi étonnante que lumineuse. Et nous verrons qu’ils récupèrent des mythes beaucoup plus anciens pour en modifier le sens.

Il s'agit donc de cerner les fondamentaux de la Bible concernant l'être humain, Dieu, et leurs relations. Dans cet ordre :

le Créateur et la Création ;

la création de l'être humain ;

Eve, Adam, le serpent et le fruit défendu ;

Caïn et Abel.

Au passage, l’exercice permettra aussi de constater :

la richesse de la Bible comme puissante génératrice de sens

la richesse de ses interprétations possibles

mais également combien les lectures classiques et traditionnelles peuvent être manipulées et biaisées par conformisme moral et idéologie.

Cela promet de belles surprises !

La mise en scène

  1. D’abord le cadre…

Chapitre 1, première création, l’univers

Verset 1 :

Dieu crée le Ciel et la Terre.

Il est donc Créateur : de l'univers, de tout – le ciel et la terre, cela signifie la totalité.

Il ne fait donc pas partie de la nature, il est ‘transcendant’ (pas de panthéisme).

Il est unique.

Il n'y a pas de diable non plus ! Ni à l’extérieur, ni à l’intérieur : il n’a pas de place et n’est pas évoqué.

…Dieu crée le ciel et la terre, ou simplement y met de l'ordre : d’après certains exégètes de ce premier verset, ‘quelque chose’ pourrait avoir préexisté à l’action de Dieu.

Verset 2 :

Le chaos. Dieu y met de l’ordre.

La clef de la ‘création’ apparaît comme le fait de séparer et de mettre des limites (entre nuit et jour, eau et sec, etc.) ; de l’ordre au sein du désordre.

Et par conséquent des limites à Dieu lui-même vis-à-vis de sa création : Il y met de l'ordre, s'en distingue, puis se retire, se « repose ».

Verset 1-2-3

Observons :

Dieu crée : Il est Créateur, il est Dieu le ‘Père’.

Le Souffle de Dieu flotte : voici l'Esprit.

Dieu parle : cette Parole, ce Verbe deviendra le Fils.

Dieu est déjà trois, dès l’origine, voici la future Trinité – quoique jamais revendiquée par Jésus ni la Bible, puisqu’il s’agit d’un concept élaboré ultérieurement par l’Eglise. Mais cette notion exprime qu'en Dieu existe du jeu, de l’espace, de la relation, de la diversité ; dans lesquels l'Esprit représente un lien et une médiation. Cela met également une distance par rapport à ce qu'Il crée (Il est « au-dessus »... Il dispose d’une parole qui n’est pas lui...).

Or une relation et une mise en distance, qui permettent du « jeu » et un mouvement, impliquent le temps, puisque ce dernier n’est rien d’autre que le changement.

Déjà, nous découvrons un Dieu vivant, changeant, relationnel.

Verset 3 à 27 :

Le monde n’est pas un chaos, il est donc à respecter et à aimer, il est « bon ».

Pourquoi la création est-elle séparation ? Parce que c’est la différence qui distingue et donne une identité (il n'y a pas de lumière sans ténèbres, de sec sans humide, etc.), et cela se répète à chacune des six étapes.

Enfin la création se réalise par couples : Dieu peuple chacune des entités préalablement créées par séparation :

- à la lumière, v.3, du premier jour correspondent les luminaires, v.14, du quatrième jour ;

- aux eaux, v.6, du second jour correspondent les poissons, v.20, du cinquième jour ;

- aux continents, v.9, du troisième jour correspondent les animaux et les humains, v.24, du sixième jour.

Quelles sont les conséquences de cette première création[1] ?

  1. Le monde n’est pas un chaos.

Le réel et l'univers ne sont pas menaçants, aveugles, sauvages. Même s'ils peuvent être conflictuels, ils sont cohérents, harmonieux, en équilibre. Et organisés autour de l'être humain (qui, au minimum, y a sa place). Réel et univers ont ainsi un but, et sont même maîtrisables puisque (v.28) les humains en bénéficient et en sont responsables.

Loin d’être menaçants, réel et univers permettent au contraire la vie et la liberté. La création est donc à aimer, à respecter – et par suite à s’en sentir responsables.

Sa diversité elle aussi n’est pas une menace mais une richesse et une potentialité, non une cause d'angoisse ou d’hostilité. La diversité est donc elle aussi à respecter et à aimer.

  1. Les astres ne sont pas des divinités mais des créatures, des instruments qui ont un rôle fonctionnel. Pas question donc d'astrologie : les humains ne sont pas livrés au destin (ni à des dieux capricieux ou aux forces arbitraires de la nature, vs divinités antiques ou animistes).
  1. Les animaux, et tous les vivants, ne sont pas des choses mais des créatures, des êtres vivants, capables de relations puisqu'ils reçoivent des noms, et donc eux aussi à respecter et à aimer.
  1. Les humains ne sont pas des concurrents ou des ennemis mais des frères et sœurs qui ont le même Père et sont à la même image de Dieu. C’est ce qui rend l'humanité une, avec la fraternité pour horizon.

En revanche, l’être humain lui-même est décalé par rapport au reste de la nature, puisque une parole se glisse entre elle et lui : il nomme (ch 2), ce qui implique qu’il ait conscience de cette nature distincte de lui-même.

2- Puis les héros…

Versets 24-27 : les animaux sont créés par espèces, c'est-à-dire en masses, par types et non individus ; mais les humains sont eux créés individuellement…

« A l'image de Dieu ». Les humains ‘ressemblent’ donc à Dieu, …et Dieu ‘ressemble’ donc aux humains !

Cela affirmé dans un contexte culturel où les images de Dieu sont des animaux[2]

Quelles sont les conséquences de cette deuxième étape ?

  1. Il y a autant de féminin que de masculin en Dieu – nouvelle affirmation d’une pluralité en Dieu, d’un jeu, un mouvement, une relation en lui-même et donc une vie, ce qui conduit à la possibilité d’une évolution en Dieu lui-même.
  1. L'humanité se présente en deux catégories : homme et femme (même si la nature cafouille parfois, on verra que c'est sans doute voulu).

Elles sont ensemble à l'image de Dieu, à égalité. Ainsi ont-elles été créées. D’où :

- Un individu n’est pas seul à l'image de Dieu, il n'est donc pas complet seul : c'est le couple, la relation, ou peut-être l'humanité entière qui est l’image de Dieu.

- L'être humain lui aussi est relationnel et ne se suffit pas à lui-même : il sera toujours en manque, et ce manque même provoque désir, amour, créativité. D'emblée l'humain est ainsi créé productif et créateur ; capable et demandeur d'amour. Cela se vérifiera bientôt.

3- Un couple est créé, non une espèce : chacun, dans ce couple, est unique.

Mais puisqu'ils sont deux différents, il n'y a pas de prototype ou d'être humain type. Chacun est différent de tous les autres humains, mais chacun est à l'image de Dieu.

En fait, l'être humain est « image de Dieu » sitôt qu'il prend conscience d'être unique, ce qui le différencie des animaux. D’où sa liberté et d’où sa responsabilité (on pourrait suggérer que plus l’individu est grégaire, moins il est « image de Dieu » ; plus il est libre, plus il est « image de Dieu »)

Et que ce soit précisément la singularité de chaque visage humain qui en fasse « l'image de Dieu », souligne à la fois l’irremplaçable caractère unique de chaque être humain, et l’infinie diversité de Dieu ! C’est cela, l’image de Dieu…

Question d’un enfant à son maître : « Pourquoi les humains sont-ils tous différents ?

  • Parce que tous ont été créés à l'image de Dieu... »

D'où aussi la création de l’humain en couple, qui implique à la fois la singularité, la différence et l’unité. Ils sont mêmes et autres, et ensemble à l'image de Dieu.

4- Conséquence éthique : tout humain est porteur de l'image de Dieu, même le plus veule, même le pire :

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même, parce que ton prochain est toi-même, puisque vous êtes tous deux à l'image de Dieu... ». Il ne s’agit pas d’aimer l’autre autant que toi-même, encore moins de s’aimer d’abord pour pouvoir aimer autrui, mais d’aimer l’autre en tant (‘comme’) qu’il est toi-même : comme toi à l’image de Dieu.

Verset 26 :

‘L'image’ est exprimée dans ce verset avec deux mots hébreux différents : Zelem, ‘image’ et Damout, ‘ressemblance’.

Sont-ils synonymes ? Non, leur usage diffère dans la Bible.

Hypothèse moralisante des pères de l’Eglise : l'un serait le départ : ce que nous sommes à l’origine ; l'autre le but : ce que nous devons tendre à devenir.

Hypothèse plus fine : l'image, c'est pour les autres, pour qu’aux yeux des autres chacun ait droit, en tant qu’image de Dieu, au respect infini de tous et de chacun ; et que de même la diversité humaine soit respectée. Tandis que la ressemblance indique la correspondance entre Dieu et l‘être humain, qui lui rend possible de comprendre l'univers (la science) et de comprendre Dieu ; possible d'entendre Dieu et de Lui parler (la prière) ; possible d'aimer comme Dieu est amour, comme Il l'attend de nous, nous l'offre, et nous y invite.

Verset 28 :

Puis Dieu les bénit, les invite à se multiplier, à remplir la terre, à la garder, à la dominer... mais pas à la saccager. En hébreu, ‘cultiver’ se dit Avad, ‘servir’…[3] Cultiver le terre, l’exploiter, ce n’est pas l’abîmer mais au contraire la respecter et la préserver : la servir…

Verset 31 :

Dieu trouve que tout ce qu'Il a fait est une « très bonne chose ». C'est une bonne création, Dieu est satisfait, et Il est donc satisfait de ce que nous sommes…

Dieu a béni, l'humain est donc promis au bien, Dieu s'en occupe. Ne « donne »-t-il pas, au v 29 ?

Chapitre 2, deuxième création, les humains

Verset 7 :

L’Adam, le ‘terreux’, est un 'être humain’, c'est-à-dire comme en français fait d'humus, d'adamah (terre en hébreu)... L’Adam, écrit avec l’article n'est pas un nom propre ; ni même le mot « mâle » (autre terme en hébreu). Le ‘terreux’, c'est l'humain, celui qui n'est pas Dieu : il appartient à la terre, est lié à elle et lui appartient en continuité : ce sont les mêmes atomes qui s'échangent, il y a interdépendance... Comme les animaux, eux aussi terreux, sont interdépendants avec la nature et les humains. Ainsi, d'emblée, l’être humain est en dette, issu de ; ni créé ex nihilo, ni auto-créé.

De terre, mais aussi de souffle de vie, d’esprit (même mot hébreu). Ainsi a-t-il toujours les pieds dans la boue mais la tête dans les étoiles, écartelé par cette double origine, bâtarde et contradictoire. Entre deux penchants qui l’ouvrent au choix et donc à la liberté – mais c’est déjà là que commence le ‘péché originel’, dont la suite ne sera que la conséquence.

Verset 8 :

Autour de lui est planté un jardin, pour meubler la terre : l’être humain en est le centre et le but.

Verset 9 :

Mais pour l'instant il est sans histoire, donc immortel : l'arbre de vie est là, disponible. Comme l'arbre de la connaissance... pour lui permettre de changer son destin ?

Verset 18-20 :

Du coup il s'ennuie. Les animaux sont insuffisants, même s'il les a nommés (ce qui leur donne une chance d’avoir une relation, une histoire, et d'être aimés).

Il a besoin d'autre, mais d’autre semblable.

Verset 21-25 :

Alors Dieu crée la femme : semblable (« ma chair, mes os »[4]) et pourtant autre : femme.

Mais ce n'est pas avec la « côte »... Ce mot, partout dans la Bible, signifie « le côté », jamais « la côtelette ». Dieu ne prend pas une côte, mais retire d’Adam le côté féminin, sépare les deux côtés, mâle et femelle, du même être humain.

Dieu avait créé au chapitre 1 l'homme et la femme, ensemble à l'image de Dieu, posant d'emblée la différence et l'égalité, c'est à dire la complémentarité. Et maintenant, deuxième étape, Dieu sépare le masculin du féminin, comme Il les distinguait au départ, en Genèse 1. Il les met « côte à côte », à côté l'un de l'autre, ni au-dessus, ni en-dessous, au même niveau[5]

Ils restent donc toujours ensemble mais distincts, et toujours ensemble à la ressemblance de Dieu.

Verset 24

Au passage, Dieu crée la famille nucléaire : c'est-à-dire quitter ses parents pour former un couple, faire l'amour et avoir des enfants.

S'unir : c’est à dire recréer l'unité de la création de l'être humain, à peine distingués pour un instant ; mais là, c'est eux, l'homme et la femme, qui seront à l’initiative, nous le verrons plus loin.

Verset 25

Nus mais sans honte : ils sont dépouillés mais sans en avoir conscience ; vulnérables mais sans le savoir. Par manque… de connaissance. Mais la procédure n'est pas terminée !

Chapitre 3, la pseudo-chute

Verset 1-4

Le serpent : lui aussi une « créature »... donc voulue par Dieu. « Le plus avisé »… donc le mieux doté par Dieu, plus que les Humains !

Est-il le mal ? Le diable ? Nullement. Jamais suggéré. Au contraire : il introduit à la connaissance du mal, et en conséquence du bien ; et il introduit à la connaissance du bien, et donc du mal... C’est un plus.

  1. … enfin, le drame !

Le serpent est-il un menteur ? Moins que Dieu. Rusé, oui : il pose une question biaisée, une question-piège concernant l'interdit ; la femme répond (elle qui n'a pas directement reçu l'interdiction de Dieu), et le serpent corrige Dieu : « Vous ne mourrez pas ! » Ce qui est vrai. Dieu aurait menti... ? Pas tout à fait : ils mourront un jour…

« Vous connaîtrez le bien et le mal ». C'est vrai. Dieu le reconnaît au verset 11.

« Vos yeux s'ouvriront » : C'est vrai. Ils verront qu'ils sont nus...

« Vous serez comme Dieu » C'est vrai pour la connaissance...

Mais moins vrai quant à être les égaux de Dieu, car ils se découvrent au contraire nus, c’est à dire fragiles, dépouillés, vulnérables, et en ont honte. Or la promesse du serpent était « d’être comme Dieu », donc ne pas avoir de limites...

Là ils sont déçus. Tandis que ce que Dieu avait offert, c’était la disponibilité du jardin et la permission d’en jouir en tout... mais avec une limite : les deux arbres du centre. Comme un rappel pour leur dire : « vous êtes limités, vous n'êtes ni infinis, ni tout-puissants. » Et cette limite se situe paradoxalement au centre et non à la périphérie, afin de la déposer en nous-mêmes, comme conscience de cette limite.

Mais ce sont justement les conséquences de la transgression qui leur feront découvrir cette limite : ils découvrent qu'ils sont nus, limités. Là, oui, le serpent les a piégés. Notons toutefois déjà que si l'interdit symbolise nos limites, il suscite aussi le manque et le désir...

En sorte que le serpent est un révélateur plus qu'un menteur, mais :

  • il n'a pas tout dit : le prix à payer sera quand même la mort, ou plutôt la conscience d’une mort inéluctable ;
  • il a insinué le doute ;
  • il a promis plus que ce qui a été reçu.

Il a donc séduit avec une part de vérité, mais sans annoncer toutes les conséquences du pouvoir promis. Ainsi le serpent serpente-t-il : entre ruse et vérité, terre et esprit, morts et vivants ; entre Dieu et nous, et à l'intérieur de nous... Image de l'ambiguïté qui serpente en nous : pieds sur terre, esprit dans les étoiles...

Verset 6

Donc, ils goûtent et mangent. Ils transgressent, poussés par le serpent.

Et la femme commence ! Tout est donc de sa faute... ?

De là l'idée du péché originel, de la chute, et de la femme tentatrice. Il n’y a pourtant eu ni ‘faute’, ni ‘chute’, ces mots ne figurant nulle part. En revanche s’opère une transformation sans retour.

Meurent-ils ? Non. Pourquoi Dieu l’avait-Il annoncé ? Jusque-là, ils ne ‘savent’ pas la mort. Avant, ils mouraient aussi, sans en avoir d'avance conscience. Après, ils mourront toujours, mais en le sachant, ce qui est le début de la liberté : la mort n’est pas le problème, c'est la conscience de la mort, triste, mais qui donne sens et prix à la vie.

Ils acquièrent cette conscience, et donc ce prix.

Verset 7

Ils se voient nus ? Donc fragiles. Le sachant maintenant, ils se sentent désarmés, limités. Alors ils veulent s’habiller, pour se protéger.

Ils se croient impudiques : leur corps, leur plaisir, leurs faiblesses, leur âge ne regardent pas les autres. Alors ils veulent s'habiller par respect envers eux-mêmes.

Mais maintenant, ils savent. Quoi ?

Le Bien et le Mal, définis, descriptibles, fixés, normalisés ? Non, plutôt le bon et le mauvais[6] : ce qui fait du bien et du mal, et qui n'est pas toujours le même, d’autant que, on le sait, parfois l'un entraîne l'autre…

Mais s'ils connaissent le bon et le mauvais, alors ils peuvent choisir et décider consciemment : ils deviennent ainsi libres et responsables. Ils ont passé un cap, changé de dimension, accédé à la conscience et à la liberté. Au fond, que raconte ce fruit défendu ? Ceci :

  • je veux être parfait, idéal, tout-puissant – comme un Dieu,
  • mais pour cela je transgresse l’ordre de Papa-maman…

C’est notre parcours à tous pour devenir adultes. Rien là de mal ni de blâmable, mais une nécessité : celle de transgresser pour s’élever.

Et c’est cela le péché originel : notre volonté ou espoir d’idéal qui se heurte à nos limites. La tête dans les étoiles : l’intense aspiration en chacun de nous, à la fraternité, à la justice, à notre propre perfection, à l’amour, à l’épanouissement. Et les pieds dans la boue : chacun sait d’instinct que, depuis des millions d’années, la priorité c’est de manger, boire, se protéger, baiser, rendre coup pour coup, se justifier… Et les deux aspirations se combattent en nous, se contredisent, nous déchirent, nous écartèlent et font souffrir. Avec certes pour conséquences les dégâts que nous causons, nos fautes que nous appelons nos péchés, mais aussi nos efforts, notre créativité, notre amour, notre générosité, notre foi… Et cette contradiction qui structure tous les êtres humains produit l’art, l’industrie, la société, le désir, l’amour. Bref la culture, ce grand combat pour réprimer, contrôler, orienter, sublimer la ‘boue’ et nous conduire vers les étoiles, celles qui sont dans nos têtes.

Mais désormais, Adam et Eve ont perdu leur innocence, désormais ils le savent : ils ont la tête dans les étoiles et les pieds dans la poussière.

Et ce ‘péché originel’ n’est donc ni une culpabilité, ni une faute, pas davantage une impureté, mais un déchirement intérieur entre boue et ciel, que Paul exprimera de façon inégalable dans sa fameuse formule : « Je fais ce que je ne veux pas, et je ne fais pas ce que je veux… » (Romain. 7 : 14ss). Tout le reste, nos ‘péchés’, ne sont que des conséquences de cette réalité première.

Il n’empêche : ils ont transgressé. Pourquoi ?

D'abord, ils ne savaient pas que ce n'était pas bien, puisqu'ils ne connaissaient pas le bien et le mal...

Sinon :

Orgueil ? Volonté de se séparer d'avec Dieu, prétention ? C’est l’explication la plus souvent donnée.

Tentante dans la mesure où une forme de l’orgueil, fréquente et redoutable, consiste à vouloir se passer de Dieu.

Ce n’est pas le cas ici : ils ne savent pas encore ce que sont le bien et le mal, alors ils écoutent cette créature de Dieu, le serpent, si bien informée et attentionnée. Mensonge et contre-mensonge ; on leur dit que Dieu a menti ; pourquoi ? Enfin est-ce orgueil que l’enfant veuille ressembler à ses parents (être «comme des dieux») ?

La réponse par l’orgueil n’est ainsi pas vraiment convaincante. D’autant que ce ne sont pas eux qui se séparent de Dieu, mais Dieu qui les chassera, alors qu’ils seraient volontiers restés dans le jardin d’Eden, à proximité immédiate du Père…

Sexe ? Hypothèse également tentante, tellement l’Eglise a si longtemps stigmatisé la chose comme étant le péché par excellence, le cœur et la source de tout mal. En chargeant au passage la femme, la tentatrice. Hypothèse tentante également, tant nous-mêmes y pensons sans cesse, à la chose...

Eh bien, peut-être que l’hypothèse est juste. Ils sont nus, ils découvrent ce qui est ‘bon et mauvais’... Qu'est-ce qui est bon ? Et qu'est-ce qui les tracasse aussitôt ?

Et surtout… :

Verset 7 :

Le verset explosif. Traditionnellement et systématiquement traduit de façon pudique, mais peu fidèle à l’hébreu : mots déformés, nombres ou racines non ou mal respectés... Corrigée, la traduction n’a plus aucun rapport, mais semble beaucoup plus fidèle… et explosive. Esprits sensibles, s'abstenir :

« Leurs yeux à tous deux furent ouverts, et ils se connurent pour la première fois, car ils étaient nus : leur union dépassa le simple accouplement, car ils s'inventèrent des enlacements »[7]

Détail :

  • Se connaître : tout fidèle lecteur de la Bible a compris que cette expression recouvre pudiquement l’acte d’amour
  • Figue : il suffit de changer une voyelle (inexistantes en hébreu ancien…) pour que le mot signifie « rut » ;
  • Feuille : curieusement au singulier, pour ‘coudre’ deux pagnes… Mais si son ‘H’ final est l’article de ‘figue/rut’, il ne reste que la préposition ‘YL’ = ‘jusqu’à, au-delà’…
  • Coudre : 2 racines possibles selon le mode grammatical retenu pour cette forme commune. Soit ‘coudre’ (une feuille pour deux pagnes ?) ; soit ‘produire, être fécond’, le même verbe qu’en Genèse 1 :28 : « soyez féconds ». Tiens ? Ils mettent en application… On pourrait traduire « Ils se fécondèrent au-delà du rut ».
  • Pagne : racine ‘ceindre’, ‘encercler’ => pourquoi pas plutôt des enlacements, des embrassements ?
  • Faire : ysh verbe utilisé au ch 1 et 2 pour Dieu quand Il ‘crée’ => inventer ? D’où : ‘et ils inventèrent des embrassements’.
  • Tout cela se passe dans le Jardin d’Eden, or Eden signifie ‘délices, voluptés’…

La traduction en français courant deviendrait même :

« Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent, et comme ils étaient nus ils firent l’amour pour la première fois. Leur union dépassa le simple accouplement, car ils s’inventèrent des enlacements ».

Il est d’ailleurs possible que les auteurs de la Genèse aient volontairement créé l’ambiguïté de ce verset 7, dans l’intention de le coder sous une forme inoffensive pour des enfants – celle de nos traductions – ; mais beaucoup plus scabreuse et beaucoup plus significative pour des lecteurs avertis.

Mais qu'est-ce à dire ? Du sexe partout, du Freud de bazar, du graveleux de bas étage ? Nullement : ils mettent en pratique ce que Dieu a créé et voulu, et ce qu’Il leur a dit déjà :

L'être humain est couple : ils font couple ;

L'image de Dieu est couple : ils font couple ;

Ils sont chargés de se multiplier et remplir le monde : ils réalisent.

Ainsi :

  • Dieu a créé l'humain homme et femme ;
  • puis a séparé le féminin du masculin ;
  • maintenant l'homme et la femme ‘recréent’ l'unité, mais ils la recréent eux-mêmes, volontairement et par amour (des enlacements : pas seulement un simple accouplement animal)

Pour que l'homme et la femme réalisent le projet initial de Dieu – leur union volontaire, par amour – il fallait passer par une connaissance du bon et du mauvais.

Mais pour que ce soit une connaissance libre, il fallait que cela passe par une transgression.

Il fallait donc toute cette séquence…

Mais cela aura nécessairement des conséquences.

Verset 10 :

Maintenant, Adam a peur de Dieu... Loin d'être comme Lui, il a pris conscience de ses limites, a honte, a peur, a perdu son innocence.

Désormais, l'être humain aura peur de Dieu : là se situe une vraie rupture. D'autres suivront.

Verset 11 :

Alors, aussitôt, lui, le nu, se « rhabille » de l'autre, de la responsabilité de l'autre : l’homme accuse la femme…

Et la femme fait de même ; ils sont semblables !

Et la connaissance du bien et du mal est bien la perte de l'innocence, un début de confusion.

Y a-t-il une punition ?

Verset 14-19

Dieu donne-t-il une Punition ? Non.

Le verset 17, est souvent traduit : « Par ta faute », ou « à cause de toi ». En fait le mot hébreu, issu du verbe ybr, passer, traverser, transgresser, peut se traduire : « par ta transgression », mais surtout « par ta traversée, ton passage ». Autrement dit : ‘ta transgression qui t'a fait (nous a fait) passer vers cette connaissance du bon et du mauvais ». Ce qui, loin d’être une punition, est un progrès…

Verset 16

Mais il y a des conséquences : la femme enfantera, mais cela aura un coût, la douleur ; elle désirera son homme, et réciproquement.

Sans que cela entraîne forcément supériorité ou domination, mais la rencontre de deux désirs, où le mâle donne et conduit le plaisir. Car la traduction habituelle de la fin de ce verset, « tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi » paraît étrange, qui répond à une donnée affective et physique inattendue (on attend plutôt le désir de l’homme envers la femme…) par une donnée sociale, la domination de l’homme sur la femme. Mais là aussi, un jeu est peut-être à chercher sur le sens de l’hébreu : le terme ‘désir’ signifie aussi élan, emprise ; et le terme ‘dominer’ signifie aussi conduire. Il serait donc à nouveau possible de traduire de façon moins traditionnelle mais plus satisfaisante : Tu susciteras le désir de ton mari, et lui te conduira (dans le plaisir). Traduction plus logique et plus cohérente avec le contexte comme avec le sens général de ce mythe, et suggérant plutôt une relation d’échange dans la sexualité qu’une domination sociale d’un genre sur l’autre.

Car un autre vieux mythe affleure ici : celui, universel, de la femme jadis dangereuse et dominante, parce qu’elle donne la vie, et non seulement au même – des filles – mais aussi à l’autre – des garçons. Et qu’il convient donc de redescendre pour être soumise au mâle. Mais ce vieux mythe n’apparaît ici que sous forme de trace, sans doute détourné pour lui donner en filigrane une signification nouvelle, au profit de l'amour aimant.

Verset 20 :

Et aussitôt Adam nomme la femme « Eve », c'est-à-dire « la Vie, la vivante ». Alors, est-elle fautive ? Ou créatrice, source de vie ? Car aussitôt naît la vie, la vraie, celle qui se transmet, se reproduit, se multiplie, par opposition aux modelages du créateur.

Le texte dit bien « mère de tout ce qui vit »

Verset 21 :

Et pour consacrer le changement, et son pardon, Dieu ne demande ni souffrance ni sacrifice d’expiation, mais sacrifie Lui-même aussitôt des animaux, pour vêtir les deux transgresseurs... Ils sont limités, nus ? C'est Dieu qui les couvre, les protège, les habille.

Peut-on alors parler de punition ? Ou plutôt d’une prise de conscience, certes rude ? Car le verdict de Dieu n'est qu'une révélation, et non une punition. Ce ne sont d’ailleurs pas l'homme et la femme qui sont maudits, mais le serpent et la terre – la terre qui n'a rien fait qu'apparaître comme ce qui les tire vers le bas...

Leur sanction, à eux, c'est la conscience : savoir le prix du bon et le coût du mal ; et ce qui en découle : la charge de la responsabilité, celle d'eux-mêmes et celle du monde.

La femme sait maintenant que, comme Dieu qui pour créer a dû se limiter, il faut souffrir pour créer, donner la vie, et la beauté, l'humanité, le bon. Et son hostilité avec le serpent symbolise sa charge de se protéger et de protéger contre ce qui menace ou détourne.

L'homme, lui, sait maintenant qu'il faut travailler et suer pour produire, manger, vivre et créer, et il sait qu'il restera poussière, ne sera jamais Dieu, et retournera à la poussière... Du reste Dieu ne maudit pas directement le sol, mais annonce qu'il est maudit (participe passif) pour l’humain.

Autrement dit, ce bon que maintenant ils « savent » – le plaisir, l'amour, la création, le bonheur – ils savent aussi qu'il a un prix et que le mauvais est toujours possible, à l'affût. Ils sont donc responsables. Libres de choisir et de faire, mais responsables.

Sont-ils donc « comme des dieux » finalement ?

Oui : ils peuvent donner la vie et garder le monde, et c'étaient là les deux prérogatives majeures de Dieu, celles qu'Il a exercées depuis le début.

Oui : par cette conscience et ces choix possibles, ils jouissent, à l’image de Dieu, de la liberté, la responsabilité, la maîtrise du bien et du mal. Ils peuvent décréter ce qui est « bon », et c’était aussi la prérogative de Dieu depuis le début.

Mais non : ils sont poussière, retourneront à la poussière, seront toujours écartelés (pied dans la boue, tête dans les étoiles) – cet écartèlement constitutif qu’on nomme ‘péché originel’ – et ils mourront.

Ajoutons qu'en mangeant « le fruit de la connaissance du bien et du mal », l'homme et la femme ont ‘mangé’ le bien et le mal : ils sont entrés en eux, dans leur vie, dans l'humanité, avec la tension permanente que cela implique. Et c'est heureux : sans cela, ils n'auraient ni manque, ni désir, donc aucune raison d'aimer, de travailler, de créer. Sans le mal, le monde n'aurait pas d'histoire, et l'humanité n'aurait pas d'Histoire. S’il était parfait, sans le mal, le monde ne serait pas parfait, puisqu'il lui manquerait l'art, le progrès, le pardon, l'amour... Etrange et douloureux paradoxe de notre condition : le monde parfait, sans mal, est moins parfait que le monde imparfait, avec le mal...

De même, ajoutent des rabbins, que, avec le mal mais sans le pardon, le monde ne pourrait pas fonctionner :

Un commentaire rabbinique raconte que, avant la création, Dieu, en bon architecte qu'il est, a commencé par dessiner le plan du monde qu'il se proposait de créer, afin de vérifier s'il était viable. Mais aucun des plans qu'il faisait ne tenait debout, tous les mondes qu'il dessinait s'écroulaient sur eux-mêmes. Au bout de vingt-six essais infructueux, Dieu a eu l'idée de créer la repentance et, enfin, le monde qu'il a dessiné ne s'est pas effondré. Selon cette interprétation, c'est la repentance qui fait que le monde tient debout. Sans la repentance - qui est cette capacité de s'arrêter, de regarder le chemin parcouru, de s'apercevoir qu'on a fait fausse route, de faire demi-tour et de repartir – le monde explose. (Rapporté par A.Nouis, in Réforme 5/07)

L’extraordinaire scénario

Arrivés au terme provisoire de cette séquence sur le non-péché originel, l'homme et la femme, le serpent et le fruit, un fruit qui a pris une saveur inattendue et singulière, il devient légitime de se demander si tout cela n'avait pas été préparé, conçu et prévu d'avance, si le scénario n'avait pas été déjà écrit, non par fatalité, mais par astuce. Un scénario ficelé comme une horlogerie :

le jardin et sa luxuriance ;

les deux arbres ;

l'homme et la femme au milieu, naïfs et innocents ;

le serpent, malin, en service commandé ;

l'homme et la femme qui tombent dans le piège,

transgressent, acquièrent la conscience et donc la liberté, mais aussi la lourde charge de la responsabilité,

et qui accomplissent le projet initial de Dieu : l'union humaine par amour.

Lourde charge, mais qui leur ouvre un avenir, un pouvoir, une histoire à écrire. Ils étaient heureux et inconscients, ils sont libres et maîtres de leur destin et du monde. Et, connaissant le manque et la souffrance, ils sont capables d'aimer.

Alors de quoi parlent ces textes et que dit ce mythe ? D’une faute ? Une chute ? Ou un progrès décisif ?

Et ce sont eux, l’homme et la femme, qui ont tout fait : recréer par l'amour amoureux l'unité du couple originel à l’image de Dieu, séparée en masculin et féminin ; et transgresser afin de gagner eux-mêmes leur liberté, comme l'adolescent se rebelle face à ses parents pour devenir adulte.

Les deux seules choses que Dieu ne pouvait pas créer, c'est la liberté : par définition, elle ne se reçoit pas, mais s'acquiert. Et l’amour : par définition, il ne se commande pas, mais se choisit. En revanche, Dieu pouvait tout mettre en place pour que la scène se déroule comme Il l'espérait... Un vrai superbe complot !

Alors se comprend que Saint Augustin ait désigné cette faute originelle « Félix culpa », l'heureuse faute...

Mais la scénographie n'est pas terminée : l'acte final de cette réponse fondatrice, c'est l'expulsion du Jardin d'Eden

Verset 22-24

L'homme et la femme n'ont plus accès à « l'arbre de la vie » (un mythe général dans l'Orient Ancien) et donc deviennent mortels : l'humanité est mortelle. C'est sa limite fondatrice.

Et cette coupure est irréversible, comme l’indiquent les anges avec leurs épées, fermant la porte du jardin d’Eden : on ne retourne jamais dans le sein maternel. Mais d'autres coupures sont ainsi signifiées :

les enfants par rapport aux parents : Adam et Eve partent loin du Père ;

la mère par rapport à l'enfant : déchirures de l'accouchement, de l'éducation, de son autonomie progressive ;

l'homme et la femme entre eux : confrontés à la culpabilité, ils se sont désolidarisés et mutuellement accusés.

Toutes coupures sans doute nécessaires, mais douloureuses (c’est la prise de conscience/‘punition’). Dorénavant, l’identité des humains ne sera jamais plus dans le passé ou l'origine, mais dans l'avenir à écrire et à vouloir.

Mais pour achever cette transformation, il est nécessaire de chasser Adam et Eve d'Eden, et de leur offrir… la terre, ‘Adamah’. Si Adam veut dire le terreux, Adamah, ‘la terre’ est, elle, le lieu d'Adam ! Son lieu, qui lui appartient. Dieu lui offre la terre comme sol, mais aussi comme pays, comme planète, et Il lui offre enfin... lui-même, l'humanité, ‘Adam’. Lui-même offert à lui-même.

Au terme de ce scénario l'humanité a changé de statut, mais ce changement de statut et de responsabilité implique de rompre avec l'état fusionnel du jardin d'Eden, la proximité directe avec Dieu dans ce jardin fermé et sous cette autorité omniprésente. Il faut les chasser d'Eden, ce cocon fusionnel, pour leur livrer et offrir un territoire vierge : le monde, afin de l'occuper et le travailler, y multiplier et y créer, c'est-à-dire le changer. Car, puisque l'humanité est devenue capable de création et d'amour, elle est capable de progrès.

Dieu a ainsi et aussi rendu possible le temps, puisque le jardin d’Eden, immuable et éternel avec l’Arbre de la vie en son centre, était…mort. Et Dieu a rendu possible l'Histoire : sa Création peut advenir dans toute sa potentialité. Les humains sont donc doublement chargés de cultiver, en correspondance avec leur double nature, terre et souffle divin : cultiver le sol, la matière ; et se cultiver eux-mêmes. Cette double culture de la matière et de l’esprit, cela s’appelle l'Histoire. Maintenant, les humains ont un destin.

Et Dieu aussi. Car si sa créature évolue librement, et sous sa propre influence, non plus sous celle de son créateur, c’est que ce dernier s'est lui aussi retiré, et a laissé la responsabilité du monde aux humains[8]. Il s'engage donc à évoluer à son tour, en fonction de l’évolution de sa création, à être lui-même ainsi changé par le devenir de sa création...

Ainsi, avec l’accès à la connaissance (qui est le vrai « fruit », c'est-à-dire : semence, potentialité, promesse) l'homme et la femme instituent, mettent en pratique, réalisent ce que Dieu a voulu : une humanité libre, autonome, responsable – et en manque, donc aimant et créant.

Alors, la pseudo-chute – en réalité une ascension – tournait-elle autour du sexe ? Eh bien, oui. Non en tant que faute, que tache ou que péché par excellence, mais au contraire comme achèvement de la création des humains par eux-mêmes, ainsi que le Créateur l'a voulu. C'est-à dire par l'amour.

C'est ce que Dieu voulait, et c'est ce que l'Adam (l’être humain) attendait...

Alors quelle anthropologie, quelle théo-logie ?

Nous cherchions une anthropologie, nous l'avons trouvée.

Comment la résumer ?

L'humain, d’après ce mythe des premiers chapitres de la Bible, présente neuf caractéristiques.

Il est :

  • sexué, c'est à dire incomplet, en manque et en besoin, en désir, sans hiérarchie : l'homme est égal à la femme ;
  • lié à la terre ;
  • relationnel, et donc un être social ;
  • issu de Dieu, à son image, ce qui signifie à la fois qu'une relation et une compréhension avec Dieu sont possibles, mais aussi qu'un respect est dû à chaque être humain quoi qu'il lui arrive ;
  • connaissant le bien et le mal, donc :
    • libre, mais déchiré (« pêcheur »), écartelé entre le ciel et la terre ;
    • responsable de lui-même et du monde ;
    • capable d'amour, et sujet d'éthique et de droit ;
    • créateur ;
  • mortel et nu, c'est-à-dire limité ;
  • poussé par l'interdit (d’où le manque, d’où le désir) à l’initiative et au progrès ;
  • créateur de l'Histoire ;
  • devant travailler et souffrir pour créer.

Et l'essentiel, sans doute, est le fait d'être écartelé en lui-même et de créer l'Histoire.

Mais, suite à ce fameux verset 7 du ch. 3 et à ce qu’il dévoile du plan de Dieu, y aurait-il aussi quelque chose à dire sur la sexualité ? Bien entendu. Deux :

  • Toute répression de la sexualité va à l’encontre de la volonté de Dieu ; de ce point de vue, la répression de la sexualité est une faute puisqu’elle s’oppose au projet de Dieu, une faute envers son plan d’amour.

Remarquons que tous les intégrismes religieux, d’où qu’ils soient, répriment la sexualité et soumettent les femmes. Comme tous les totalitarismes, d’ailleurs.

  • La sexualité n’est pas seulement un accouplement qu’on pourrait qualifier de mécanique, c’est une union accompagnée « d’enlacements », c'est-à-dire de tendresse et de respect.

Avec ce mythe fondateur, la Bible présente ainsi la sexualité entre ces deux pôles : la condamnation de toute répression dans ce domaine, et la barrière du respect et de la tendresse entre les partenaires, quels qu’ils soient.

Nous cherchions aussi une théo-logie, une compréhension de Dieu. Nous l'avons trouvée.

Comment la résumer ?

Dieu, d’après ce mythe des premiers chapitres de la Bible, présente sept caractéristiques. Il est :

  • Créateur ;
  • Pluriel, relationnel, masculin et féminin, à l'image de l'homme et de la femme ;
  • Organisateur quasi scénariste-manipulateur ;
  • Proche ;
  • Ayant un projet centré sur l’amour ;
  • Retiré ;
  • Confiant.

Cet extraordinaire scénario en trois étapes conçu par le Créateur, d’après le mythe de Genèse 1 à 3, est un marqueur particulier du retrait de Dieu. Le Créateur laisse aux humains le soin de réaliser eux-mêmes le projet qu'Il a pour eux : Il se retire. A l'image de la suite : Il laisse aux humains la charge de réaliser son projet, non seulement pour eux en tant que couple, mais aussi en tant qu'humanité et pour tout le vivant.

En cela, ce mythe fondateur, loin de représenter une origine, une faute initiale ou un paradis perdu, représente un horizon, un but, un projet du Créateur, qu'Il propose aux humains et leur laisse réaliser : couple, amour, responsabilité, lien avec la nature et les animaux, respect de tout être humain, progrès... Et finalement : lien retrouvé avec le Créateur, à nouveau sur l’initiative de l’être humain. Comme le couple réalise le projet de Dieu en se réunissant par amour, l’individu et l’humanité réalisent le projet de Dieu en s’alliant à lui par amour. Le mythe parle donc moins de là où nous venons que de vers quoi nous sommes appelés à aller. [9] Quitte à prendre le risque que les humains échouent – dans leurs couples comme dans leur responsabilité envers la création et face à Dieu.

On le voit autour de soi, on l'a vu dans l'histoire, on le redoute pour l'avenir de la terre...

Illustration souriante de ce retrait de Dieu :

Un jour, débat entre Rabbi Eliezer et les sages sur une application de la Thora, la Loi. Comme le débat n’aboutit pas, Eliezer dit :

« Que le caroubier montre que j'ai raison !». Et le caroubier se déplace de 20 mètres.

Les sages répondent que cela ne prouve rien.

Eliezer dit : « Que l'eau montre que j'ai raison ! ». Et la rivière remonte le torrent.

Les sages répondent que cela ne prouve rien.

Eliezer dit : « Que les murs montrent que j'ai raison ! » Et les murs s’inclinent.

Les sages répondent : « De quel droit vous mêlez-vous ? » Et les murs se redressent.

Eliezer dit : « Que le Ciel dise que j'ai raison ! ». Et une voix venant du ciel tonne : « C’est Eliezer qui a raison. »

Les sages répondent : « La Thora n'est plus au ciel ! Tu nous l'as confiée ! »

Alors Dieu, tristement ou fièrement, déclare : « Mes enfants m’ont vaincu. »[10]

Car ce n'est plus à Dieu de dire ce qui est juste : désormais cela appartient aux humains. La Thora elle-même est confiée à leur interprétation ; jusque-là va la liberté que le Créateur a laissée à ses créatures… ![11]

L’appendice : Caïn et Abel

Un mythe, plus bref, prolonge immédiatement celui de la création.

Caïn et Abel : un mythe social ?

Oui, mais secondairement.

Lequel ? Dans l'histoire comme dans les mythes proches, le sédentaire agriculteur (plus tard ce sera le citadin face au paysan) l'a emporté sur le nomade éleveur. Mais ici, ce mythe classique est lui aussi dénoncé et inversé : c’est au contraire le nomade qui est préféré, le sédentaire qui est violent. Averti, puis condamné. Dieu donnerait ainsi sa préférence au nomade (mais serait-Il lui-même nomade, tel qu’Il apparaît accompagnant Moïse et le peuple au désert, ou au retour de l'Exil ?)

Le mythe de Caïn et Abel pourrait ainsi évoquer la conquête des villes cananéennes par les nomades hébreux. Caïn (même racine que Canaan) est d’ailleurs présenté comme le premier fondateur de ville… Les ‘Habirus’, ancêtres probables des hébreux, furent longtemps nomades, modestes face aux villes cananéennes, à leur technique et à leurs armées bien équipées.

Caïn et Abel : un mythe anthropologique ?

Oui, surtout.

Sitôt l’idéal posé – que Dieu se retire, l'homme et la femme aient connaissance du bien et du mal, accèdent ainsi à la liberté, la responsabilité, la possession de la terre, la fécondité, la productivité... – sitôt posé, cet idéal se réalise (ch. 1 à 3)… et rencontre les limites de ce projet. Il se réalise : les humains s’installent, s’organisent, et Eve donne la vie. Mais il rencontre ses limites : les deux premiers nés des humains se jalousent et s’entretuent…

Détail :

Verset 1 :

D’abord l’idéal se réalise : Eve donne la vie. Et elle ne se trompe pas : c’est « avec le Seigneur ». Aussi avec Adam, puisqu’il « connaît » Eve (même sens qu’en 3 : 7). Elle « acquiert » (verbe « qana » à l’actif) donc un enfant, Caïn. De la même racine ‘qana’, qui signifie commercer, échanger, produire ; d'où procréer, et qui donnera leur nom au pays de Canaan et aux Cananéens, les futurs ennemis et oppresseurs d'Israël... Ici, ils proviennent pourtant du Seigneur !

Verset 2 :

Abel signifie « souffle », vent, vapeur »... Un des deux fils serait-il ‘matérialiste’, l'autre ‘spirituel’ ?

Abel est éleveur, comme l’est l'Israël ancien. Et comme son ‘Père’ ? Caïn, lui, cultive Adamah, la terre… comme son père !

Verset 3-5 :

Pourquoi cette différence d’appréciation de la part de Dieu ?

Leurs offrandes sont-elles inégales ?

Est-ce l'arbitraire de Dieu ?

Cela doit-il rester un mystère ? Caïn, dit Dieu, a « mal agi ».

Est-ce le problème éternel de l'aîné face au cadet ?

Caïn offre les fruits de la terre ; Abel, lui, offre les « meilleurs » morceaux... (Qui plus tard seront les meilleures offrandes au Temple). Indice d’une offrande plus sincère ?

Et comment Dieu fait-il connaître sa préférence ? Cela aussi reste un mystère. Mais Dieu, lui, sait que Caïn sait...

Verset 6 :

Mais Dieu parle à Caïn, et à lui seul ! C'est un privilège, une attention de la part de Dieu, un accompagnement. Un dialogue spirituel : Dieu ne le rejette pas. Et Il n'empêche pas ni ne menace ; il avertit.

« Le péché tapi » : le terme ici employé signifie « manquer la cible ». Il s’agit donc moins d’un ‘péché’, que d’une erreur, un mauvais choix, une mauvaise orientation.

Le « désir » du péché signifie lui ‘élan’, emprise ; même mot utilisé au ch.3 : 16 pour la femme qui se porte vers son mari. A nouveau il s’agit d’une confrontation ou d’une lutte, mais ici spirituelle.

Verset 9 :

Dieu questionne Caïn, de la même façon qu’Il avait déjà interrogé Adam en Genèse 3 : 9. Une question dont à nouveau Il connaît déjà la réponse.

Caïn répond par une autre question, dont lui aussi connaît déjà réponse : Oui, il est « le gardien de son frère ».

Verset 10 :

Cette fois Dieu reproche et Dieu punit, Caïn est maudit. Comment ? Comme pour Adam, en pire : la terre le rejette et restera stérile à son travail. Ce qui l'obligera à créer (des villes, l'industrie...).

La terre, Adamah, a reçu le sang, dam, du fils d’Adam… Ce qui s’est passé est contre-nature, à contre-création.

Alors Caïn est chassé de la terre, comme Adam et Eve l’avaient été d’Eden. Vers le pays de Nod, qui signifie « vagabondage », autrement dit vers nulle part… C’est donc une double dégradation par rapport à Adam :

  • Adam devait travailler la terre ; le travail de la terre par Caïn sera vain ;
  • Adam et Eve furent chassés du jardin d'Eden ; c’est à l'est d 'Eden, plus loin, que Caïn sera chassé (à l’Est c'est-à-dire dans le sens inverse du soleil, vers la nuit…)

Verset 15 :

Et pourtant Dieu ne condamne pas totalement, et protège le fautif : Il a averti, il accompagne, il protégera. Bien que Caïn se plaigne – mais ne regrette rien... !

Compléments d’anthropologie :

Qu’en conclure ? Que rajoute ce mythe-appendice à celui d’Eve, Adam et du fruit ?

Cinq constats :

a) une confirmation immédiate : la liberté se paie, qui permet le mal ;

b) nulle trace de mythe d’un parricide fondateur, mais un mythe de fratricide originel. L’union charnelle et affective fondatrice est aussitôt suivie de son contraire : un meurtre fraternel.

c) quand on tue, c’est toujours son frère que l’on tue ;

d) quand on tue, c’est le reste de humanité que l’on tue (Caïn et Abel ne sont encore que deux !) ;

e) le meurtrier se maudit lui-même : il restera toujours marqué comme meurtrier.

La responsabilité est écrasante : écrasante quand Dieu avertit Caïn ; écrasante quant aux enjeux ; écrasante quand Caïn se plaint : « trop lourd ».

Compléments de théo-logie :

Et Dieu ?

Il observe ; parle à celui qui souffre ou est menacé ; le laisse responsable ; sait punir ; mais pas absolument : Il protège l'assassin après avoir essayé de le dissuader.

Qu'est-ce que cela ajoute à l'anthropologie-théologie ?

- Une dixième caractéristique à l'être humain : il est frère et gardien de son frère, mais aussi potentiel fratricide.

- Une huitième à Dieu : il accompagne chacun, même le pire et même le fautif.

Une dernière histoire, tirée du Talmud, pour finir en souriant :

Un roi rencontre Rabbi Gamaliel et lui dit :

  • Votre Dieu n’est qu’un voleur. Adam dormait du sommeil paisible des justes, et Dieu lui a escamoté une côte.

La fille du sage répond au souverain :

  • Savez-vous, Majesté, ce qui m’est arrivé la nuit dernière ? Une chose effroyable : des voleurs se sont introduits dans ma maison ; ils m’ont pris des objets en argent… et ils ont lassé des objets d’or à la place.
  • Je souhaiterais être la victime de tels voleurs toutes les nuits, dit le roi !
  • Pourtant c’est ce qui est arrivé à Adam, reprend la fille de Rabbi Gamaliel : Dieu lui a pris une côte, c’est vrai, mais en échange il lui a donné une femme pour l’aider, l’accompagner et l’écouter.[12]

Jp morley, août-décembre 2012

[1] Toutes ces affirmations fondatrices s’expriment dans ce qui pourrait avoir constitué une liturgie pour le jour de shabbat, avec ses six jours s’achevant par un septième jour, celui du repos de et pour Dieu. Une liturgie rappelant que nous sommes des créatures, devant préserver une part à Dieu dans nos vies, et qui promet l’utopie formidable du Jubilé (libération des esclaves et remise de toutes les dettes tous les 50 ans).

[2] Alors que dans le Moyen-Orient ancien, les animaux-images de dieux sont représentés ( les ‘idoles’…), il est interdit en judaïsme de représenter Dieu, même et peut-être surtout par un humain. Ce n’est donc pas un humain, serait-il mâle, idéal ou parfait, qui est l’image de Dieu, mais c’est tout être humain, et même tout couple. C’est irreprésentable ! Divers à l’infini. Du plus beau au plus laid. Du plus digne au plus vil. Toujours l’être humain sera à l’image de Dieu ; toujours à regarder comme tel…

[3] // au ch 2 : 15 : ‘Cultiver/servir’, mais ‘garder/maîtriser’ : ambivalence dans les deux cas…

[4] Dans le Premier Testament, l’ « os » évoque la moelle, le cœur, l’essentiel de quelque chose ; la « chair » évoque moins la viande que l’humanité de quelque chose. Os de mes os et chair de ma chair annonce donc qu’Eve et Adam se partagent l’essentiel et l’humanité de l’être humain.

[5] Certains interrogent avec ironie : Qui, dans ce couple, est poussière, et qui est chair ? Laquelle est l’ultime création ? Mais ces comparaisons-rivalités n’apportent guère, seul le « côte à côte » semble devoir faire sens.

[6] Comme dans les textes parallèles de mythologies du Moyen Orient ancien.

[7] Traduction revisitée par René Guyon in Que cachait donc la feuille de figuier.

[8] C’est ce que des rabbins espagnols, dès le XVIème siècle, appelèrent le ‘Tsim Tsoum’.

[9] Le Jardin d’Eden est souvent compris comme un paradis perdu. Autre ancien mythe repris ici pour en inverser radicalement le sens.

[10] Rapporté par A. Nouis in Un catéchisme protestant.

[11] Certains commentateurs suggèrent que Dieu se retire davantage à certaines périodes, pour que progresse l’histoire et la création : l'Exil à Babylone qui a donné naissance à la Bible ; la chute du Temple en 70 qui a donné naissance au Talmud ; l'expulsion de l'Espagne qui a donné naissance à la cabale ; la Shoah...

[12] Rapporté par A. Nouis in Un catéchisme protestant.

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blog jpmorley - dans Bible
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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 17:53

Nombreux dans la Bible, les enfants adoptés y sont souvent célèbres : jugez vous-mêmes : le Roi David ; le prophète Samuel ; Jésus lui-même; Esther ; Saint Jean... Et tous auront un bel avenir ! Qu'ils soient adoptés bébés, comme Samuel devenu le premier grand prophète, et Moïse devenu le libérateur et grand législateur de son peuple ; ou enfant, comme Esther devenue reine ; ou adolescent, comme David devenu roi ; ou encore adoptés adulte, comme Jean, à l'origine d'une spiritualité majeure de la foi chrétienne... Ils ont tous réussi.

Mais jamais sans douleur familiale.

Reprenons.

David : Ado rebelle, puis brigand, puis chef de guerre, puis fondateur de dynastie, créateur du Royaume de Juda, enfin grand roi et archétype du juste qui sait faillir, mais qui sait se repentir... A l'origine, il a un père, qui l'oublie ou le traite en servant, et des frères, qui le traitent de vaurien prétentieux. Puis ce père et ces frères disparaissent. Morts ? En tout cas occultés, même quand David sera en détresse et pourchassé, ils seront absents. Plus rien, David n'a plus de famille, et pas davantage quand il sera roi.

Mais il a un ‘’père’’ : Saül, le roi. Qui l'accueille, le prend à sa cour et lui donne ses armes, ses propres armes – quel plus beau symbole de passage de la puissance d'un père à son fils ? Mais elles sont trop grandes, trop lourdes. David n'en veut pas et préfère les siennes : une fronde et des pierres, combien modestes et dérisoires, mais qu'il se choisit et se forge lui-même. Quel plus beau symbole de refus de la paternité adoptive !

Quant à la femme de Saül, qui aurait pu jouer le rôle de mère adoptive, la Bible n’en parle pas. En revanche Saül donne sa fille Mikal en mariage à David : sa fille, peut-être unique, en tout cas convoitée. Et David, s'il ne veut pas être fils, accepte en tout cas d'être gendre. Tandis qu'un des fils biologique de Saül, Jonathan, devient un frère, et plus qu'un frère, de David.

Mais David réussit trop bien, sa cote de popularité monte en Israël, tandis que celle de Saül descend, au point de se croiser... D'où jalousie : le père dépassé, supplanté, dévoré par le fils adoptif, le père devient jaloux de ce fils adoptif qui n'est justement pas son fils, jusqu’à vouloir et essayer de le tuer.

Tuer le fils adopté... Et le ‘’vrai’’ fils, le biologique, Jonathan, trahira même son père – et lui-même – en faveur de David l'adopté.

Pourtant, finalement, David continuera, à travers toutes leurs rivalités et conflits à respecter son plus ou moins père adoptif, à cause de sa foi en Dieu et de son respect pour la fonction royale. A laquelle il aspire, ce n'est peut-être pas un hasard...

David n'en pousse indirectement pas moins Saül à la faute, qui conduira Saül et ses fils à la mort. Alors, une fois la famille de Saul dégagée, David, le sans famille, prend la place de son père adoptif. Roi. Et fondateur de plus qu'une famille : une dynastie portant son nom.[1]

Samuel : Là, il s'agit d'une véritable adoption.

Un couple était stérile. La femme a supplié Dieu, avec larmes. Et Dieu lui a donné un fils, Samuel, qu'elle a aussitôt ré-offert à Dieu, en remerciement : elle le confie sitôt sevré à un prêtre, Héli, qui l'élèvera et le préparera à la prêtrise. Ses parents ne lui rendront visite qu'une fois l'an.

Or le prêtre Héli avait lui-même deux fils. Des voyous. Indignes de la prêtrise. Qui piquaient dans les offrandes du temple et lutinaient les femmes venant offrir des sacrifices. Ils ne s'inquiètent d'ailleurs pas de la venue de ce jeune adopté.

De son côté Héli ne tient pas son rôle de père envers eux : il leur énonce certes la morale, mais ne la leur impose pas. En d'autres termes, dirait-on aujourd’hui, il renonce et les abandonne à eux-mêmes. Ils en mourront, punis par le Seigneur.

En revanche, Héli s'occupe bien de Samuel, avec autorité et affection, et l'enfant se développe en sagesse, respect et foi. Au point que c'est lui qui devra annoncer son rejet et celui de ses fils à Héli, son père adoptif, par le Seigneur.

Le fils adopté sera donc, comme David, indirectement à l'origine de la mort du père adoptif, et prendra sa place et sa succession comme prêtre et prophète à la place des fils naturels, comme l'a fait David.

Est-ce parce que l'enfant adopté, qui a reçu non pas de la biologie, ni seulement des adoptants, mais de plus loin, en devient plus reconnaissant et de là plus fidèle ? Peut-être. La filialité ne serait donc pas celle du sang, trop naturelle pour être sûre, mais celle de la fidélité, c'est à dire la foi entendue comme relation de confiance entre deux sujets.

Faudrait-il s'arrêter aussi, dans cet exemple réussi de l'adoption de Samuel, sur le fait que, d'une part, le couple stérile a commencé par ‘’rendre’’ le premier enfant reçu – ils donneront ensuite naissance à 5 autres – comme s'il n'y tenait pas ; et que, d'autre part, le père adoptif n'était pas demandeur d'adoption ? Des parents qui renoncent à l'enfant tant attendu ; un adoptant qui n'est pas en attente... Faudrait-il comprendre que ce retrait ou cette distance affective pourraient d'une certaine manière protéger l’adoption, en en désamorçant les tensions et laissant plus d'espace et de liberté pour que l'enfant se positionne par lui-même et devienne lui-même ?

Faudrait-il alors se demander avec effroi si un excès d'investissement affectif dans l'adoption ne serait pas un risque, qui pourrait se révéler contreproductif … ? [2]

Jésus lui-même : Adopté ? Et comment ! Avec deux pères, et qui sait peut-être trois !

D'abord un père légal, Joseph, mais qui n'a guère d'illusions sur sa paternité biologique. Il adopte cependant cet enfant avant même que sa gestation soit attestée. Il l'adopte par sa parole, sur la parole… de Marie, la mère ? D'un ange ? De son dialogue priant avec l'Eternel ? Chacun jugera. En tout cas, ce père adoptif élèvera Jésus, jusqu’à lui apprendre son propre métier de charpentier pour qu'il lui succède. Puis il disparaît totalement, là aussi...

Ensuite un père symbolique, Dieu, ou plutôt spirituel, puisque c'est l'Esprit de Dieu qui ‘’couvre’’ Marie... Celui-là ne l'abandonnera ni ne le quittera jamais – si ce n'est dans la déréliction totale, le désespoir et la souffrance lors de l'abandon et de l'échec de la croix. Jésus, en croix, le lui reprochera.

Comment ce Dieu-là est-il Père ? Nul ne sait, mais la symbiose entre Père et Fils est totale.

Enfin, il se trouve de mauvais esprits pour insinuer la possibilité d'un troisième père, biologique, anonyme et occulte : Marie, jeune fiancée, ayant peut-être eu un accident… Auquel cas, Jésus serait dans la lignée de tous ces grands personnages salvateurs de l'histoire d'Israël, aux naissances problématiques : Isaac, Joseph l'ancien, Samuel, Samson, Salomon...

Toujours est-il que la mère biologique, Marie, et toujours là, respectée, obéie, mais seulement jusqu’à la séparation, puisque c'est finalement elle qui sera quasi rejetée par Jésus, avec les frères de Jésus, au profit d'une famille non biologique, celle de ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

En revanche, il n'y a pas de conflits avec les pères, disparus ou d'une autre nature, à la fois intime et transcendante. Mais une énormité : c'est que le fils ne tue pas le père, il meurt à sa place. C'est lui qui meurt en tant que Dieu, il prend la place de son père, certes, mais pour mourir à sa place, à la place de Dieu, afin d'offrir de libérer les humains d'un Dieu patriarcal, répressif et juge, et d’ouvrir l'accès à un Dieu Père qui aime, accueille, pardonne, encourage et accompagne, bref… adopte. Inversion. Non pas meurtre du père, pour soi et se libérer, mais meurtre de soi-même à la place du père, pour libérer autrui, la totalité des autruis, d'une logique d'autorité, de jugement et de rétribution, afin d'accéder à une logique de liberté, de gratuité et de tendresse....

Dernier exemple, Jean : Jean est un adulte, sans doute le plus jeune des compagnons ou disciples de Jésus. Au moment de mourir, Jésus le confie à Marie : « Voici ta mère », et Marie à Jean : « Voici ton fils ». Une adoption mutuelle. Mais une fois de plus, il n'y a plus de père !

Jean, c'était « le disciple que Jésus aimait ». Il les aimait tous certainement, il le dit lui-même et cela se voit. Mais celui-là, il l'aimait plus encore, d'affection et de tendresse. Peut-être parce que le plus jeune, c'est en tout cas ce qu'en a retenu la tradition et l'iconographie. Etait-il donc déjà un peu adopté par Jésus ? L'adopté Jésus adoptant à son tour et faisant adopter Jean par sa mère... En tout cas, c'est Jésus qui institue et décrète l'adoption de Jean par Marie.

Et il n'y a donc pas de père. Ni pour l'un, ni pour l'autre. La suite ? On ne sait pas : Jean « la prend chez lui », il s'en occupe donc, prend soin de ses vieux jours, on suppose jusqu'à sa mort. Mais on n'a pas de détails. En revanche, on sait que Jean deviendra l'autre grand théologien de l'Eglise naissante, à coté de Paul, en écrivant ou en servant d'autorité de référence pour l'Evangile de Jean – le plus intellectuel et le plus spirituel des Evangiles – trois lettres ou épitres, et l'Apocalypse.

Il n'y a pas de père, donc pas de conflit ; mais à nouveau un destin...

Que conclure ?

D'après la Bible, le père adoptif semblerait problématique, voué à disparaître… Et l'enfant adopté voué à être la cause indirecte de cette disparition. Est-ce la réalité ? Mais finalement, n'est-ce pas vrai de toute relation enfant/parents ? Il n'empêche : l'expérience montre aujourd'hui que la relation adopté/adoptant est souvent difficile. Si la Bible le confirme, elle valorise pourtant l'adoption, en témoignent le destin de David, de Samuel, de Moïse, de Jésus ou de Jean, auxquels on doit ajouter Esther, orpheline adoptée par son oncle Mardochée, qui devient reine de Perse et sauve son peuple d'un génocide... [3]

Tous sont devenus des justes, appelés à un grand destin, alors que leurs frères ou les enfants biologiques de leurs adoptants restent dans l'ombre ou tournent mal...

Attente plus grande ? Besoin plus fort de faire ses preuves ? Peut-être.

Au passage, est-il besoin de rappeler que dans toutes ces adoptions bibliques, il n'est jamais question d'argent ? Ni d'occultation des origines biologiques ou des circonstances de l'adoption ? Ni d'investissement affectif ?

Mais peut-être y-a-t-il une autre réponse dans la réponse cinglante de Jésus à sa mère, venue le chercher avec ses frères. Jésus répond : « Qui sont mes frères, mes sœurs, ma mère ? Ceux qui écoutent et mettent en pratique la Parole de Dieu ». Autrement dit, ce n'est pas le sang, ni la biologie qui fondent les relations de famille, mais la fidélité, non seulement des uns aux autres, mais à plus grand que soi. A travers l'intervention d'un tiers transcendant, un Dieu Père qui ne demande ni aux fils (ou aux filles) d'être aussi bien que lui-même ou que ce qu'il attend d'eux, ni aux parents d'être des parents parfaits avant de s'effacer totalement, mais propose aux uns et aux autres de les adopter, d'accepter d'être aimés comme ils sont, d'accepter d'être ce qu'ils sont, et de devenir avec lui ce qu'ils peuvent être de meilleur. Comme David, Samuel, Moïse, Jean, Esther...

Mais il reste une question terrible que me pose la Bible à l'issue de cette lecture, et devant laquelle je suis sans réponse.

Est-ce qu'un excès d'investissement affectif dans l'adoption, en risquant de favoriser l'envie de sur-donner à l'enfant, de le sur-protéger, ou même de lui sur-demander, pour tenter de rattraper ce qui a manqué du côté des parents d'origine, est-ce que cet excès d’investissement pourrait provoquer une sorte de résistance et de refus de la part de l'enfant adopté, comme une défense et un rééquilibrage entre ses deux versants de parents, biologiques et éducatifs ? Et ainsi accentuer les difficultés de l'adolescence ?

Non pas que les parents adoptifs ne doivent pas aimer leurs enfants, et les aimer comme de vrais parents aiment leurs vrais enfants ! Mais peut-être être attentifs à ne pas se présenter comme les seuls ‘’vrais’’ parents, plutôt que simplement les ‘’nouveaux’’ vrais parents, qui n'effacent pas ceux d'origine, quels qu'ils soient. Cette question me fait un peu peur, j'hésite à l'exprimer, mais je me demande si je ne l'ai pas entrevue en filigrane dans la Bible. Comme si, il y a 2500 ans, elle avait déjà suggéré ce que l'expérience et les sciences humaines ont depuis formulé et mis en œuvre dans la pratique de nombreux parents adoptifs aujourd'hui...

Jean-paul Morley,

Docteur en théologie,

pasteur à l’Eglise réformée de Paris Pentemont-Luxembourg.

Sam’dix-treize de l'Auditoire protestant, 29 janvier 2011

[1] Théologiquement, on pourrait dire que l'ascension et l'épanouissement de David ont été permis par la combinaison de l'appel-vocation de Dieu et de la réponse de l'individu : appel de Dieu avec promesse de l'Esprit, réponse de l'individu avec promesse de fidélité.

Saül avait reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais a trahi au point d’être rejeté, et a disparu sans postérité. David a reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais est resté fidèle quitte à se repentir, et a reçu un beau destin... Un fils adoptif, parce qu’il a tout à prouver, serait-il plus fidèle ?

On peut appeler cette combinaison la grâce plus les œuvres, ce qui n'est pas très protestant, mais c'est ce que semble dire la Bible…

[2] Et Moïse ? Encore un adopté. Ici, il s'agit également du don volontaire de la mère, en situation de minorité ethnique menacée, avec le but explicite de sauver l'enfant. Abandon de l'enfant pour son bien. Mais sa mère se fait toutefois embaucher comme nourrice. En tout cas l'enfant là aussi connaîtra un beau destin ! Mais nous ne connaissons rien de la relation de Moïse avec sa famille adoptive, sa mère ne l'ayant pas confié à une famille plus sûre, mais au destin, à la vie, au Nil, au Ciel...

[3] On ne peut guère en dire plus sur Esther, faute de renseignements : sa famille a disparu lors de la prise de Jérusalem, et elle a été recueillie et élevée par son oncle Mardochée. Devenue jeune fille, elle apparaît obéissante et soumise à son oncle aimant, avant de prendre seule des décisions courageuses.

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 17:31

 

 L'homosexualité à la lumière de la Bible… Le sujet n’est pas simple et particulièrement délicat. Pas simple, parce que c'est une question qui interroge toute notre société, notre vivre ensemble, et qui interroge profondément chacun de nous.

Pourtant ce devrait être simple : la Bible ne parle guère de l'homosexualité (quatre fois en tout), cela ne l'intéresse pas beaucoup, mais quand elle en parle, c'est pour condamner : dans le Deutéronome, dans le Lévitique, des livres anciens, puis dans le Nouveau Testament, uniquement dans deux lettres de Paul, aux Romains et aux Corinthiens.

Ce ne sont pas les textes les plus joyeux de la Bible : ils datent, ils sont d'une violence difficile à entendre, mais c'est la Bible !

Lévitique 20 : 10-13 : « Si un homme commet l'adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l'homme adultère et la femme adultère.

Quand un homme couche avec une femme de son père, il découvre la nudité de son père ; ils seront mis à mort tous les deux, leur sang retombe sur eux. (…)

Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu'ils ont fait tous les deux est de la dépravation, ils seront mis à mort tous les deux, leur sang retombe sur eux ».

Deutéronome 22 : 5 : « Une femme ne portera pas des vêtements d'homme ; un homme ne s'habillera pas avec un manteau de femme, car quiconque agit ainsi est une abomination pour le Seigneur ton Dieu ». (1)

I Corinthiens 6 : 9-10 : « Ne vous y trompez pas ! Ni les prostitués, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes (2), ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les arnaqueurs n'hériteront du Royaume de Dieu »

Romains 1 : 26-27 : « C'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions avilissantes : leurs femmes ont changé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; les hommes de même, abandonnant les rapports naturels avec la femme, se sont enflammés de désir les uns pour les autres, commettant l'infamie d'homme à homme et recevant en leur personne le juste salaire de leur égarement ».

 

On pouvait s'y attendre, l'homosexualité est condamnée dans ces textes, au même titre que l'adultère. Tous deux valant une peine de mort par lapidation, à coups de pierres. De même qu'il est par exemple interdit de transgresser le shabbat, ou d'égorger ses enfants pour le dieu Moloch, ce qui vaut le même châtiment...

Notons toutefois que ces condamnations de pratiques homosexuelles s'inscrivent au milieu de dénonciations d'actes qui font du tort à autrui, et qui le font avec violence, physique ou morale. Nous ne sommes pas ici dans le cadre de relations d'amour ou de tendresse.

On aurait pu citer aussi la punition de Sodome, souvent évoquée sur le sujet, ou l'épisode moins connu mais parallèle de la femme du Lévite (Juges 19), mais, dans ces textes, il s'agit de condamner le viol et la violence collectives, non telle forme de sexualité, homosexualité dans le premier cas, indifférencié dans le second.

 

En face de ces affirmations ‘lapidaires’, que dit l'Evangile ?

Paul, dans sa lettre aux Romains, continue son raisonnement au chapitre 3, en rappelant qu'aucun de nous n'est juste, mais que tous nous sommes au bénéfice de la grâce :

Romains 3 : 10-12  et 21-24 : « Comme il est écrit : Il n'y a pas de juste, pas même un seul. (…) Ils sont tous dévoyés, ensemble pervertis, pas un qui fasse le bien, pas même un seul. (…)  Mais maintenant, indépendamment de la loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi et les prophètes lui rendent témoignage. C'est la justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient, car il n'y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, à travers la délivrance accomplie en Jésus-Christ ».

Ajoutons ce résumé de tout l'Evangile, proposé par Jean (3 : 16) :

« Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne se perde pas, mais qu'il ait la vie éternelle ».

 

C'est avec tout cela qu'il faut nous débrouiller :

- Des condamnations claires, mais qui ne parlent pas de relations affectives ;

- L'affirmation que tous nous sommes injustes et condamnables ;

- Et celle que la foi a remplacé la loi, et que tous nous sommes gratuitement justifiés en Jésus-Christ.

Que dire ?

Entre, d'un côté, la condamnation brute de pratiques sexuelles : adultère, zoophilie, homosexualité, qui parlent de possessions physiques et sont entourées d'autres comportements évoquant l'excès, la violence, la débauche, mais qui par exemple trouvent normales la polygamie ou les mères porteuses, et ne parlent ni d'amour, ni de tendresse ;

et, de l'autre côté, un Evangile qui nous déclare tous injustes, mais tous graciés et tous justifiés. Justifiés : regardés comme justes par Dieu !

 

Que dirait Jésus aujourd'hui ?

Mais déjà, dans ces textes de condamnation, rien n’étonne-t-il ? Ils concernent des comportements immoraux : violence, injustice, débauche... Et y incluent l'homosexualité. Mais avec l'homosexualité, s'agit-il de moralité ? Ou d'une réalité qu'on n'a pas choisie ? S'il s'agit de morale, si l'homosexualité se choisit, alors l'Islam et les voix officielles du Judaïsme, du Catholicisme et des Evangéliques peuvent avoir raison de la condamner, avec le Lévitique et les lettres de Paul.

Mais s'il ne s'agit pas de morale, de bien ou du mal, mais d'un état de fait que l'on subit, qui touche certains hommes et certaines femmes ? Cinq à dix pour cent d'une population, quelle qu'elle soit, parait-il... (3)

Et si, tout simplement, Paul et les auteurs du Lévitique ou du Deutéronome n'avaient pas les connaissances que nous avons et n’étaient pas informés de cette réalité ? De même qu'on pensait alors la terre au centre de l’univers, ou qu’on attribuait les maladies, notamment psychiques, à des démons ou à une punition divine, et leur guérison à des miracles

 

Serions-nous, pour autant, bibliquement désarmés ? Pas forcément. Jésus lui-même n'évoque jamais le sujet : en matière de sexualité ou de conjugalité, il ne s'intéresse qu'à la fidélité, jamais à la forme ou à l'objet de nos amours.

Mais la Bible me dit une chose, qui est pour moi, une absolue certitude et suscite mon infinie reconnaissance : Dieu ne juge pas.

Dieu ne me juge pas. Il me pardonne. Il me justifie quel que je sois.

Et ce pardon m'interdit de juger autrui.

L'Evangile ne juge pas, il accueille.

Dieu ne rejette pas une partie de sa propre création, Il ne regrette rien de ce qui est inclus dans ce qu'Il a créé.

Alors l'homosexualité en tant que telle ne peut en rien être une faute, un péché, un vice ou une tare, ni une cause de rejet, de mépris, ou d'exclusion. Ce n'est pas une question de morale.(4)

La question de morale se pose ailleurs : dans la façon de faire, le discernement, le vouloir le bien des autres à la lumière de l'Evangile. Et là nous sommes tous concernés : ce sont nos comportements amoureux et sexuels à tous qui sont interrogés à la lumière de l'Evangile : que vivons-nous ? Le respect ou l'utilisation ? La tendresse ou la contrainte ? L'échange ou la violence ? La fidélité ou la désinvolture ? Voilà les seules choses qui comptent, les seules à mettre sous le regard de Dieu, et parfois son pardon. Le reste ne nous regarde pas.

Je pense que c'est cela que Jésus aurait dit. Accueillant les homosexuels de la même façon que toute personne rejetée ou souffrante.

Comment imaginer qu’il ait considéré un état, qu’on n’a pas choisi et qui entraîne souvent de si grandes souffrances intérieures et sociales, comme un péché ?

 

Demeure toutefois une autre question dans ce dialogue entre la Bible et l'homosexualité : le projet de Dieu pour sa Création.

Et par conséquent le premier chapitre de la Bible, celui où l'être humain est créé (Genèse 1 : 27) :

« Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa ».

Ainsi, au commencement, Dieu créa l'être humain à son image : homme et femme. Il créa le couple. Il le créa relationnel et capable d'amour, à son image. Mais ce couple, Dieu le créa différencié : homme et femme, différents et complémentaires. Et toute la Création fut elle-même un travail de séparation, de distinction, d'altérité.

Et c'est bien ainsi que la reproduction, partout sur la terre, a été voulue : par différentiation, quelle que soit l'espèce animale. Presque toujours la reproduction nécessite deux êtres, un féminin et un masculin. Et cette loi de la reproduction sexuée nous offre quelques merveilleux cadeaux, quatre en tous cas :

le plaisir lui-même, d'abord : le désir, l'élan vers l'autre, le plaisir ;

que chacun de nous soit absolument unique, puisque le fait d'être issu de deux parents différents nous assure d'avoir un programme génétique et une histoire uniques dans l'univers : d'être donc unique ;

l'altérité dans le couple, où je rencontre un semblable différent, qui me révèle à moi-même, m'invite à moi-même par sa différence, donnant la possibilité de s'aimer ;

enfin une autre différence, celle des générations, celle qui me permet de m'inscrire dans une histoire, puis d'accueillir un bébé, un petit, et donc de devoir protéger, transmettre, conduire à l'autonomie, bref d'être responsable.

Voilà ce qu'offre la Création, telle que Dieu l'a voulue. Magnifique cadeau ! Grâce en soit rendue au Créateur !

 

Mais voilà que dans cette Création, il y a des « bugs ». Ne parlons pas de ceux que nous y introduisons nous-même, par nos orgueils, nos égoïsmes, nos inconséquences, nos exclusions ou nos cruautés.

Parlons des « bugs » qui sont naturels, justement, qui font partie de la Création et sa merveilleuse diversité.

Il paraît que l'homosexualité existe aussi chez les animaux, disent ceux qui connaissent.

Elle pourrait exister dans la Bible, avec l'amitié entre David et Jonathan, que David, rapporte la Bible, aimait plus que les femmes.

Elle existe autour de nous et parmi nous.

Elle n'est pas une faute, un mauvais choix, une tare ou un vice, elle est un fait, plutôt une malchance, et souvent une souffrance, souffrance de vivre un décalage ou une incertitude entre son corps et son orientation ; souffrance de subir constamment le lourd regard des autres et l'ostracisme social ; souffrance de devoir renoncer à avoir des enfants de façon naturelle et socialement admise.

Et au titre de cette souffrance, comme au titre d'être humain, une personne homosexuelle a droit à la même compassion, la même fraternité, le même accueil, la même communauté, la même bénédiction, que tout être humain. Puisque, de toute façon, nous avons tous nos propres fêlures et nos propres désarrois, quels qu'ils soient, visibles ou secrets.

 

Mais reprenons ce que Dieu a voulu en créant l'être humain distinct en deux genres, homme et femme, à son image.

Que peuvent en penser des homosexuels pour eux-mêmes ?

Le plaisir et le désir ? Ils le connaissent eux aussi. Et eux aussi, peuvent le vouloir et le vivre avec tendresse, respect, fidélité, engagement.

L'altérité dans le couple ? Mais justement parce que chacun de nous et unique, issu de deux parents différents, et que l'unicité de chacun ne se réduit pas à être homme ou femme, l'altérité est aussi réelle dans un couple homosexuel que dans un hétérosexuel, cette altérité étant de toute façon différente et variable d'un couple à l'autre, nous le savons tous. Si un couple homosexuel s'aime, c'est justement, comme dans un couple hétérosexuel, parce qu'ils sont à la fois semblables et différents.

La procréation ? Mais quelle que soit la façon dont des couples homosexuels ont déjà, auront ou élèvent des enfants, ces enfants proviennent ou proviendront de deux individus distincts, au programme génétique différent, et ils seront uniques dans l'univers.

Alors ne peut-on pas dire que tout couple, tout amour, toute amitié est d'une certaine façon à l'image de Dieu ? Y compris un couple ou un amour homosexuel ?

 

Finalement... peut-être le Créateur n'a-t-il pas si mal fait les choses.

Peut-être que s'Il a permis des « bugs » dans sa Création, Il a aussi permis que les merveilleux cadeaux offerts par sa création de l'homme et de la femme soient accessibles à tous, homosexuels ou hétérosexuels, malgré les « bugs ». Cela afin que le but de sa Création, l'amour, soit toujours possible, quoiqu'il arrive.

Et que des êtres humains, hétérosexuels ou homosexuels, puissent se rencontrer, se reconnaître, s'aimer, se respecter, s'engager l'un envers l'autre. Et certainement être bénis par Lui, le Créateur. Nous, eux, et nos engagements d'amour.

 

Alors... oui, sans doute pouvons-nous accepter paisiblement cette évolution probable de notre société civile et des mentalités. Plutôt que de condamner, comme tant de religions, depuis tant de siècles.

Et quant à bénir des personnes qui s'aiment, n'y sommes-nous pas déjà prêts ?

 

Alors... que Dieu nous bénisse, nous tous, et nous garde sous son immense pardon et sa grâce.

« Car Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais qu'il ait la vie – la vie éternelle ».

 

 

Jean-paul Morley

dimanche 3 février 2013

 

(1) Pour l’anecdote, la loi de Napoléon en 1800 interdisant le port de pantalons par les femmes, vient juste d’être abrogée : le 31 janvier dernier !

(2) Ce mot semble renvoyer à la pratique reconnue dans la Grèce antique d’une relation amoureuse et sexuelle temporaire entre un homme mûr, généralement marié, et un adolescent.  Il s’agir dans ces cas plus de bisexualité que d’homosexualité.

(3) Ce que montrent les études scientifiques. Et l’homosexualité a cessé en France d’être un délit en 1982, et une maladie en 1981 ; en 1992 pour l’OMS.

(4) Par ailleurs, si l’homosexualité est un péché, alors la question est encore plus simple : ce péché est couvert par le pardon de Dieu. Le don du Christ et la confiance en lui suffisent à rendre justes aux yeux de Dieu les personnes concernées.

 

 

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 12:17

(Reprise d’un document de Christian BARBERY)

 

Jésus est condamné au supplice de la croix, et meurt à Jérusalem le 7 avril 30 ou le 3 avril 33.

Une chose est sûre, Jésus n'a rien écrit, si ce n’est une fois sur le sable...

Cependant, ses paroles et gestes donnèrent très vite naissance à des traditions orales qui en conservèrent le souvenir, avec plus ou moins de précision.

Mais au départ, pas encore de textes – hormis ce qu'on appelle l'Ecriture, c'est à dire la Bible hébraïque (Premier Testament).

 

Les premiers écrits

Après la mort de Jésus que se passe-t-il ? Jésus était mort, et pourtant on disait qu'il s'était réveillé ou relevé, deux verbes que nos traductions rendent par « ressuscité ». Cela signifie que si Jésus n'était plus présent, il ne continuait pas moins d’être et d'agir auprès des siens.

Un instant désemparé, les premiers groupes de disciples se reconstituent en Galilée, en Judée, à Jérusalem. Ils se rassemblent, et au cœur de leur rassemblement, ils font mémoire du Christ.

Mais comment faire mémoire ?

On suppose qu'une certaine activité littéraire se déploie tout au long des 20 premières années du christianisme. Mais aucune œuvre ne nous est parvenue. Pas d'originaux. Il ne nous reste que quelques vestiges dans les écrits rassemblés par le Nouveau Testament.

 

Les premiers textes sont des textes liturgiques utilisés au cours du culte chrétien et formant le noyau de l'enseignement :

 En particulier des Confessions de foi, prononcées également devant les tribunaux romains lors des persécutions. La plus simple et la plus ancienne est sans doute : Jésus est Seigneur (Actes 8 : 37 ; Hébreu 4 : 14 ; Romains 1 : 3), une confession plus élaborée : 1 Corinthiens. 15 : 3 à 5. « Christ est mort pour nos péchés... »

Proches de ces confessions de foi, des hymnes dont l'un des plus anciens est cité par l'apôtre Paul dans sa lettre aux Philippiens (Philippiens 2 : « De condition divine, il s'est dépouillé... »). Un des seuls textes qui suggèrent, mais n'affirment pas, que Jésus soit lui-même Dieu.

Pendant le culte, on célébrait aussi des baptêmes. Quelques traces dans certains manuscrits du livre des Actes : Actes 8, 36-37, avec ce dialogue entre Philippe et l'eunuque éthiopien :

«- Voici de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je reçoive le baptême ?

-Si tu crois de tout ton cœur, c'est possible.

-Je crois que Jésus-Christ est Fils de Dieu ! »

De même pour des liturgies de la Sainte Cène, dont on a les traces dans les évangiles, et chez Paul dans la lettre aux Corinthiens 11, avec la mention « Faite cela en mémoire de moi »

Desprières sont également parvenues. La plus fameuse et la plus répandue sans doute dans les premières communautés est le Notre-Père dont nous possédons deux versions, qui circulaient séparément dans les communautés primitives.

 

A côté de ces textes liturgiques, commencent à se rédiger des recueils sur Jésus :

D'abord les Récits de la passion, les plus anciens. Avant de raconter la vie de Jésus, on raconte sa mort. C'est capital, par ce que c’est le centre de la foi chrétienne et là qu’elle commence.

Puis on complète par les récits de Pâques.

Ensuite des documents biographiques, en particulier des récits de miracles, en remontant de la mort jusqu'à l'enfance, puis la naissance, le tout de caractère merveilleux.

Enfin ou parallèlement, des collections de paroles ou sont réunis des paraboles, des apophtegmes, des controverses... par exemple sur la Loi ou sur la fin des temps.

 

Ainsi, lorsque l'apôtre Paul prend la plume vers l'an 50, il existe déjà une certaine littérature, qui répondait aux besoins des communautés.

Mais toujours aucun texte complet ni systématique qui nous soit parvenu, uniquement de petites citations éparses dans notre Nouveau Testament.

 

L'apôtre Paul

Paul, né à Tarse dans une famille juive aisée, après avoir persécuté les chrétiens, se convertit brutalement et devient lui-même défenseur de la foi chrétienne. Il se met à parcourir le monde, entreprenant des tournées missionnaires, visitant des communautés ou plutôt fondant des communautés en Galatie, à Philippes, à Thessalonique, à Corinthe, etc. Il voyage ainsi en Asie Mineure, en Grèce, ira jusqu’à Rome.

Tout entier dévoué à son ministère d'itinérant, Paul demeurait rarement très longtemps dans les communautés qu'il avait fondées. Par contre, il écrira pour rester en contact avec ces communautés et poursuivre leur instruction.

Paul est ainsi le plus ancien des écrivains dont nous ayons conservé les écrits : des lettres.

Il écrit pour répondre aux questions des communautés chrétiennes, régler des différends, donner des recommandations éthiques, défendre et préciser la vérité de la foi nouvelle. De ces lettres, il subsiste quelques feuillets, entre 51 et 62/64 de notre ère.

° La première, et donc la plus ancienne, des lettres de Paul est l'Epître aux Thessaloniciens. C'est donc le plus vieux livre du Nouveau Testament, puisque les évangiles n'ont alors pas encore été écrits.

° Puis une lettre à l'Eglise de Corinthe, pour interpeller solennellement les frères qui s'entredéchirent. Elle contient le fameux chapitre 13 de I Corinthiens, un hymne à l'amour fraternel.

° Paul écrit ensuite plusieurs lettres qu'il confie à Timothée et à Tite, et qui se trouvent réunies dans la deuxième lettre aux Corinthiens.

° Suivent, au terme de son activité missionnaire en 56/57 depuis Rome, l'épître aux Romains dont l'intention est d'introduire une réflexion systématique sur la foi nouvelle,

° enfin celles aux Galates et aux Philippiens,

° et un dernier billet, à son ami Philémon.

 

Les autres lettres

A la fin de la période apostolique, la plupart des villes sont touchées par le christianisme.

Mais commencent alors les persécutions, et l'hostilité croissante entre la Synagogue et les chrétiens.

Des théologiens prennent alors la plume et rédigent des lettres pour exhorter leurs frères. Vers 80, paraît l'Epitre de Jacques qui, parce qu'elle ne contient que deux références à Jésus, fort discrètes d'ailleurs, sera considérée par certains comme un écrit juif ; et peu après c'est la première Lettre de Pierre qui est destinée à quelques communautés chrétiennes d'Asie Mineure, dont les membres sont en proie à la persécution de Domitien.

En réalité, il ne s'agit pas vraiment de lettres comme du temps de Paul, mais de brefs traités de doctrine et de morale chrétienne. C'est ainsi que paraît vers la fin du 1er siècle la première édition d'un ouvrage important, la Doctrine des Douze apôtres (non retenue dans le Nouveau Testament) appelée plus couramment la Dydachè, aux sources sans doute contemporaines des apôtres et plus anciennes que celles des évangiles.

Et vers le même moment, l'Epitre aux Hébreux.

En se réclamant de l’autorité de Paul et sous son nom, sont écrites sans doute par certains de ses disciples d’autres épitres : 2 Thessaloniciens, Timothée, Tite, Ephésiens, Colossiens.

 

Ces lettres rédigées au cours du dernier tiers du premier siècle tentent de formuler la doctrine chrétienne et d'exhorter les chrétiens à s'y conformer. Une tentative qui rebondira plus tard avec les conciles et les hérésies.

 

 

Les évangiles

Mais progressivement s’impose la question de savoir ce que Jésus lui-même aurait dit s'il avait été présent. Des recueils de paroles circulaient depuis longtemps. Mais rien de complet.

C'est alors qu'un auteur, présenté sous le nom de Marc, a l'idée géniale de mettre par écrit pour la première fois ce qu'il appelle l' « Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu ».

Evangile, c’est à dire ‘Bonne Nouvelle’ du salut que Dieu a offert aux hommes en envoyant Jésus, le Christ.

Jusqu'ici, la préoccupation avait été de tirer les conséquences de la venue du Christ plus que de le laisser parler lui-même. Alors, rassemblant toute la documentation disponible, cet auteur rédige la chronique du ministère de Jésus, à partir de Jean-Baptiste et jusqu’à Pâques. D'autres suivront.

Toutefois, il ne s'agit pas de raconter simplement ce que Jésus a fait et dit. L’objectif est d'annoncer l'Evangile aux membres d’une communauté, de les enseigner et de répondre à leurs questions. Ces auteurs sont convaincus qu'ils ne pourront mieux faire que redonner la parole à Jésus lui-même.

En fait, ils sont moins intéressés par ce que Jésus a exactement fait et dit, que par la portée de ses paroles pour leur communauté d’alors. D'où ce trait caractéristique de ces livres, qu'on appellera Evangiles dès le milieu du 2ème siècle, d’être des actes de foi et de prosélytisme plus que des documents proprement historiques. Chaque évangéliste rédigera son livre en utilisant au mieux les données traditionnelles tout en exprimant les convictions qu'il se fait de ce que Jésus veut dire aujourd'hui, dans la situation présente de sa communauté de référence.

 

° Marc est le premier à écrire. A Rome vers 64.

Marc avait sans doute des textes divers provenant de l'entourage de Pierre. Il n’est pas palestinien, et écrit pour des communautés pagano-chrétiennes. La foi, pour lui, n'est pas une certitude immuable mais la recherche patiente du Christ à travers les milles obstacles de la vie ; un Christ caché.

Et ce n'est que devant la croix que se reconnaît qui est vraiment Jésus.

 

° Matthieu écrit vers 80 / 85. En Syrie, ou Antioche ?Mais dans une communauté judéo-chrétienne.

Il a pour base le document de Marc, mais aussi un recueil de paroles de Jésus désigné sous le nom de ‘Logia’ (= les paroles), dite ‘source Q’, de l'allemand Quelle : source).

L'identité de Jésus n'est plus un secret comme chez Marc, c'est le Seigneur souverain qui a tout pouvoir au ciel et sur la terre, et annonce le Royaume de Dieu en train d’advenir.

Et pour permettre aux communautés d'assumer leur tâche d'éducation, Matthieu fait de son évangile une sorte de manuel pédagogique pour chrétiens.

 

° Luc rédige vers 85 / 90. Un chrétien de culture grecque.

Médecin semble-t-il, qui a un souci d'historien. Peut-être compagnon de Paul.

Il compose sur la base de l'Evangile de Marc et des Logia, dans une version un peu différente de celle de  Matthieu. Il a le souci de l'histoire du salut, et Jésus, à ses yeux, a été mandaté par Dieu pour accomplir les promesses de salut envers son peuple puis au delà.

Luc complétera son œuvre en rédigeant les Actes, second volume où il décrit l'expansion du Christianisme dans le monde, en particulier grâce à Paul. Il est persuadé que le Seigneur ressuscité continue d'être présent dans les communautés chrétiennes.

 

° Jean, vers 90/100, soit à Ephèse (Turquie), soit en Syrie (Antioche ?).

Au moment de la publication de l'Evangile de Jean, le conflit entre l'Eglise et le judaïsme est majeur. L'auteur se fonde sur différents documents, dont un recueil de « signes » afin de montrer que Jésus est le Fils descendu d'auprès du Père pour donner la vie au monde, le Messie. A ce recueil de signes, il ajoute les testaments spirituels que Jésus avait transmis aux apôtres : longs discours avant la croix, prière sacerdotale.

Cet Evangile de Jean sera composé progressivement avec des auteurs successifs dont les apports peuvent se déceler.

Le même auteur, ou plutôt l’école de pensée et de foi qu’il a probablement fondée à Ephèse (Jean est le plus mystique des évangélises, presque gnosticisant), ce qu’on appelle la tradition johannique, produira également les 3 épitres de Jean puis l’Apocalypse (‘Révélation’ en grec)

 

Ainsi le premier livre de la Bible, la Genèse, commence par la création du monde ; et le dernier, l’Apocalypse ou révélation, évoque la fin du monde et la victoire du Royaume de Dieu. Entre les deux se joue l'histoire du salut, l’histoire humaine, notre histoire...

 

 

Conclusion :

 

Les évangélistes n'ont pas voulu écrire une biographie de Jésus. Ils ont annoncé une Bonne Nouvelle à travers des épisodes de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ.

Leurs auteurs n’imaginaient pas que ces livres seraient étudiés plus tard dans le monde entier. Ce sont des proclamations et des enseignements destinés à des communautés précises, qui étaient confrontées à des problèmes particuliers de leur époque.

Progressivement ces écrits ont circulé dans les différentes Eglises, et un consensus s'est dégagé pour leur reconnaître une autorité en matière de foi. Les critères évoqués furent l’ancienneté et l’apostolicité (écrits par les apôtres eux-mêmes). Les critères réels furent à la fois plus subjectifs (leur authenticité reconnue par le plus grand nombre, en raison de leur force de conviction intérieure), et malgré tout objectifs (leur résistance aux théologies divergentes, indice de leur antériorité).

D'autres Evangiles ont été écrits (Thomas, Marie…), d’autres épîtres également, mais leur insistance sur le merveilleux ou leur caractère polémique ou gnosticisant, ne les feront pas retenir dans le canon du Nouveau Testament. Un canon qui  ne s’est fixé que très progressivement et dans la douleur, certains livres en ayant été retirés après y avoir figuré, d’autres n’y étant entrés que tardivement.

L’ultime fixation date des alentours de l’an 400 : très tard.

 

Total :

               4 Evangiles

               1 Actes

               21 Lettres

               1 Apocalypse « Révélation »

                                                                         Soit   27 Livres dans le Nouveau Testament.

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 10:28

 

 

Introduction

 

D’abord une évidence : tous ces textes, datant du VIe-Ve siècle avant notre ère, sont évidemment des textes mythologiques, et non pas historiques — même s’il a probablement existé un ancêtre chef de clan Abraham, et un autre Jacob, dans un passé plus ou moins lointain. Et c’est tant mieux qu’ils soient plus mythologiques qu’historiques, parce que cela signifie qu’ils parlent de nous….

Ensuite, un premier constat : franchement, cette famille n’est pas très sympathique. Qui en voudrait ? Qui voudrait d’Isaac comme père ou comme mari, plein de bonne volonté mais pas très malin, au point d’être grossièrement trompé par son épouse et son fils ? Qui voudrait de Rebecca, si prompte à jouer son mari, pour épouse ? Qui voudrait d’Esaü, si balourd, ou de Jacob, si retors, comme frère ou comme ami ?

D’ailleurs Jacob, le patriarche Jacob, est souvent mal aimé dans la Bible, il est par exemple condamné par le prophète Osée, dans un texte évidemment antérieur à la rédaction de ces récits de la Genèse.

Peu sympathiques, c’est vrai, mais on ne comprendrait rien à toute cette histoire si on oubliait un seul instant que la fabuleuse promesse faite à Abraham recouvre et commande tous ces événements : ce dont il est question, c’est de la transmission d’une bénédiction qui doit et qui va changer la face du monde.

Cela posé, regardons donc ces deux frères, puisque ce sont eux qui nous intéressent. Quoique… pas de conflits entre frères sans implication des parents…

Je vous propose trois temps :

 

I. Des jumeaux

II. Des événements

III. Parabole de l’humanité et réconciliation

 

I. Des jumeaux

 

D’abord ils sont jumeaux... C’est-à-dire mêmes et autres. Il y a donc entre eux à la fois fusion et rivalité, complicité et détestation, intimité et besoin d’autonomie. Chez Jacob et Esaü, tels que la Bible nous les présente, c’est bien cette rivalité qui l’emporte et va entraîner le désir de faire disparaître l’autre, soit celui qui est devant, soit l’usurpateur. Ici, comme dans tant de fratries, l’aîné semble toujours être blessé de ne pas suffire aux yeux de ses parents ; tandis que le cadet semble toujours blessé de n’être que le second, et pourtant le meilleur.

Ce genre de contentieux insurmontable, si fréquent dans les fratries, devient une dette inextinguible réclamée aux parents. Et souvent le puîné, comme ici avec Jacob, renverse le destin. L’image en est donnée quand Jacob déplace la pierre qui bouche le puits où Rachel vient abreuver son troupeau : il renverse la coutume ancestrale, il renverse les règles sociales, il bouscule l’ordre établi par les divinités.

Justement : quels sont ces parents ? Contrairement à ce qu’elle-même prétend, la Bible dévoile que ce n’est pas le père, Isaac, qui pèse ; mais la mère, Rebecca. Isaac le père pèse peu. Dans toute cette histoire de frères, le père est passif, quasi absent, ou alors facilement manipulé. Rebecca, la mère a en revanche un rôle décisif : c’est elle qui choisit, décide, joue, trompe, conduit ; c’est elle qui écarte son aîné Esaü, en ridiculisant son mari à propos de la bénédiction, puis rejette son aîné à cause de ses épouses.

Et l’on comprend soudain que Rebecca a bien fait d’avoir des jumeaux, pour bien séparer l’hérédité de chaque parent :

un aîné qui ressemble au père, chasseur, mangeur de gibier, pas très malin ni très soucieux d’à qui il transmettra la fabuleuse bénédiction de Dieu à Abraham ;

un puîné, qui pourra, lui, ressembler à la mère, paisible, intelligent, intériorisé, c’est-à-dire spirituel ; et conscient de la valeur inouïe de la bénédiction offerte à son grand-père.

L’un, aimé de son père, s’égare, se trompe, dédaigne l’essentiel, et à deux doigts de lutter contre Dieu, mais finit par réussir matériellement après un parcours banal, puis disparaît.

L’autre, aimé de sa mère, réussit, hérite, lutte contre Dieu et les hommes, et finalement porte, perpétue et transmet, lui seul, la bénédiction, devenant Israël et le père de tout Israël. Lui ne se trompera pas, il n’épousera pas de filles du pays, mais il ira épouser en Orient des filles de sa famille d’origine, et plus précisément des nièces de sa mère. Et justement pas de son père… tandis qu’Esaü, lui, épousera en troisième noce une nièce de son père. C’est ainsi la généalogie de Rebecca qui l’emporte sur celle d’Isaac. Remarquons au passage que Jacob épousera deux sœurs, elles aussi antinomiques et rivales, et qu’il aimera la plus jeune, Rachel…

Ainsi donc Rebecca, en donnant naissance à un double fils, se donne à elle-même la possibilité de se perpétuer, à défaut d’avoir un mari — qu’elle n’a pas choisi — qui en vaille la peine. Ou plutôt, elle permet à son mari, dépositaire de la bénédiction, d’avoir malgré lui un descendant digne de cette bénédiction et capable d’en assumer la charge.

 

La justesse du choix de Rebecca envers son cadet, à côté d’un Isaac inattentif, va s’éclairer aux travers de chaque épisode de la relation entre les deux frères.

 

 

II. Des événements

 

Les deux frères se battent dès le sein de leur mère, dans son ventre. Ils naissent.

L’un est animal, velu, nommé pour un caractère extérieur : “roux”, c’est Esaü.

L’autre est volontaire, décidé, nommé pour un caractère intérieur : “talon”, ou plutôt talonnant : “celui qui s’accroche” au talon de celui qui le précède. C’est Jacob.

Esaü vivra dehors : le Rouge, chasseur, fera couler le sang, et voudra celui de son frère.

Jacob aimera vivre dedans, sous la tente — lieu de pouvoir, lieu d’engendrement, plus tard abri pour le coffre des Tables de la Loi, mais aussi symbole de la vie intérieure, de la vie spirituelle. Mais il devra s’exiler…

Et les parents choisissent : Isaac aimera Esaü, Rebecca aimera Jacob, un choix qui les juge un peu…

 

Les deux frères, devenus grands, se marient. Esaü épouse qui passe devant ses yeux, des filles du pays des Hittites, plus tard une cousine, pour se rattraper aux yeux de sa mère.

Jacob, lui, prend son temps, il épargne même son désir, il épargne pour son avenir ; il mérite chacune de ses épouses, sept ans de travail pour chacune ; il sait qui, où et pourquoi, il épouse.

 

-  Les deux frères échangent un plat de lentilles contre un droit d’aînesse. La Bible ne plaisante pas avec le droit d’aînesse : le Deutéronome (21 :15) le stipule : il est interdit de priver un aîné de sa part d’aîné — même s’il n’est pas, ou si sa mère, n’est pas aimée. Pourtant Esaü s’en dessaisit  contre le fameux plat de lentilles, un brouet rouge, dit la Bible, rouge comme lui… Comment pourrait-on davantage le  ridiculiser ? Comment pourrait-on davantage montrer le désarmant mépris d’Esaü pour la bénédiction de son grand-père, qui concerne toutes les nations de la terre ? Mais montrer aussi, sans doute, sa trompeuse certitude que son droit d’aînesse est inaliénable, et qu’il sera toujours l’aîné, le dominant.   

Esaü, le petit-fils d’Abraham à qui fut donné la bénédiction, est montré ici comme grotesque, cervelle de moineau, sans vision ni piété, animal tristement terre-à-terre. Le texte dans cet épisode est incroyablement cruel. Tandis que Jacob y est montré impitoyablement calculateur, ambitieux, sans scrupules, retors — il fera pire avec son beau-père Laban — mais conscient de la valeur capitale de la bénédiction, qu’il ne faut pas laisser confiée à son balourd de frère, une bénédiction dont le droit d’aînesse est la clef. Jacob s’accroche au talon de celui qui le devance, pour le supplanter.

Esaü avait faim. Jacob aussi, qui s’était préparé un petit plat parfumé. Ils auraient pu le partager, en frères. Mais non, il y renonce pour une tout autre faim, pour supplanter son frère. Il épargne à nouveau.

 

-   Les deux frères cherchent la même bénédiction. Et cette fois, c’est le propre fils d’Abraham, Isaac, le père des deux jumeaux, qui est ridiculisé. Et l’on comprend soudain que c’est Rebecca, non pas la descendante d’Abraham mais l’alliée, qui a hérité en réalité de la promesse divine, et qui s’emploie à la transmettre à celui qui en est digne. Ce n’est pas le sang — la génétique, dirions-nous aujourd’hui — qui compte, mais l’aptitude à percevoir et à recevoir ce qui vient d’ailleurs, de plus haut, de plus grand que soi ; l’intuition de Dieu et l’aptitude à entrer dans le destin, dans l’histoire, dans le divin. Elle sait que l’un de ses fils possède cette aptitude, mais qu’elle manque à l’autre.

Mais l’on comprend aussi le cri de désespoir d’Esaü, sa colère et ses pleurs ; on comprend le désarroi d’Isaac, son père, atterré et impuissant devant son erreur, car la bénédiction ne lui appartient pas, elle venait de Dieu, elle ne peut se transmettre deux fois ; on comprend alors la haine d’Esaü, réellement floué, trompé par ses plus proches : sa mère, son frère jumeau, son père, qui n’a pas su le reconnaître ni le protéger, lui, le fils aîné et aimé…

Alors Esaü décide d’attendre la mort de son père pour tuer son frère. Rebecca, leur mère, qui toujours conduit l’histoire, le devine et ne veut pas perdre ses deux fils en un seul jour, l’un assassiné, l’autre assassin de son frère. Alors elle manipule à nouveau Isaac, et exile son fils préféré, maintenant porteur de la promesse, pour sauver sa vie.

Quant à Esaü, il épouse enfin une cousine, certes, mais trop tard : il continue de penser à lui, à ses parents, mais toujours pas à Dieu.

Et les deux frères sont maintenant irréconciliables.

Mais avant de voir comment ils se réconcilient, une petite digression.

 

III. Parabole de l’humanité et réconciliation

 

Et si cette histoire de frères, rocambolesque, à la fois triste et joyeuse, était une parabole de l’humanité ? Comme si nous avions là deux façons très différentes d’être humain :

d’un côté, Esaü, un être de chair, de force et de peu d’intelligence, peu flatté, représentant le versant uniquement humain de l’être humain, charnel, pesant, égocentré ;

et de l’autre côté, Jacob un être humain tout autant de chair, et même de ruse, de malignité, de convoitise, bref tout aussi humain, mais… qui place sa vie, ses combats, ses ambitions personnelles dans beaucoup plus que soi, qui fait une place, en lui et dans sa vie, pour plus que soi, pour quelque chose qui vient d’ailleurs, d’en haut. Quelque chose qui va plus loin dans le temps, au-delà de sa propre vie, et plus loin dans l’espace, au-delà de ce qu’il peut voir ou posséder.

Donc toujours humain, mais inscrit dans plus grand que l’humain, au-delà de soi. Alors, et c’est cela que j’aime en lui, Jacob le plus ou moins sympathique, le redoutable, devient très intéressant, très interpellant, comme un miroir qui nous est proposé et qui nous ressemble. Car c’est celui-là qui va être en mesure de se réconcilier…

           

Comment va-t-il faire ? Car cette fois il a peur, et le risque est grand. Il y a en Genèse 32 :12, un très beau verset. Jacob s’adresse à Dieu : “Délivre-moi, car je crains qu’Esaü ne vienne me frapper, tuant la mère sur les enfants”. Jacob craint d’être frappé par son frère, il sait qu’il le mérite, mais il craint qu’il tue également ses épouses et ses fils. Ce qu’il dit aussi, c’est sans doute : “Qu’Esaü ne vienne me frapper moi, un des deux frères, tuant ainsi notre mère à travers ses enfants, perdant les deux en un seul jour, comme elle l’avait craint …”

Alors comment va faire Jacob, puisque son frère vient à sa rencontre avec quatre cents hommes ? Comme toujours, avec beaucoup de ruse. Il va se minorer, et offrir des compensations :

Compensation financière, et conséquente : deux cent vingt chèvres et boucs, autant de brebis et béliers, trente chamelles et leurs petits, cinquante vaches et taureaux, trente ânes et ânesses… Une fortune. Et en plusieurs lots, pour décupler l’abondance.

Mais aussi compensation morale : Jacob va s’humilier, se présentant lui et sa famille comme le serviteur de son frère, son seigneur ; soumis, modeste humble, se prosternant sept fois — même si personne n’est dupe, peu importe c’est le positionnement qui compte. D’une certaine manière avec les troupeaux et les enfants (“ils sont à toi”) il lui restitue le contenu de la bénédiction… Mais pas la bénédiction elle-même ! Cela ne suffira pas, cela ne peut que préparer :

Jacob exprime le repentir : “je désirais gagner ta bienveillance”, mais en hébreu le terme, repris plusieurs fois par Jacob, signifie “grâce”, celle de Dieu ; et Jacob reconnaît ainsi  le mal commis jadis. Et pour qu’il n’y ait là aucun doute, il ajoute : ‘’Ma rencontre avec toi a été comme une rencontre avec Dieu’’, c’est-à-dire Celui qui pardonne…

Jacob insiste jusqu’à ce que son frère accepte les dons, pour sceller publiquement la réconciliation et l’officialiser : une fois les dons acceptés, l’acte est public ; il devient socialement et moralement impossible à Esaü de s’en prendre à son frère qui vient de s’humilier devant lui et de le sceller par ses énormes présents.

Enfin… Jacob s’éloigne et insiste pour s’éloigner. Il met une nouvelle distance entre les frères, réconciliés sans doute, mais lourds d’une haine lointaine. Chacun de son côté, et surtout pas côte à côte ! Ils ne se verront plus et la Bible n’entendra plus parler d’Esaü si ce n’est trois chapitres plus tard, pour enterrer ensemble leur père. Ensuite, au lieu de tuer son cadet comme il l’avait juré, Esaü s’en va dans une autre région, “loin de Jacob” dit la Bible, lui laissant ainsi, de fait, le pays promis à Abraham, l’héritage de la bénédiction.

Comme si chacun avait accepté sa vie et répondu à sa propre vocation. Il n’y a alors plus de rivalité, on peut redevenir frères, en délaissant enfin le vieux contentieux envers les parents.

 

Jacob aura donc :

compensé matériellement le dommage ;

demandé pardon, en s’humiliant publiquement ;

puis maintenu une distance avisée…

Mais pour cela, il aura fallu le combat de la nuit au Jabbok ! Cette nuit entière où Jacob, resté seul en arrière, en attente, en doute, se sera battu contre un inconnu. Contre qui ? Contre un homme, c’est-à-dire contre les autres, comme il l’aura fait toute sa vie. Mais quand on rencontre un inconnu, on rencontre son frère, il le découvre ; et quand on rencontre son frère, on rencontre un inconnu, il le sait…

Battu aussi contre un ange, il le comprend, c’est-à-dire contre Dieu. Quand on rencontre un inconnu, on rencontre Dieu, il ne le savait pas… Et toute sa vie, Jacob aura combattu aussi contre Dieu, pour arracher la bénédiction et la réalité de la bénédiction — descendance, richesse, puis lui-même contre bénédiction. Et non seulement Dieu n’a pas vaincu Jacob, mais “celui qui s’accroche au talon de celui qui le devance” ne Le laisse pas partir tant qu’Il ne l’a pas béni, encore une fois béni.

Jacob se bat enfin contre son retour vers son frère, c’est-à-dire contre son frère, mais surtout, en réalité, contre lui-même ! Au point de repartir blessé, boiteux, à jamais diminué, ramené à l’humilité, c’est-à-dire humain — c’est même racine, la terre.

Mais de repartir aussi avec un nouveau nom, Israël, qui n’est plus un identifiant “celui qui s’accroche au talon de celui qui le devance”, mais un projet. Pas juste un projet pour cet homme et son histoire, mais un projet pour un peuple et un projet pour l’humanité.

Un projet qui se nomme “ Combattre contre Dieu” (c’est le sens du mot Israël) ! Comme si Dieu, ici, donnait à l’humanité le projet de se battre contre Lui — contre lui, Dieu !— pour lui arracher de devenir quelqu’un. Quelqu’un en tant que personne. Et en tant qu’humanité. Malgré Dieu et avec Dieu.

 

*

Ainsi, la réconciliation entre frères est donc chère, coûteuse pour qui s’y décide. C’est sans doute pour cela qu’elle est si rare. Parce que la rivalité ne se résout qu’en soi-même, qu’en nous-mêmes. Compensation, demande de pardon, distance acceptée, n’en sont que les formes extérieures.

C’est pour cela qu’elle est coûteuse, pour cela que Jacob repart en boitant, mais il devient patriarche, le père d’Israël, le peuple appelé, comme chacun de nous, à devenir une bénédiction autour de soi ; à arracher de Dieu de devenir une bénédiction autour de soi…


 

Jean-paul Morley

 

Intervention au Sam’dix-treize de l’Auditoire

La Bible sur le divan

7 février 2009

 

 

 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 18:16

JOSEPH, ses FRÈRES et leur PÈRE

 


Pour nous aventurer dans l’extraordinaire luxuriance de l’histoire de Joseph, nous nous fonderons évidemment sur la Bible, mais en nous aidant d’un travail interdisciplinaire de la Faculté de Théologie (IPT), sous la direction de Françoise Florentin-Smith, ‘Joseph en Egypte’, auquel j’ai participé. Il avait abouti à un numéro de Foi et Vie , dont je citerai en particulier les contributions de Jean-Pierre Molina, bibliste, et de Jean Lambert, philosophe et anthropologue.

 

 Joseph ! Sacré personnage. A la fois peu sympathique et l’un des plus attachants du Premier Testament ; en tout cas l’un des plus originaux et des plus surprenants.

Et puis ses frères. Et puis son père.

 

Proposons trois moments :

La haine fraternelle ordinaire

Bifurcations et substitutions

L’autre fils et l’autre père

et en conclusion : un modèle singulier

 

La haine fraternelle ordinaire

 

Avec Jacob et Esaü, nous avions deux frères. Et comme dans les nombreux contes et mythes qui mettent en scène deux frères, le plus rusé l’emporte sur le plus fort, le talent prévaut sur la naissance, le cadet sur l’aîné – revanches sur le destin. De même que dans une grande fratrie, le cadet sauve toute la famille, tel le Petit Poucet. Et tel Joseph, avec ses frères et son père. Tout cela est fort pédagogique.

Ici, avec Joseph et ses frères, nous avons à la fois le cadet d’une grande fratrie, mais aussi le cadet de deux frères : Joseph n’est-il pas né après tous les autres fils d’Abraham, comme le fils tant attendu, différent des dix autres parce que le premier enfin né de la femme aimée ? N’y a-t-il pas  d’un côté les dix fils nés presque de mères porteuses : la sœur aînée, première épouse mais mal aimée, et les deux servantes ; et de l’autre côté Joseph et son petit frère Benjamin, son double ?

Il y a donc une paire de fils, cadette, issue de la femme aimée, face aux dix des autres mères. Et bien sûr, ce cadet est de trop. Qu’est-ce que ce nouveau-né arrivé tardivement, qui tout à coup prend toute la place et devient le fils préféré, sous prétexte qu’il est né d’une mère plus aimée que les vôtres ? Qu’est-ce que ce fils autre, soudain différent des autres, ce petit nouveau qui vient casser l’unité des frères, casser la logique établie, casser l’ordre de préséance ?

De toute façon, douze frères c’est trop pour s’entendre, et le texte laisse entendre que les dix ne s’entendent pas.

D’ailleurs comment s’appelle Joseph en hébreu ? L’ajouté. Ce qui est en plus. De trop. Le surplus, l’inutile, le bon à jeter et à rejeter. Ou… à stocker. Car le plus n’est pas toujours de trop, c’est aussi ce qui s’ajoute, un plus, un cadeau, et déjà se profile une grâce possible…

Mais Joseph commence par être celui qui est de trop, et trop aimé par son père. Il n’y est pour rien, mais là commence l’engrenage : chouchou de leur père, arrogance de sa part, opposition entre eux. Les frères ne pourront se réconcilier qu’en s’unissant contre le dérangeur de l’ordre hiérarchique et affectif, le rêveur insolent qui prétend prendre la place du père, ce gamin qui se voit comme une gerbe ou un astre devant lequel les autres gerbes ou astres se prosternent…

Les frères normaux ne peuvent se réconcilier entre eux et avec leur père, qu’en éliminant l’intrus, comme un parfait bouc émissaire : puisque Joseph est de trop, il faut s’en débarrasser ! Et quand Joseph cherche ses frères, on lui répond qu’“ils ne sont pas ici”. Pas là où le lui avait dit son père. C’est-à-dire pas dans la fraternité ni l’affection, mais dans le désir de l’éliminer.

Joseph va donc comprendre douloureusement le sentiment de ses frères, et ce qu’est un bouc émissaire, en étant jeté sans ménagement dans une citerne. Mais Joseph va échapper à ce sort. Il va se révéler un Abel coriace : frère cadet éliminé, mais qui résiste. Il va comprendre que pour échapper durablement à l’élimination du surplus – lui-même – il lui faut renverser la logique. Il va découvrir la substitution, puis en user.

 

II. Bifurcations et substitutions.

 

 A la place de son sang : le sang d’un bouc ; à la place de son corps à rompre : sa belle tunique à déchirer ; à la place de son cadavre à présenter à Jacob : sa tunique tachée du sang du bouc.

Ah, les tuniques de Joseph ! Elles jalonnent toute son histoire : celle, luxueuse et bariolée offerte par son père Jacob ; sa nudité d’esclave dans la citerne ; son habit de luxe chez Potiphar, que l’épouse dépitée de Potiphar lui arrache pour l’accuser ; son vêtement de prisonnier pourtant innocent, avant d’être rasé et habillé de soie pour rencontrer Pharaon ; enfin son vêtement royal de vizir de Pharaon. Un vêtement par étape, marquant sa progression. Et parvenu au faîte du pouvoir, c’est lui qui donnera des tuniques de luxe à ceux qui lui avaient arraché sa tunique bariolée, ses frères…

Mais revenons à ces autres substitutions, décisives : après le sang du bouc à la place de sa vie, le jeu continue. A la place de la mort de Joseph, sa vente à des chameliers : sa vie contre de l’argent. Au passage, argent contre vie, sang d’un autre, corps rompu mais substitué, nous devinons qu’il s’agit de sacrifice et que nous préfigurons le Christ ; nous naviguons dans les métaphores… Toujours est-il que le surplus est épargné, c’est la grande bifurcation. Il est épargné aux deux sens du terme : Joseph, le surplus, est épargné… et mis en réserve. Et Joseph, dans sa citerne, cet endroit où l’on stocke les excédents, qui deviennent ainsi provisions, comprend cette logique, et l’appliquera : lui, qui était le cadet, le second, mais se voyait comme le premier, va se retrouver le second successif de différents personnages dominants, en veillant à ne rester toujours  que le second. De Potiphar, son patron, puis du chef de la prison, et finalement de Pharaon lui-même. Toujours le second, mais toujours le chouchou, cadet mais préféré, de son père, de Potiphar et de sa femme, du chef geôlier, de Pharaon.

Et c’est ce qui lui permet de diriger effectivement la maison de Potiphar, la prison, l’Egypte entière, et finalement, c’était le rêve initial, sa propre famille et ses frères aînés, qui l’avaient rejeté. Il se substitue chaque fois au premier, mais sans le devenir, c’est cela l’épargne : il évite ainsi de se présenter, comme jadis devant ses frères, en tant que premier et plus important — c’est à dire celui qui est de trop et qu’il faut éliminer. Il s’épargne donc, pour l’avenir, ce qui lui permet à chaque fois de monter plus haut. C’est tout l’avantage de l’épargne…

Ce faisant, Joseph devient d’ailleurs la figure du Juif qui réussit et est accueilli à l’étranger, par sa vertu, son travail et sa loyauté. En cela c’est d’Esther qu’il est le frère. Et la venue de ses frères et père en Egypte, à la fin de son histoire, se présente comme un anti-Exode.

Joseph a donc inventé la substitution-épargne, et c’est ce qu’il va expliquer à Pharaon, en lui dévoilant ses rêves — sept vaches grasses, sept maigres — et en lui recommandant de mettre en pratique cette épargne : l’excédent des années grasses, le surplus, le trop, il ne faut pas le consommer mais le mettre de côté pour l’avenir. Joseph a inventé l’économie. Au lieu de liquider l’excédent (lui-même, le blé, le bouc émissaire), on le met en réserve. Et c’est lui, le surplus épargné et mis en réserve, qui sauvera sa famille : “Dix maigres fils de Canaan dit J. Lambert, traversent le désert pour acheter du blé en Egypte”. Les bourreaux sont devenus les demandeurs, et la victime est devenue dominante. Substitution, encore. La gerbe s’est dressée. Les étoiles se prosternent.

Mais nouvelle bifurcation, Joseph va faire parcourir à ses frères le même parcours que lui : géographique, bien sûr, mais aussi moral. Lui, que ses frères ont jeté deux fois au trou, directement dans la citerne au désert, puis indirectement dans les prisons d’Egypte, il va deux fois les faire plonger, en les accusant deux fois et en retenant deux fois l’un d’eux en otage, nouvelle substitution. Avant de les faire, comme lui est monté vers Pharaon, monter à leur tour en Egypte et s’y installer sur la meilleure terre.

Toutefois, leur parcours à eux sera sans risque, car il est cette fois truqué : Joseph, comme un démiurge, manipule tout et sait qu’il ne fera aucun mal à ses frères, il ne s’agit que de représentation, de pédagogie pour amener ses frères à repentance. Et peut-être à soumission.

Joseph, victime initiale mais épargnée en échange du sang d’un bouc puis d’une somme d’argent, maintenant devenu le maître du jeu, désigne une nouvelle victime : son petit frère Benjamin, son double, son équivalent, l’autre fils de sa mère, l’aimée. La coupe en or de Joseph, cachée dans les bagages de Benjamin va accuser un innocent. Nouvelle substitution, coupe en or contre victime, cette fois Benjamin. Mais la coupe est vide, comme le sang de Joseph n’a pas coulé : Benjamin aussi sera épargné. Joseph ne veut que le reprendre auprès de lui. Mais entre-temps, ses frères auront, comme lui, connu l’angoisse de la mise au trou avant l’ascension.

Alors la réconciliation devient possible entre les frères, ils banquètent ensemble. Or, quand on mange ensemble on ne se dévore plus, on communie.

 

Voilà pour les frères, mais il faudra y revenir ; et le père donc ?

 

III. L’autre fils et l’autre père

 

Benjamin

Avant de parler du père, parlons de l’autre fils, Benjamin. Benjamin, le totalement passif. Il ne dit jamais mot, il ne fait jamais rien. Et il est au centre ! Lui, l’autre fils de la femme aimée, remplace Joseph auprès de leur père Jacob, qui refuse obstinément de le laisser partir en Egypte. C’est Benjamin qu’on veut garder près de soi, qu’on se dispute, qu’on s’arrache, lui en échange de qui on offre la vie de ses enfants ­— Ruben— ou la sienne propre — Juda –, à la place de qui l’on s’offre en esclavage, lui pour qui l’on plaide, lui à qui l’on sert quintuple portion. Lui qui est l’enjeu. En réalité, tout au long de l’histoire, si Joseph est celui qui est rejeté et qui réussit, Benjamin, lui, est celui qui est aimé et qui focalise la tendresse de tous. Jacob et Joseph se disputent à distance sa présence auprès de soi, et les dix autres font l’impossible pour le protéger — remord de ce qu’ils ont fait jadis à Joseph. Et tout à coup l’histoire de Joseph, histoire de rivalité, de substitution et de pardon, devient mieux : une histoire de tendresse. Tandis que Benjamin devient l’objet silencieux du désir, un désir de tendresse qui l’emporte sur le désir de réussite, de pouvoir et de richesse. Benjamin, dont la naissance et la vie ont coûté celle de sa mère, Rachel, la femme aimée, se substitue ainsi à cette mère comme sujet d’affection pour tous, à la place de l’épouse et de la mère qu’elle était. Tandis que Joseph, lui, en disputant à son père la garde de Benjamin, prétend en fait se substituer à Jacob, le père.

Et il réussit !

 

Jacob, le père

Jacob le père, justement. Qui a bien changé, bien vieilli sans doute, depuis le temps de son intense activité d’amoureux et d’entrepreneur ; depuis le temps d’avant qu’il se batte avec l’ange du Yabbok, se réconcilie avec son frère Esaü et devienne un patriarche…

Durant toute l’histoire de Joseph, il ne dirige plus, il subit et se plaint. Il est toujours entouré d’un grand respect, mais marginalisé, et ses propres fils le trompent au moyen d’un vêtement, comme lui-même avait trompé son père, et éliminent son enfant préféré… Son seul rôle sera d’essayer, en vain, de contraindre ses dix autres fils pour s’accrocher aux deux fils de son aimée, et les protéger. En vain.

Car finalement tous ses fils passeront, après le parcours que leur aura imposé Joseph, de la soumission à leur père Jacob, à la soumission à leur frère cadet, Joseph. Le plus jeune se substitue au père, ultime substitution et ultime bifurcation. Les frères sont réconciliés, le père est apaisé et sa descendance en sécurité ; mais au prix d’un transfert. Maintenant, le père, c’est Joseph. L’unité de la famille s’est reformée sous l’autorité d’un autre, le rejeté : le bouc émissaire est devenu le chef, il a pris la place du père.

Au dépens de Ruben, l’aîné, qui l’avait pourtant tenté : d’abord en épargnant la vie du cadet au moment de la citerne, dans l’intention de l’en retirer ; puis en séduisant la concubine de son père, Bilha…

Mais si Joseph a pu se substituer à Jacob comme père, c’est parce que lui-même lui a substitué un autre père : Pharaon. Pharaon qui l’aime et le soutient, Pharaon qui l’accueille, au point d’organiser lui-même le regroupement familial et le transfert de Canaan en Egypte du vieux patriarche Jacob et de ses fils. Car Jacob a démissionné de son rôle de père : il en use, mais il ne l’assume plus auprès des dix autres fils : devant eux, il parle de ‘mon’ fils, Joseph (et les 9 autres, auxquels il est en train de parler ?) et de ‘son’ frère Benjamin (et les 9 autres, auxquels il est en train de parler ?), ajoutant que 'tout cela retombe sur ‘moi’ (et les fils victimes, Joseph, Siméon, Benjamin, et les 9 autres, qui risquent leur vie en Egypte ?). En revanche, Pharaon a le souci d’eux tous, et lorsque Joseph, au ch.42, impose sa volonté à ses frères, par deux fois il se réclame de ‘la vie de Pharaon’, qui devient un père de substitution plus légitime que Jacob.

Joseph peut donc déclasser son propre père, qui l’a aimé mais n’a pas su le protéger, et prendre sa place. C’est bien Jacob qui vient à lui en Egypte, sous son autorité, et non Joseph qui retourne chez son père au pays… Au point que Joseph change de rang et devient à son tour un patriarche : il fausse les générations, puisqu’il ne sera plus l’un des douze ayant engendré les douze tribus d’Israël, mais le père de deux des douze (Manassé et Ephraïm) qui engendreront les douze tribus, celle de Levi étant mise à part. Encore une substitution !

Joseph accède donc  au même rang que Jacob, à celui de patriarche co-père des douze tribus.

Mais ultime prudence et ultime subtilité, Joseph, pour ne pas redevenir le surplus, le trop qu’il faut éliminer, se remet au second rang : ce n’est pas lui le maître, c’est Dieu qui a tout conduit !

 

Conclusion : Un modèle singulier

 

Au terme de cette longue histoire, tout est entente, bonheur et harmonie, comme cela n’a jamais été ; entre Joseph et ses frères, les frères entre eux, Pharaon et Joseph, les Egyptiens et les étrangers immigrés…

Mais le modèle de réconciliation proposé par Joseph est ce singulier.

Comment cela avait-il été possible entre Jacob et Esaü ? Il avait fallu :

compensation, matérielle et morale ;

humilité, pour reconnaître le dommage et demander pardon ;

et distance, mise entre l’un et l’autre.

Le fautif, puissant, compense, demande pardon à la victime, puis les deux s’éloignent.

Comment cela a-t-il été possible entre Joseph et ses frères ? Là il a fallu que les uns et les autres parcourent un itinéraire similaire de double déréliction, de double désespoir, puis de relèvement. Ce n’est plus cette fois le fautif qui est puissant et doit demander pardon, c’est la victime qui est puissante, et qui impose aux fautifs un parcours semblable au sien, avant de pardonner, un parcours nécessaire pour que la faute soit reconnue et le pardon possible. Et tous restent ensemble, mais sous l’autorité d’un seul, l’ancienne victime. Celui qui était de trop, l’excédent, le surplus épargné et stocké est devenu celui qui apporte le surplus qui sauve et qui gracie…

Deux modèles donc très différents, et si le premier ressemble à ce qui s’enseigne aujourd’hui dans la gestion des conflits, le second est beaucoup plus original, plus dérangeant, peut-être imparfait, mais bien plus sophistiqué…

Quant à la Bible, elle nous présentera d’autres Joseph, d’autres surplus, ceux qui plus tard encadrerons la vie de Jésus : Joseph, le père “de trop” pour Jésus ; et Joseph d’Arimathée, Joseph des aromates, qui, en faisant “trop” pour tenir Jésus dans la mort, en fait jaillir d’autant plus fortement la vie…


 

 

Jean-paul Morley

Communication au Sam’dix-treize de l’Auditoire

La Bible sur le divan

7 février 2009

 

7 février 2009

 

N° LXXXVI-3, avril 1987

Alors que le premier repas entre frères s’était tenu à côté de la citerne de Joseph : unité retrouvée par le rejet du bouc…

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:24

 

Du  DIEU  NOMADE 

au

DIEU  CENTRALISATEUR

Les deux lectures de Nombres 9.

 

 

 

Derrière certains textes bibliques se cachent une intention et une situation historique très différentes de ce qui semble défini en surface. Dans ce court passage du Pentateuque, sous prétexte de récit du mythe fondateur de l'Exode et d'errance dans l'espace, c'est un découpage du temps autour du Temple de Jérusalem qui se laisse découvrir à une lecture attentive. Un calendrier liturgique apparaît, qui situe ce texte vers le IV e siècle et non le XIII e, et qui consacre la prise de pouvoir du milieu sacerdotal, soutenu par l'empire perse, sur la population de Judée. Mais au travers de cette légitimation, se dessine un conflit sur l'identité de Dieu lui-même : nomade ou figé, accessible ou médiatisé, imprévisible ou gage de stabilité. La naissance du monothéisme ne va pas sans pertes.

 

 

 

* 

 

 

 

LE LIVRE DES NOMBRES

 

Une lecture attentive du livre des Nombres montre comment une symbolique de l'espace justifie un ethnocentrisme religieux.

 

Ce livre raconte la longue errance des Hébreux au désert, et par la même occasion met en scène une périgrination autour d'un espace national et sacré.  En fait, "Les Nombres", parsemés de listes et de chiffres, se révèlent chiffrés aux deux sens du terme. A travers une combinaison de traditions diverses, de recensements et de récits d'origine, apparemment peu ordonnés, un fil conducteur se dessine. Celui d'un passage entre Egypte et Canaan, d'abord, mais aussi celui de peuples divers et inorganisés à un peuple unifié et organisé autour d'un lieu, le Lieu, la Demeure.

 

 

Moments de crise

 

Tout moment frontière est dangereux. Entre Egypte et Canaan, il n'y a pas encore de pays, ni de peuple, ni de culte, ni de loi ; Dieu lui-même n'est pas très bien défini ni situé. L'unification et la définition du peuple se feront donc à la faveur de ce moment de crise, au travers d'une succession de révoltes, de contestations, d'éliminations en chaîne, de guerres et de morts célèbres, qui balisent un territoire et écartent du peuple le risque intérieur que représente sa diversité d'origine. A chaque étape, on émarge, on épure, et le "ramassis" d'origine (Nb 11,4, cf Ex 12,38) devient peuple structuré. A terme, l'unité cultuelle, politique et géographique est aquise.

 

 

Or le livre des Nombres est lui-même composé en période de crise, après l'exil à Babylone, avec des matériaux littéraires qui semblent remonter au VIIIe siècle, c'est à dire à cette autre crise que représentait la menace assyrienne. Face à ces crises d'identité, désintégratrices, le livre des Nombres propose l'unification du peuple et sa cohérence autour du sacerdoce et du Temple, d'une Loi rigoureuse, et de l'exclusion des marginaux (rejet de l'impureté, refus des mariages mixtes, etc).

 

Autant d'éléments qui peuvent constituer un programme pour le retour d'Exil.

 

 

L'ordre de marche

                 

Si la lecture des Nombres paraît chiffrée, c'est parce que ce programme, ethnocentriste et répressif, s'élabore en transformant complètement son matériau d'origine, qui correspond plutôt à des figures de Dieu nomade et à des origines ethniques diverses.

 

L'ordre de marche du peuple au désert offre un exemple spectaculaire de ce détournement. Les chapitres 1 à 10 décrivent l'ordre dans lequel les douze tribus et la Demeure (tabernacle) sont supposés marcher au désert. En fait, l'ordre ainsi décrit rend tout mouvement impossible, et se disloquerait au moindre départ. Il convient beaucoup plus au plan d'une maison, d'une forteresse ou d'un temple, qu'à celui d'une armée en marche avec femmes, enfants, vieillards et bagages...

 

L'ordre de marche ne marche pas. Mais le mythe de l'errance au désert devient un support pour l'organisation liturgique du peuple. Organisation évidemment conçue autour des prêtres, ces médiateurs obligés, qui enferment dans sa Demeure un Dieu figé, coincé, si dangereux qu'il immobilise le tout...

 

 

 

NOMBRES 9, 15-23 : LA NUEE

 

Ce travail de transformation du matériau est exemplaire dans le court passage sur la nuée, au chapitre 9. Il y a là, clôturant l'ensemble qui décrit l'organisation du peuple autour des prêtres, et juste avant le départ du Sinaï, 9 versets étonnants. Apparemment  anodins, redondants et indigestes, ils semblent parler du lien entre la nuée et les déplacements du peuple au désert. En fait, ils parlent du culte de Jérusalem et de son calendrier, dans un texte qui est tout simplement de création.

 

Première lecture

                   Les voici traduits littéralement :

 

15. Au jour où fut dressée la Demeure,

la nuée couvrit la Demeure,

la tente de la rencontre ;

et au soir elle était sur la Demeure

comme une apparence de feu, jusqu'au matin.

 

16. Ainsi en était-il constamment,

la nuée la couvrait,

et avait l'apparence d'un feu la nuit.

 

17. Et chaque fois que la nuée s'élevait de dessus la tente,

aussitôt partaient les fils d'Israël ;

et dans le lieu où demeurait là la nuée,

là campaient les fils d'Israël.

 

18. Sur l'ordre du Seigneur partaient les fils d'Israël

et  sur l'ordre du Seigneur ils campaient ;

Tout le temps que demeurait la nuée sur la demeure ils campaient.

 

19. Lorsque se maintenait la nuée sur la demeure des jours nombreux,

les fils d'Israël gardaient les ordonnances du Seigneur et ne partaient pas.

 

2O. Et il arrivait que la nuée fût peu de jours sur la demeure,

   sur l'ordre du Seigneur ils campaient

et sur l'ordre du Seigneur ils partaient.

 

21. Et il arrivait que le nuée fût du soir jusqu'au matin,

puis s'élevait la nuée au matin, et ils partaient.

Ou pendant un  jour et une nuit,

puis s'élevait la nuée, et ils partaient.

 

22. Que ce soit deux jours,

    ou un mois,

    ou des jours, que

se maintenait la nuée sur la demeure pour demeurer sur elle -

les fils d'Israël campaient, et ne partaient pas.

Et quand elle s'élevait, ils partaient.

 

23. Sur l'ordre du Seigneur ils campaient,

    sur l'ordre du Seigneur ils partaient ;

    ils gardaient les ordonnances du Seigneur,

    sur l'ordre du Seigneur, par la main de Moïse.

 

 

Relecture

        Cette lecture plate et souvent redondante masque en fait une autre lecture possible, déchiffrée. Lecture seconde à laquelle est conduit tout lecteur familier de l'hébreu et des connotations de certains mots, attentif aux indices d'énonciation destinés à l'impliquer davantage dans le texte. Celui-ci accumule les allusions formelles, lexicales et thèmatiques, les emplois ambigüs de prépositions ou de verbes (temps et sens), et s'organise dans un programme apparemment répétitif mais visant à découper l'histoire du peuple en trois moments décisifs : l'errance, la stabilisation, et la durée.

 

Ce jeu de miroirs dans le texte fait du commencement du récit un jour de création : le jour devient lumière, le montage de la tente devient édification du Temple, et la figure d'un Dieu mobile et nomade est remplacée par celle d'un Dieu fixé en un lieu, le Lieu. En quelques allusions, la culture du Temple évince le nomadisme. De même, la colonne de feu se trouve associée à l'évocation du buisson ardent ou des visions d'Ezéchiel, et devient ainsi une véritable théophanie, elle-même reliée au vocabulaire et aux gestes liturgiques du culte de Jérusalem. Avec, au centre mathématique du texte, une invitation à "observer les observances" (v19), c'est à dire à observer les règles du culte, exhortation qui constitue sans doute la pointe du texte, et reviendra en conclusion.

 

Les mouvements du peuple, apparemment indéterminés, s'inscrivent alors eux aussi dans une évolution logique et chronologique : ceux qui ne savaient ni vraiment où ils étaient, ni où ils allaient, ni pour combien de temps ils partaient, ceux-là erraient. Mais en s'établissant, les enfants d'Israël s'arrêtent, trouvent un lieu, le Lieu, où s'installe à demeure "la" Demeure, c'est à dire le Temple. En un seul verset (17) s'opposent ainsi un temps de chaos, symbolisé par l'errance du peuple au désert, et un temps d'ordre, stabilisé autour du lieu où demeure la nuée. Verset qui dit, à lui seul, le passage du nomadisme à la sédentarisation. Transformation qui est légitimée par l'ordre (la bouche) du Seigneur : Dieu dit, et l'errance des enfants d'Israël cesse. Et cette stabilisation fondatrice, créatrice, est appelée à durer, à condition précisément que les enfants d'Israël assurent le culte de celui auquel ils la doivent...

 

Cette irruption du culte au milieu de l'errance mythique transforme à son tour les jours indéterminés en "jours que l'on peut compter", autrement dit en calendrier. Calendrier liturgique  qui rythme non plus l'errance, mais au contraire les pélerinages annuels à Jérusalem. Sans lui, sans eux, les risques d'un retour à l'errance, c'est à dire au chaos originel, réapparaîtraient, l'arbitraire de Dieu demeurant menaçant (v21).

 

Ultime transformation, la nuée, inquiétante figure d'un Dieu mobile et insaisissable, fait progressivement et successivement l'objet de deux substitutions. Elle est d'abord remplacée par "l'ordre du Seigneur", corrigeant ainsi l'impression d'un face à face direct entre Dieu et son peuple au désert, conception inconcevable, et inacceptable, pour le milieu de prêtres qui a rédigé les Nombres. D'où ces versets 18-20, bloc au style pesant, comme un indispensable correctif : la nuée n'est plus directement la présence chiffrée de Dieu au milieu de son peuple, mais déjà le signe, l'intermédiaire, qui transmet les "ordres du Seigneur" à un peuple immobile autour de son sanctuaire. Au passage, la continuité succède à la discontinuité. Mais l'assimilation de la nuée à un médiateur stable est en fait une subversion : le symbole de la mobilité est devenu symbole de l'immobilisation ! Seconde substitution, la nuée est finalement remplacée par Moïse lui-même, surgi à l'extrème fin du parcours. Il vient introduire une médiation, autrement dit le sacerdoce, pour réguler la nouvelle situation d'Israël, à la fois sécurisante et potentiellement dangereuse : l'imprévisibilité de Dieu demeure sous-jacente, et la stabilisation autour du Temple serait remise en cause en cas de non observance du culte - comme elle l'a été de fait lors de la chute de Jérusalem et de l'Exil à Babylone. D'où la nécessité d'une prêtrise... Sans son intervention, la présence de Dieu ne serait ni médiatisée, ni maîtrisée. Or Moïse et Aaron, figure et ancêtre du sacerdoce à venir, sont jusque-là absents. L'ultime verset du texte aura donc pour fonction de récupérer l'ensemble pour le sacerdotaliser. La nuée disparait dès lors du dernier verset, alors qu'elle était présente dans tous les autres, et s'efface derrière la main de Moïse, qui se substitue ainsi à elle.

 

Cette récupération de Moïse présente elle-même deux aspects :

                                                                                                            

-      d'une part elle récupère le récit qui précède en le  sacerdotalisant, remplaçant l'imprévisible et peu confortable nuée par une fonction sacerdotale bien ordonnée;

- d'autre part elle récupère le personnage de Moïse lui-même, en lui faisant endosser cette fonction sacerdotale, qui est loin d'être sa plus importante dans les traditions sur le désert, mais qui est la mieux contrôlable pour les prêtres.

Cette double récupération-substitution est indispensable pour légitimer le rôle de ces derniers, qui peuvent ainsi conclure le texte sur l'ordre d'assurer le culte du Seigneur.  

 

 

 

Une substitution analogue peut s'observer dans les dix versets suivants, au ch 10, où la nuée sera remplacée par des trompettes.  Ce sont les fils d'Aaron, titulaires de la prêtrise héréditaire, qui, jouant de la trompette, jouent ainsi de la nuée. Ce glissement leur permet de maîtriser Dieu, en évacuant le Dieu imprévisible. Ils rendent ensuite le leur d'autant plus puissant, dangereux et exigeant que ce sont eux qui le contrôlent...

 

 

*

 

                                                                                                            

Le texte ainsi "décodé" montre une logique interne beaucoup plus grande qu'à première lecture. La traduction qui suit tente de montrer cette seconde lecture. Elle n'est évidemment pas plus exacte que l'autre, mais tend à mettre au jour le non-dit du texte.

 

 

 

Nombres 9,15-23 : "Retraduction"

 

15 Au jour où fut édifiée la Demeure, la nuée couvrit la Demeure, à la place de la Tente de rencontre. Au soir il y eut sur la Demeure une apparition de feu, jusqu'au matin.

 

16 Ainsi en sera-il éternellement, la nuée couvre la Demeure, et est apparition de feu la nuit.

 

17 Or chaque fois que la nuée se retirait de dessus la Tente, aussitôt les enfants d'Israël erraient. Mais dans le Lieu où demeure la nuée, là sont établis les enfants d'Israël.

 

18 Sur l'ordre du Seigneur les enfants d'Israël ont erré, sur l'ordre du Seigneur ils se sont établis. Tant que la nuée demeurera sur la Demeure, ils seront établis.

 

19 Et tant que la nuée se maintiendra sur la Demeure au long des jours, les enfants d'Israël assureront le service du culte du Seigneur, et ils n'erreront plus.

 

20 Et maintenant, quand la nuée reste un nombre de jours déterminé sur la Demeure, eux qui sur l'ordre du Seigneur sont établis, sur l'ordre du Seigneur ils repartent.

 

21 Maintenant que la nuée reste du soir au matin, si la nuée s'en allait un matin, ils erreraient. Mais si elle reste constamment, et que la nuée est soulevée, ils repartent.

 

22 Soit pour deux jours, ou un mois, ou une année : tant que se maintient la nuée sur la Demeure pour demeurer sur elle, les enfants d'Israël sont établis, ils ne partent plus. Mais lorsqu'elle est découverte, ils repartent.

 

23 Sur l'ordre du Seigneur ils se sont établis, sur l'ordre du Seigneur ils repartent. Qu'ils assurent le culte du Seigneur, sur l'ordre du Seigneur, par l'intermédiaire de Moïse.

 

 

Une dernière allusion dissimulée dans le texte le réfère au temps du repos de Dieu, temps régulé par le sacerdoce. La présence de la nuée pendant la nuit (v.21), pourrait déjà être une allusion au shabbat, en opposition à la durée laïque de la seconde moitié du verset. Et le matin sans soir qui suit immédiatement, pourrait indiquer que ce shabbat est en cours. Or le premier mot du texte est "Au jour de...", le dernier : "Moïse". Tout le texte est donc enserré dans ce "Au jour de Moïse", le shabbat, le repos de Dieu sur son sanctuaire, assurant celui de son peuple, l'un et l'autre liés par le culte.

 

Jour de Moïse, jour du repos de Dieu et de son peuple, qui se confond avec un deuxième jour de création, nouvel éon inauguré par le soir-matin du verset 21. Ce deuxième temps, comme le 7e jour de la première création, c'est le présent. Tout le texte, jusque dans sa structure, reflète ainsi le passage du temps de l'errance et du chaos à celui de l'ordre, dont la Demeure et la présence de Dieu sont le pivot, et dont les pèlerinages et le sacerdoce assurent la permanence. En racontant l'histoire de l'errance mythique pour renvoyer au présent perpétuel du culte en vigueur, ce texte remplissait la fonction propre à toute herméneutique liturgique, et ses auditeurs, en écoutant parler de la nuée au désert, entendaient appeler au culte à Jérusalem.

 

 

 

Iconographie

L'ordre du culte lui-même se déroule sous les yeux du lecteur :

. les mouvements de la nuée sont devenus dévoilement du tabernacle  (Demeure) du Temple ;

. les errances du peuple sont devenues pèlerinages annuels à Jérusalem ;

. l'obéissance au désert est devenu service cultuel ;

. et la présence de la nuée est devenue promesse de présence de Dieu  médiatisée par Moïse, lui-même ramené à un prototype du sacerdoce.

 

Image qui rappelle la glyptique mésopotamienne, quand le Melammu (la nuée/gloire ?) surplombe le sanctuaire (Demeure ?) où le roi associé au prêtre (Moïse ?) offre des sacrifices, tandis que le temps (calendrier ?) est figuré de part et d'autre par deux colonnes au sommet desquelles deux animaux regardent du même côté sous le feu des luminaires célestes.

 

De fait, la problématique qui ressort de cette relecture des Nombres, est proche de la culture babylonienne, avec le thème du chaos à repousser, avec l'importance du culte et des fêtes, avec même le shabbat qui trouve son nom et son origine hebdomadaire à Babylone. Après le retour d'Exil, le puissant modèle babylonien, fréquenté pendant 5O ans et plus, a nécessairement influencé ceux qui voulaient restructurer le peuple autour de Jérusalem. Avec de bonnes raisons : le chaos que représente une telle errance, Israël puis Juda viennent précisément d'en faire l'expérience avec l'Exil.

 

Une différence essentielle avec Babylone, cependant : l'intervention répétée du Seigneur, avec cette formule qui vient rythmer sept fois l'ensemble du passage, et encadrer chaque fois l'autre formule-clé : assurer le service du culte, c'est à dire être vigilants de la vigilance du Seigneur. Cette intervention-initiative de Dieu, qui semble ici le fil structurant, paraît au contraire absente du système de pensée babylonien, en tout cas de son iconographie.

 

 

 

CONCLUSION

 

Cette relecture entre les lignes aura permis de déceler la fonction réelle de ce texte : passer, par glissements et allusions, de l'espace au temps, pour évoquer le passage de l'errance à la stabilité, véritable seconde création, et appeler le peuple à l'observance rigoureuse du culte. Plus prosaïquement, il s'agit de légitimer la fonction sacerdotale. Cela avec des matériaux à l'origine très différents, et à un moment où le sacerdoce se présente comme la seule référence solide pour le peuple au retour de l'Exil. L'errance-chaos est tout près, et il s'agit bien d'une recréation du peuple après sa dispersion.

 

Mais il est possible que la rédaction finale soit beaucoup plus récente, contemporaine du phénomène de la diaspora. Elle chercherait une réponse à cette nouvelle crise désintégratrice, en cherchant à réinterprêter la signification ultime du culte, en tant qu'écoute vigilante du Seigneur, qui peut être individuelle. C'est alors toute la vie qui devient culte.

 

De crise en crise, l'histoire du texte se lie et se lit ainsi avec celle du peuple, qui remodèle avec son passé des clefs pour le présent. Mais au cours de son évolution, ce texte n'en aura pas moins totalement subverti son contenu. Les souvenirs plus ou moins légendaires d'un parcours délimitant en creux un espace national et sacré auront été réutilisés et réorientés vers la justification d'un espace et d'un temps codifiés, autour d'un lieu-référence et de pèlerinages rituels. Les traditions d'un peuple mobile et ouvert, avec un Dieu lui-même mobile et inssaisissable, auront été récupérées pour assurer l'ordre social et sacral, qui fige un Dieu tenu de perpétuer cet ordre. Au passage, c'est donc la théologie elle-même qui aura été subvertie : à la place d'un Dieu inattendu et vivant, on retrouve le Dieu immobile, figé, dangereux, médiatisé des prêtres et des chapitres 1 à 9 des Nombres. Le Dieu unique, conceptualisé en exil, s'impose à Jérusalem comme un Dieu centralisateur et ethnocentriste. Il interdit les mariages mixtes, fige son peuple autour d'un sanctuaire et réprime différences et contestations, remplaçant ainsi le Dieu qui se donnait à suivre et rassemblait les origines éparses... Bel exemple de référence à l'espace historique originel détournée en symbolique de l'espace sacré, dont la visée est cosmique mais les conséquences une délimitation impitoyable des frontières d'un peuple pur, d'un culte et d'un sacerdoce légitimes ! 

 

Mais ce sont les prêtres qui écrivent les textes, et donc leur tendance qui l'emporte : dans ces neuf versets, dans les Nombres, dans la Bible, et souvent ailleurs.

 

 

 

                                                                                                                                                                        Jean-Paul Morley

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 17:07

HISTOIRE d’ISRAËL,

ENTRE MYTHES et REALITES

 

 

L’histoire d’Israël est connue : c’est elle que raconte la Bible, l’histoire d’un petit peuple libéré d’Egypte par Moïse, passé par le désert, ayant conquis sa ‘terre promise’ vers le XIIe siècle avant notre ère, et s’étant gouverné par la dynastie de David jusqu’à sa chute et son Exil en 587 bc. Il donnera naissance au judaïsme, berceau de Jésus de Nazareth que les chrétiens appellent Christ.

Mais si cette histoire est qualifiée de sainte, ce n’est pas seulement parce que le Dieu du monothéisme puis celui du Christ s’y révèlent, mais parce qu’elle est elle-même tissée de mythes.

L’histoire réelle de ce petit peuple, coincé entre les deux super-puissances historiques du Moyen Orient, est sans doute très différente, et beaucoup plus modeste.

Peut-on tenter de la reconstituer ? Sans doute. Ce sera l’objet de ce modeste travail, qui tente à gros traits un partage entre le mythe et la réalité.

 

 Histoire réelle :                                                                                                                                                                           

1 – Le temps du mythe : les origines

2 – Le temps des récits légendaires : les patriarches

3 – L’autre mythe : l’Egypte et le désert

4 – Le temps de l’histoire : des juges et des rois

5 – Une révolution lente : la victoire du yahvisme, Josias

6 – Le traumatisme fondateur : l’Exil et le monothéisme

7 – Le temps de la religion : le retour et la naissance du judaïsme

 

 

Conclusion : vrai ou faux ?


 


L’histoire d’Israël est connue : c’est elle que raconte la Bible, l’histoire d’un petit peuple issu de trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob et des douze fils de ce dernier, vers le XVIIIe siècle avant notre ère ; réduit en esclavage au cours de quatre siècles en Egypte, délivré par Moïse et quarante années d’errance au désert, où il reçoit la révélation du dieu unique et de sa Loi ; structuré en Etat brillant et puissant par ses trois premiers rois, Saül, David et Salomon au Xe siècle, affaibli par un schisme le divisant en deux royaumes, Samarie au nord, Juda au sud avec Jérusalem ; finalement brisé par les puissances assyrienne vers 722 et mésopotamienne en 587 et emmené en Exil, mais revenant 50 ans plus tard en Palestine pour y donner naissance au judaïsme ; qui lui-même sera le berceau de Jésus de Nazareth, que les chrétiens appellent le Christ.

Mais cette histoire est justement qualifiée de sainte, non seulement parce que le Dieu du monothéisme puis celui du Christ s’y révèlent, mais parce qu’elle est elle-même tissée de mythes.

 

L’histoire réelle de ce petit peuple, coincé entre les deux super-puissances historiques du Moyen Orient que sont la Mésopotamie et l’Egypte, ces deux anciennes civilisations qui ont les premières inventé l’écriture (entre 3200 et 3000 ans avant notre ère), est sans doute très différente, et beaucoup plus modeste. Mais peut-être non moins signifiante.

Peut-on tenter de la reconstituer ? Sans doute. Mais ce travail, qui tente un partage entre le mythe et le réel, remet en questions tant de certitudes tirées de la Bible et de la foi qu’il ne peut s’opérer sans douleurs ni résistances. Les pages qui suivent et qui essaient cette reconstitution ne peuvent donc être lues que par qui ne craint pas d’en voir sa foi déstabilisée… Et en tout cas ses éventuels souvenirs de catéchisme !

Mais comment les chrétiens ne seraient-ils pas les premiers à vouloir connaître et comprendre la réalité de leur propre héritage, l’histoire qui fonde leur foi ?

 

 

Cette reconstitution se proposera en sept étapes.

 

 

1-    Le temps des mythes : les origines

(Genèse 1 à 11)

 

La création, Adam et Eve, Caïn et Abel, Noé, Babel… Ces récits peuvent être considérés comme historiques, chacun à le droit d’y croire de façon littérale. Mais au moins dans la forme et l’esprit, il s’agit de mythes, comparables à ceux des autres civilisations, et comportant en particulier de nombreux parallélismes avec les civilisations antérieures du Moyen-Orient ancien.

Ils n’offrent de toute façon aucun repère historique, et leur seule datation se fonde sur l’addition des âges des personnages. Selon ce comptage, nous en sommes aujourd’hui, en l’an 2005, à l’année 5765  après la création du monde…

Quelques événements historiques se laissent toutefois deviner en arrière-fond de ces mythes : raz-de-marée dévastateurs pour Noé, Ziggourat de Babylone pour la tour de Babel…

C’est précisément parce qu’il s’agit de mythes que leur densité et leur signification symboliques sont si fortes. Un mythe n’a pas pour fonction de raconter l’histoire, mais d’approcher, au travers d’un récit, une réalité essentielle que les mots ne peuvent décrire.

Le but de leurs auteurs n’est pas d’apporter une connaissance scientifique, mais d’aider le lecteur à situer son existence dans un cadre qui la dépasse. C’est la raison d’être des récits, qu’on peut à juste titre appeler d’origine, que rapporte la Genèse.

 

 

2-  Le temps des récits légendaires : les patriarches

 

Une première rupture, forte, apparaît dans le récit biblique, au ch. 12 de la Genèse : soudain il ne parle plus de figures visiblement mythiques mais d’un individu, Abraham, inscrit dans une histoire, des lieux et une généalogie. Sommes-nous encore dans le mythe ou déjà dans l’histoire ? Ni l’un, ni l’autre. Mais dans les récits légendaires.

Que savons-nous en réalité d’Abraham, de son épouse Sarah, de son fils Isaac, époux de Rébecca, de son petit-fils Jacob, époux de Rachel et de Léa, de ses arrière-petits-fils, Joseph et ses onze frères ? Tous ceux qu’on appelle les patriarches ? Rien. Nous n’avons rien. Tout ce qu’il est possible de dire, c’est que le contenu de ces récits correspond pour l’essentiel au monde culturel du Moyen-Orient des dix-huitième et dix-septième siècles avant notre ère. C’est tout.

Sont-ils donc des personnages mythiques eux aussi ? Ce n’est pas certain. Ils relèvent probablement plutôt des récits légendaires.

 

Quels seraient leurs récits légendaires pour des Français ? Clovis et le vase de Soisson, Roland à Roncevaux, Jeanne d’Arc et ses voix, Du Guesclin, les vies des saints. Par exemple Clovis et son vase : Clovis a-t-il existé ? Oui, on le sait et on en a des traces. L’épisode du vase s’est-il produit ? On l’ignore et peut même en douter, tant le détail est dérisoire par rapport à l’histoire et à l’éloignement. L’épisode, même légendaire, parle cependant : il dit sans doute de Clovis quel type d’homme et de roi il était ; il dit de l’époque quels types de relations et d’autorité fonctionnaient ; et dit même de nous, aujourd’hui, ce que vaut et ce que produisent l’envie, le dépit, le calcul, la rancune, la maîtrise de soi, la vengeance… Alors est-ce encore un mythe, ou déjà de l’histoire ? C’est plus proche qu’un mythe, ce n’est pas encore l’histoire, c’est une histoire légendaire : c’est-à-dire un événement imaginaire sur une base réelle, comme pour Roland ou Jeanne d’Arc ; comme pour les vies de saints dont on sait qu’ils ont vécu et oeuvré dans tel ou tel lieu, mais dont les évènements et miracles qui leur sont rapportés sont évidemment légendaires.

 

Qu’en est-il alors d’Abraham ou de Jacob ? Ils ont sans doute existé. Probablement en tant que patriarches, c’est-à-dire des personnalités hors du commun, ayant réussi dans leurs entreprises, peut-être leurs migrations, et qui sont à l’origine d’un clan nomade qui a porté leur nom, a prospéré et est devenu puissant. Mais des péripéties de leur vie, on ne sait rien. Celles qui sont rapportées sont sans doute légendaires, comme le vase de Soisson, et regroupent visiblement des traditions diverses. En réalité, c’est de Dieu et de nous qu’elles parlent, plus que d’Abraham et de Jacob. D’ailleurs la mémoire des personnages réels est si incertaine qu’on ne sait plus très bien leur nom. Alors le texte explique qu’Abram devient Abraham, et Saraï, Sarah… Ou bien il réunit deux noms, deux mémoires, ou un nom de clan et un pays, et raconte que Jacob change de nom pour s’appeler Israël… Mais la portée symbolique de ces changements de noms a évidemment beaucoup plus de poids que l’identification exacte d’un personnage d’il y a quatre mille ans. Les différents personnages sont ensuite reliés entre eux par des liens de filiations, pour constituer le fondement d’une généalogie et donc de l’identité d’un peuple.

Ainsi rassemblés et reliés de façon cohérente, l’ensemble de ces récits forme à son tour lui-même un mythe fondateur, celui des patriarches.

Ainsi, avec Abraham, Isaac et Jacob, s’est sans doute transmise la mémoire très ancienne du nom de fondateurs de clans, mais rien sur eux-mêmes. Peut-être pour qu’on ne s’y trompe pas, les auteurs ont d’ailleurs glissé dans leur récit des éléments de merveilleux : âge des protagonistes, apparitions de Dieu, interventions d’anges ; qui ne se retrouvent jamais dans les textes bibliques relatant des évènements historiques, beaucoup plus proches…

 

 

3- L’autre mythe : l’Egypte et le désert

 

Entrerons-nous enfin dans l’histoire avec Moïse, Pharaon, les dix plaies et la sortie d’Egypte, le passage de la mer Rouge et les quarante ans au Sinaï ?

Une épopée qui a bercé enfance et Ecole Biblique, suscité de très beaux films et fait rêver génération après génération. Qui, surtout, est la fondatrice absolue pour le peuple d’Israël.

Elle se serait déroulée en Egypte, en principe vers le treizième siècle avant notre ère, dans une civilisation qui connaît l’Ecriture depuis mille cinq cents ans, consigne et archive, en particulier sous le règne très organisé de Ramsès II. Or …rien. Rien sur ce peuple semi-esclave, rien dans les listes de peuples assujettis, rien sur les dix plaies, rien sur l’exode de cinq ou six cent mille personnes, aucune trace archéologique non plus…

Rien non plus sur la présence extraordinaire de 600 000 personnes durant 40 ans dans le désert du Sinaï…

Rien davantage à l’arrivée : aucune trace archéologique en Canaan de l’irruption et de la conquête foudroyante et brutale d’un peuple sorti du désert, aucun nom nulle part, alors que la Mésopotamie connaît l’écriture depuis bientôt deux mille ans…

Tout ce qu’on peut constater, c’est que Moïse est un nom égyptien, de même que celui de Myriam, sa sœur, et que cette dernière rappelle les danseuses-prêtresses égyptiennes ; enfin que les noms des peuple et des villes cités correspondent à ceux de l’époque royale, voire de la rédaction de ce récit de Moïse sept cents ans après les faits, mais évoquent des peuples ou des lieux qui souvent n’existaient pas encore à l’époque théorique, le douzième siècle… Ou bien que la ville de Jéricho était déjà en ruine et abandonnée depuis deux ou trois mille ans lorsque les Hébreux sont arrivés...

Alors, complète légende ?

En revanche, l’archéologie atteste de l’existence de groupes nomades, appelés Hapirus ou Habirus (ce qui signifie littéralement “nomades”), qui deviendront les Hébreux. Il est possible que ces groupes de Habirus, issus des déserts entourant Canaan (la Palestine) se soient peu à peu sédentarisés, soient entrés en Canaan, se mêlant à la population sédentaire et agricole locale, ou prenant sa place, quitte à conquérir, voire détruire une ville ou l’autre.

Autre hypothèse, des populations locales, agricoles, indigènes, de proto-israëlites, ont pu se révolter contre les seigneurs des villes et conquérir ces villes, un peu comme des jacqueries paysannes. Peut-être y eut-il combinaison des deux. Le fait est que les quatorze et treizième siècle connaissent en Canaan un crise économique et politique, et que des tablettes retrouvées en Egypte montrent les courriers des cités-Etats du pays, faisant état de ces troubles et appelant l’aide du Pharaon pour les défendre face aux révoltes ou aux razzias des Hapirous…

La conquête de Canaan se situerait alors toujours dans les histoires légendaires : des épisodes réels, dont la mémoire s’est en partie perdue, mais sur lesquels ont été brodés des récits légendaires fondant une épopée d’origine.

 

Mais que reste-t-il alors de l’essentiel, la fantastique histoire de Moïse, puisque la majorité des archéologues s’accordent à dire qu’il n’y a eu ni Exode hors d’Egypte, ni conquête de Canaan ?

Le plus vraisemblable est qu’il s’agit d’un autre mythe, entièrement construit face au mythe des patriarches. Un mythe qui serait celui d’un peuple libéré d’une situation sans issue, comme une naissance, puis ayant vécu quarante ans dans un désert aride, une génération entière, comme une initiation, pour devenir un peuple à partir d’un agglomérat de gens différents, sans identité, sans lois, sans religion, sans organisation, comme une maturité. Pour finalement se constituer en peuple structuré, dénombré, épuré après plusieurs éliminations (veau d’or, serpents, sanctions…), structuré autour d’une foi, d’un tabernacle, d’une loi, d’une organisation sociale, religieuse et militaire, d’une généalogie et d’un projet commun…

Mythe d’un espace et d’un temps vierges, à part, en dehors de la géographie et du temps réels, c’est-à-dire un espace et un temps disponibles pour construire une autre réalité. Littéralement une utopie. Celle d’une terre promise, d’un horizon collectif idéal exprimé dans ce corps de lois complet et remarquable qui constitue l’essentiel des écrits qui se rapportent à l’Exode : les livres de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome. Une utopie qui donne à ce peuple-là son identité : une origine historique, généalogique, sociale, religieuse, et, mieux encore, une destinée, mieux même, une vocation unique, celle d’une élection pour une mission divine. Pourquoi cette utopie ? Pour permettre, suite à l’exil de 587, d’imaginer une issue à une situation socialement et religieusement bloquée. C’est la raison pour laquelle elle s’appuie sur l’affirmation d’une origine historique plutôt rare, celle d’un déplacement et d’un exode : ce peuple-là est un peuple d’immigrés, non pas d’indigènes enracinés dans une terre-mère, mais d’exogènes, de gens venus d’ailleurs et donc inscrits dans une histoire et non une géographie. Inscrits dans une histoire, ils peuvent avoir une destinée. En cela le mythe d’Israël au désert s’oppose, et sans doute de façon polémique, à l’autre mythe, indigène celui-là, des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, enracinés eux dans le pays… Et c’est aussi pour cela que ce mythe d’Israël au désert a tant inspiré d’autres colonisations, en particulier par des protestants, comme celles de l’Amérique du Nord ou de l’Afrique du sud.

 

Alors, historiquement, il ne reste presque rien…

a) Peut-être les dix plaies d’Egypte sont-elles une ré-interprétation théologique du souvenir de fléaux en chaîne provoqués en Egypte  par l’explosion du volcan Santorin quatre siècles plus tôt… ;

b) peut-être des fragments de populations disparates, soumises et opprimées, ont-elles fuit l’Egypte à la faveur des troubles accompagnant la crise qui a suivi la mort du Pharaon Akhenaton, et sa première expérience de monolâtrie… ;

c) peut-être que certaines de ces populations ayant fuit l’Egypte sont remontées jusqu’à la Palestine, provoquant quelques bouleversements, et accélérant par exemple la sédentarisation en Canaan de tribus nomades d’Habirus, ou la conquête de villes par les populations agricoles… ;

d) Moïse n’est certainement pas un personnage unique : son mode de naissance est habituel dans les mythologies antiques, et il existe au moins deux Moïse : le jeune prince, Egyptien, et l’homme du désert, Madianite, gendre de Jethro et époux de Séphora. En tout état de cause, il n’est pas Hébreu, et ne mettra jamais les pieds en Israël ;

e) il n’existe enfin aucun texte remontant à cette époque, et Moïse n’a laissé aucun écrit.

 

 

4-  Le temps de l’histoire : des juges et des rois

 

Que dire alors des deux siècles confus et troublés, entre l’entrée en terre promise avec Josué, et les premiers rois, Saül et David ? Est-ce toujours du mythe, s’il n’y a jamais eu de terre promise autre qu’idéale, utopique, fantasmée comme horizon à espérer ? Et donc pas d’entrée dans cette terre promise ? Non. Les textes étranges de Josué et des Juges montrent au contraire et enfin la naissance de l’histoire. Ils sont d’autant plus convaincants qu’ils sont modestes, disparates, incohérents, morcelés, et mélangent récits légendaires — comme Gédéon, Samson, Jephté —  et bribes un peu confuses d’une histoire réelle, peu spectaculaire, et surtout peu glorieuse : après la miraculeuse mais mythique traversée du Jourdain à pieds secs et la prise de Jéricho à coups de trompettes, le récit décrit les échecs et les difficultés de la conquête, les reculs, les divisions. Le texte annonce par exemple la fin de la conquête du pays en Josué 11, puis énumère tout ce qui reste à conquérir en Josué 13… En réalité, les livres de Josué et des Juges mettent en scène un début de marquage et de partage du territoire, qui correspond au début d’une identification de divers clans existants comme parties d’un même ensemble, d’un même peuple et d’une même destinée, même si, et justement, ils continuent aussi de se battre entre eux... Un peu comme la France s’est constituée au Moyen Age.

On voit ainsi surgir des personnages qui laissent leur nom, Yotam, Abimélek, Tola, Yaïr, des femmes comme Yaël ou Déborah, puis qui disparaissent : tous, sans doute, ont existé, réalisé quelque chose, marqué leur temps ; et leur souvenir, embelli, s’est transmis…

C’est de ce temps que datent apparemment les plus vieux textes présents dans la Bible, des bénédictions et malédictions, ou le cantique de Déborah. Indice supplémentaire qu’il s’agit bien cette fois des bribes d’une mémoire réelle : Dieu n’intervient plus directement. On le prie, on l’évoque, mais on ne le voit plus, il n’agit plus.

Le temps des juges — littéralement des “décideurs”, c’est-à-dire des chefs — fait ainsi assister à la naissance d’un petit peuple, qui deviendra Israël. Il est alors pauvre, faible, dominé, divisé, ni structuré ni dirigé, et il suit les religions locales aux dieux agraires, saisonniers ou guerriers. C’est d’ailleurs à cette époque qu’apparaît pour la première fois, sur une tablette égyptienne, le nom d’“Israël” et les premières traces écrites d’hébreu ancien.

Un peuple qui finalement devient réalité, une réalité qui, comme chez les autres peuples, se manifeste par l’apparition d’un premier roi : Saül, sans doute à l’approche de l’an mil avant notre ère. Suivra la trilogie des premiers rois d’Israël, les trois seuls rois d’un Israël unifié : Saül, David et Salomon.

 

Mais cette trilogie se présente comme un ultime retour de la légende et même du mythe, qui vient perturber ce début de l’histoire réelle…

Curieusement, Saül, le roi raté, le moins glorieux, le plus discutable, est sans doute le plus réel des trois. Il a probablement été le premier roi un peu consistant d’Israël, ayant conquis et acquis son pouvoir en desserrant la pression constante de ses voisins, Philistins en tête, c’est-à-dire le peuple côtier, à l’évidence beaucoup plus civilisé, plus riche et plus puissant. Un peuple sans doute équipé de chevaux et d’armes en fer, ce qui n’était peut-être pas encore le cas d’Israël. L’histoire de Saül est donc sans doute le mélange d’une mémoire réelle et de récits légendaires, réunis par une lecture-jugement théologique négatif sur sa vie…

 

De même pour l’histoire de David, mais déjà en moins réaliste. David est présenté comme un roi extraordinaire, ayant unifié tout le peuple et conquis un territoire stupéfiant. C’est sa faiblesse : non seulement une telle conquête de l’Irak à l’Egypte par un tout petit peuple jusque- là inorganisé, est totalement invraisemblable, mais il en resterait évidemment des traces ! Or, rien : rien en Mésopotamie, rien en Egypte, rien en Palestine même... David a toutefois certainement existé, mais comme chef de guerre efficace et surtout comme fondateur d’une dynastie. Une inscription ancienne mentionne le nom de David, non pour David lui-même, mais pour un de ses descendants, un roi qualifié de “fils” de David. Il est donc probable que David ait été, comme Abraham ou Jacob, un chef de bande originaire des montagnes du centre d’Israël et le fondateur d’un clan particulièrement marquant, peut-être un rival du premier roi Saül, et qu’il soit finalement devenu lui-même roi, à l’origine de la dynastie qui a régné à Jérusalem pendant quatre cents ans. Cette hypothèse où David est essentiellement le nom générique d’une dynastie, permet de comprendre tous les textes bibliques qui lui sont rapportés : promesses à sa dynastie, psaumes à l’honneur du roi, et tout ce qui gravite autour de son personnage en tant que figure d’un roi conquérant et fondateur. Mais ce qui est raconté de son royaume et de lui-même, y compris son improbable double personnalité, jeune berger poète et musicien en même temps que chef de bande impitoyable, tous les épisodes de sa vie privée ou publique, de sa vie spirituelle, familiale ou politique, tout cela est sans doute légendaire, mais nous parle de nous : de nous face au pouvoir, de nous face à la violence, à l’ambition, au désir, à la lâcheté, à la confiance, à la repentance, à l’amitié, à la paternité, aux responsabilités publiques, à la fidélité, au face-à-face intérieur avec nous-mêmes et avec Dieu…

 

Salomon enfin. Le personnage de Salomon pourrait bien, lui, être une construction totalement mythologique et n’avoir jamais existé. Il est le plus glorieux, le plus puissant, le plus riche, le plus sage, le plus parfait de tous, et c’est un peu trop pour quelqu’un qui n’a laissé aucune trace archéologique ni historique. Ni sur place, ni dans les archives ou les stèles très complètes de Mésopotamie, d’Egypte, ni d’ailleurs. Aucune trace non plus de son célèbre temple ni de ses écuries. Tout ce qu’on sait de lui vient des textes, ceux de la Bible, écrits cinq siècles plus tard…

Il est en fait probable que Salomon représente une construction littéraire et théorique, celle du modèle type ou du paradigme du roi idéal : pieux, fidèle, sage, glorieux, juste, désintéressé, puissant et riche (en épouses comme en biens et en pouvoir), celui auquel tous les autres rois devaient essayer de ressembler… Ce qui lui a valu l’attribution dans la Bible de ces livres d’éducation que sont “La sagesse de Salomon” ou “Les proverbes de Salomon”.

Indice supplémentaire : sitôt la mort de Salomon, ses fils, raconte la Bible, se disputent le pouvoir, et cela conduit à ce qu’elle appelle le schisme : la séparation du royaume en deux parties, le Nord, Israël avec Samarie pour capitale, le plus peuplé (dix tribus sur douze), le plus riche (plaine de Galilée) mais le plus exposé (influences culturelles et conquêtes) ;  le Sud, Juda avec Jérusalem pour capitale, le moins peuplé (deux tribus sur douze), le moins riche (montagnes), mais mieux protégé et moins convoité. En réalité, il n’y a jamais eu de royaume uni, et surtout pas avec l’étendue fantastique des royaumes attribués à David et à Salomon, et que la Bible elle-même ne confirme jamais, ne serait-ce que dans la suite du Livre des Rois. En revanche il y a bien eu émergence de deux royaumes cousins, tantôt alliés et tantôt rivaux, celui du Nord avec Saül, et celui du Sud avec David, qui sont devenus Israël et Juda ; tandis que Salomon était la figure idéalisée d’un roi parfait et rassemblant tout le peuple…

 

Mais, après eux, nous entrons vraiment dans l’histoire.

 

 

5- Une révolution lente : la victoire du yahvisme, Josias.

 

La religion semble avoir jusqu’ici tenu peu de place, en particulier ce monothéisme qu’Israël a inventé pour le donner au monde, et qui est censé remonter à Abraham lui-même. La Bible l’avoue page après page, les Israélites ont jusque-là une religion banale pour l’époque et la région : polythéiste, agraire et saisonnière, celle des Baal, des Astarté et du Dieu El, de la prostitution sacrée et des divinités familiales ou domestiques.

Dans l’environnement culturel de l’époque, trois échelons de divinité se retrouvent régulièrement : le dieu national, le dieu local et le dieu personnel. Les mêmes se retrouvent en filigrane à travers les textes bibliques : le dieu créateur Elohim (“L’Eternel”), le dieu national Yahvé (“Le Seigneur”) et le dieu personnel Shaddaï (un dieu sauveur et maternel malgré son nom biblique de “Dieu des armées”). Apparaissent même, malgré la censure ultérieure des auteurs bibliques, quelques souvenirs de dieux de ville, comme El Roy, ou de cultes des tombeaux, c’est-à-dire des ancêtres.

Mais ce dispositif va évoluer. Le dieu central et national, dieu guerrier de la foudre et des volcans, va progressivement être présenté comme seul et unique aux dépens des autres. Ce dieu venu du Sud et du désert est peut-être le dieu personnel de David, Yahvé. Autour de lui s’élabore une théologie plus radicale et plus exigeante, promue par des hommes inspirés ou illuminés qu’on appellera des prophètes. La théologie d’un dieu identitaire, dieu unique d’un seul peuple, engagés l’un envers l’autre, dieu personnel de tout un peuple ; un dieu qu’on ne représente pas par des images et qui revendique à la fois une éthique exigeante et un culte exclusif. Les trois siècles de royauté en Israël verront ainsi l’émergence de cette foi nouvelle en un dieu unique, construite en opposition aux religions traditionnelles et coutumières :

-   le culte des pères, dont les patriarches Abraham, Isaac et Jacob sont sans doute des substituts ;

-   et les cultes de la fécondité ou des éléments, dont le veau d’or et les idoles sont les expressions condamnées par les textes bibliques.

La Bible rend compte de ce combat à travers la lutte incessante contre les idoles et les Baals. Mais ce combat et cette foi émergente ont probablement nécessité la récupération d’éléments des croyances traditionnelles, conduisant à la fusion des différents dieux, Elohim, Yahvé et Shaddaï, en un dieu unique portant ces trois noms.

 

Cette réforme progressive semble avoir abouti à une victoire vers 620 avant notre ère, une trentaine d’années seulement avant la chute de Jérusalem en 587, et une centaine d’années déjà après la chute de Samarie et la disparition du royaume d’Israël, au Nord, en 721. Le roi Josias, contemporain de Jérémie, impose alors une réforme profonde dans la cité de Jérusalem et le royaume de Juda, étendu vers l’ancien Israël, et institue le culte de Yahvé seul, la destruction des idoles, et l’application des seules lois yavhistes. Cette réforme, probablement aussi radicale alors que la protestante au XVIe siècle, et comparable à la conversion de l’empereur Constantin en 313, est d’une importance considérable, même si la tradition chrétienne ne s’y attarde guère. Elle impose la monolâtrie en Israël, le rejet des anciens cultes, et prépare ainsi la naissance du monothéisme.

Mais le roi Josias est tué à Megiddo en voulant s’opposer au passage des Egyptiens, mort qui met un terme à la volonté réformatrice. Trente ans plus tard, Jérusalem est conquise et rasée.

 

 

6- Le traumatisme fondateur : l’exil et le monothéisme

 

En 587, Jérusalem est donc prise par Nabuchodonosor, roi de Babylone, rasée, le temple détruit, et l’élite de la population exilée en Mésopotamie. C’est le vrai pivot, essentiel, de l’histoire d’Israël. Celui qui donne naissance au monothéisme, à la Bible, qui n’existe pas encore, puis au judaïsme. Ce formidable traumatisme de l’Exil va provoquer un électrochoc dans cette culture et ce petit peuple, qui perd à la fois son roi, son régime politique et son administration, sa capitale, son temple et son élite culturelle et économique, ses structures religieuses, sociales et économiques. Et perd en outre sa certitude d’être protégé par un dieu national et par l’alliance inconditionnelle qu’il lui avait, pensait-il, promise. Son dieu plus fort et fidèle a été vaincu, son temple violé. Ainsi, c’est bien son identité que perd ce peuple, et simultanément son élite se trouve enlevée, jetée dehors et confrontée à une civilisation infiniment plus développée et plus puissante, plus évoluée, plus riche, plus savante, elle-même en période de bouillonnement intellectuel, de réflexion religieuse, morale et politique, qui réinterprète en particulier les traditions et les mythes du passé.

Là se situera l’événement : au lieu de disparaître dans ce maelström et de se dissoudre dans cette civilisation beaucoup plus vaste, comme font les nombreux autres peuples ainsi vaincus et transplantés, celui-là va sauvegarder une identité, par un double saut conceptuel :

-        premier saut, il invente le monothéisme : son dieu est vaincu ? C’est qu’en réalité, il n’y a qu’un seul Dieu, au-dessus des identités nationales, créateur et maître de l’univers et de l’histoire. Les Juifs de l’Exil récupèrent l’idée politique d’empire, alors en train de s’élaborer à Babylone, pour la transférer à la divinité elle-même, et inventent ainsi le monothéisme. Ce sera le travail d’Ezéchiel puis d’Esaïe.

-        deuxième saut, il invente la Bible : son territoire lui a été volé ? Il transférera son territoire et son identité vers un territoire que personne ne pourra lui prendre : un livre, et l’héritage spirituel qu’il porte et transmet. Et ils se mettent à écrire… la Bible. Non seulement en rassemblant traditions orales et textes divers existants, mais en se livrant à un intense travail de réflexion et d’écriture, concernant aussi bien les origines que l’histoire, la pensée de Dieu que celle de l’avenir. Et c’est ainsi que la majorité des textes de la Bible parlent d’une manière ou d’une autre de cet événement peu resté dans les souvenirs de catéchisme : l’Exil.

 

A cet extraordinaire et totalement novateur saut de la pensée, les Juifs de l’Exil vont ajouter une auto-légitimation :

-        s’il leur est arrivée cette catastrophe c’est qu’ils ont été punis ;

-        s’ils ont été punis, c’est parce qu’eux et leurs pères ont été infidèles au Dieu unique ;

-        puisqu’ils ont été punis, ils ont payé, et maintenant Dieu peut donc leur faire grâce ;

-        et Dieu leur maintiendra sa grâce si dorénavant ils suivent sa volonté, qui se résume en une formule simple et puissante : “Un Dieu, un peuple, une Loi, une terre, un Temple”. Formule qui résume le premier judaïsme, religion de la séparation, qui naît de ces circonstances historiques.

 

Ce raisonnement et cette formule constitueront l’axe de la théologie et de la littérature deutéronomistes, qui domineront la pensée jujives des siècles suivants.

 

 

7 - le temps de la religion : le retour et la naissance du judaïsme.

 

Mais cette théologie, avec son auto-justification et son auto-exhortation, est le fait d’une petite partie du peuple (10 % ?) : l’élite exilée à Babylone et dans toute la Mésopotamie. Et ceux-là, à partir de la victoire des Perses avec Cyrus en 537, vont avoir la possibilité de revenir à Jérusalem et en Palestine. Or, en Palestine, certains sont restés, petit peuple et paysans, et d’autres sont venus, issus d’autres peuples semblablement déportés par la politique de mélange ethnique de l’empire babylonien. Trois groupes sociaux aux intérêts et préoccupations différents vont ainsi se trouver confrontés :

-     les exilés à Babylone et ailleurs, ancienne élite de Jérusalem, qui s’installent dans la diaspora, s’intègrent à la société perse, deviennent souvent riches et cultivés — il en reste des traces historiques –, parfois influents, mais dont certains préservent, grâce au Livre, leur identité juive ;

-     ceux qui sont restés en Palestine et ont dû se débrouiller sur place, et se sont mélangés avec les peuples importés. Ils se sont réorganisés socialement, en prenant possession des terres et des fonctions laissées vacantes.

-     enfin ceux des exilés qui, à partir de 537, vont progressivement revenir au pays. Ils sont cultivés, riches comparativement à ceux restés sur place, et protégés, voire mandatés par l’autorité perse, comme Esdras ou Néhémie.

 

Le conflit d’intérêts sera immédiat : à qui appartiennent les terres, les maisons ? Qui occupe les fonctions décisives ? Qui préside aux rites et aux sacrifices religieux ? Qui surtout représente le véritable peuple d’Israël, le peuple de Dieu ? Cela sur fond d’inégalité sociale, culturelle et économique — certains sont contraints de vendre leurs enfants — d’inflation due à l’arrivée d’une population plus riche, et de conflits de pouvoir. Avec des interventions opposées de la part des uns et des autres auprès du pouvoir perse…

Le conflit prendra rapidement une dimension idéologique, autour de l’accès au Temple et de l’identité du véritable peuple de Dieu. Chaque groupe édifiera alors son idéologie propre, avec son corps de doctrine théologique, et à cette fin réécrira des mythes fondateurs, en relisant la mémoire du passé pour justifier sa propre légitimité. Ainsi :

-     ceux qui restent en exil insisteront sur la légitimité de la vie en diaspora sans reniement, et produiront des livres comme Esther, Daniel ou Joseph ;

-     le peuple resté au pays insistera sur la légitimité de la terre et de qui l’habite, et produira donc la saga des patriarches, Abraham, Israël, Jacob ;

-     tandis que ceux qui rentreront d’exil insisteront sur le déplacement qui légitime, et produiront le mythe de l’Exode… Parce que, en réalité, l’Exode c’est l’Exil.

 

En sorte que les différentes histoires des origines, au sein même de la Bible, se révèlent polémiques, non seulement face à la menace de dissolution dans la culture mésopotamienne ambiante, mais aussi à l’intérieur du peuple, entre deux ou trois situations sociales et psychologiques antagonistes.

Les vainqueurs de ce combat entre différents partis seront bien sûr ceux qui détenaient la richesse, l’appui de l’autorité impériale, enfin l’avantage culturel et par conséquent idéologique. C’est-à-dire ceux qui reviennent d’Exil, et dont les représentants seront Esdras et Néhémie, nommés par le pouvoir perse, et Zorobabel. Leur théologie légaliste, le deutéronomisme, l’a emporté et a pu fonder le judaïsme tel qu’il est toujours vivant. Mais leur restauration restera un relatif échec, puis viendront l’occupation grecque, ensuite romaine, d’où une immense frustration religieuse et nationale. Et le besoin d’autre chose, d’une vraie nouveauté, d’un salut, d’un Messie… Mais ceci est une autre histoire.

 

 

Conclusion : vrai ou faux

 

Ainsi s’est écrite la Bible hébraïque, suite à ce grand traumatisme de l’Exil à Babylone, sous la pression et l’influence de cultures plus vastes, et de façon conflictuelle au sein même du peuple.

Mais ainsi nous a été transmis cet héritage sans égal :

-        l’invention du monothéisme et de la transcendance,

-        une éthique fondée sur la pureté mais aussi sur l’amour et la justice pour les faibles,

-        un livre qui nous parle de Dieu et de nous…

 

Reste la question : cet imposant décalage entre histoire mythique et histoire réelle signifie-t-il que nombre de ces textes sont faux ? Non, bien sûr. Ils sont vrais parce que leur base historique, même lointaine et remaniée, est souvent vraie, même si elle a été pensée pour en tirer des leçons, puis écrite et réécrite pour transmettre ces leçons afin qu’elles servent aux suivants, à nous. Et surtout parce qu’ils comportent une excellente nouvelle : toutes ces histoires, toute cette histoire, avec ses légendes, ses faits et ses mythes, a été écrite pour nous parler de nous, de Dieu, et de nous avec Dieu. Sarah, Abraham, Jacob, Rachel, Joseph, Moïse, David, Bethsabée, Caïn et Abel, Adam et Eve nous parlent de nous plus que d’eux-mêmes, de nous vis-à-vis de nos frères, de nos enfants, de nos concitoyens ; de nous par rapport à un projet collectif, social ou moral ; de nous vis-à-vis de la confiance, de la vie, de l’amour, de l’éthique, de la responsabilité, de la faute ; de nous et de l’au-delà, de nous et de la transcendance, du destin, du pardon, de la réconciliation, de la gratuité…

Ces textes sont vrais parce qu’ils disent des choses vraies, sur nous et pour nous.

Le remarque-t-on ? Ce qui est le moins lu dans la Bible, et le moins cité dans le Nouveau Testament, ce sont les Lois. Et les Chroniques. Justement parce que ce sont des chroniques. Sans plus.

 

Jean-Paul Morley

 



Il ne s’agit bien entendu que d’hypothèses rationnelles, fondées sur la recherche archéologique, les connaissances historiques et la linguistique, telles qu’elles se pratiquent parmi les biblistes et telles que j’en ai bénéficié à l’Institut protestant de théologie de Paris.

Abram est sans doute un nom générique signifiant ‘père très élevé’. Il existe une stèle égyptienne, près d’Hébron, gravée 900 ans après Abraham, qui porte peut-être la formule ‘château d’Abram’.

Peut-être des commerçants venus d’ailleurs : Cananéens signifie commerçants.

Trouvées en 1886 au tell El-Amarna.

Hypothèse proposée par Gilles LERICOLAIS, géologue à l’Ifremer

Monothéisme : il n’existe qu’un seul Dieu, au-delà ; monolâtrie : on ne prie qu’un seul Dieu, participant au réel.

 

Apparemment comme un ensemble d’individus ou de groupes sociaux, mais pas encore comme une cité ou un Etat.

Le passage de l’âge du bronze à l’âge du fer se situe au XIIIe-XIIe siècle, mais ne s’est effectué que progressivement parmi les peuples dominés ou périphériques.

Il s’appelait sans doute à l’origine simplement “Ya”, puis “Yahou”, et se retrouve dans les noms hébreux commençant ou finissant par ya ou yahou, comme Nethanyahou

La rédaction du livre du Deutéronome, la “seconde Loi”, fut longtemps attribuée à cette réforme, mais elle ne peut aujourd’hui qu’être datée d’après l’Exil.

Le livre d’Esdras contient de tels documents, en araméen.

Ainsi les divers récits des origines se trouvant dans la Bible donnent-ils comme point de départ à l’histoire soit les patriarches, soit l’Exode, mais rarement les deux…

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jean-paul.morley.over-blog.org - dans Bible
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