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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 10:37

L’absence : c’est pour moi un étonnement profond : pourquoi, dans tous les débats autour de la fin de vie, y compris en milieu chrétien, la foi en la résurrection n’apparaît-elle jamais ? N’est-elles pas pourtant au centre du message du Nouveau testament et de la foi chrétienne ? Comment se fait-il que n’intervienne jamais notre fragile conviction – fragile, mais conviction – que la vie ne s’arrête pas avec la vie mais se poursuit autrement auprès du Père, dans l’apaisement, la lumière, la consolation, la douceur, le pardon et la tendresse ? Comment se peut-il que cette conviction reste absente de tels débats et ne les modifie pas profondément ?

L’hypocrisie : multiple. L’hypocrisie de savoir, mais rarement dire, que dans les hôpitaux on « débranchait la machine » déjà couramment, lorsque tous les autres traitements avaient échoué et que l’échéance était proche. Aujourd’hui, en raison des nouvelles lois, cela se pratique beaucoup moins. Sommes-nous vraiment certains que ces gestes hors la loi et inavoués étaient, et sont parfois encore, préférables à ce que seraient des gestes strictement encadrés et assumés ?

Hypocrisie encore : comment expliquer qu’il soit héroïque et positif de mourir en aidant ou sauvant autrui, héroïque et positif de se suicider plutôt que livrer un compagnon, ou héroïque et positif de mourir à la guerre, c’est-à-dire en tuant autrui, mais qu’il soit damnable de mettre fin ou d’être aidé à mettre fin à ses propres jours par choix ? Parce que les premiers cas relèvent du dévouement ? Mais est-il interdit de considérer que les seconds pourraient aussi en relever ? Là aussi, le croyant ne peut-il avoir un regard différent sur son propre départ ?

Hypocrisie religieuse peut-être également. Pour les protestants, l’autonomie, la responsabilité et la liberté de l’individu sont au fondement de sa foi : la grâce seule, la foi seule, l’Ecriture seule. D’où découle l’incoercible liberté de conscience. Chacun est, devant Dieu, libre et responsable de tous ses choix, face à sa vie, à sa foi, à sa place dans la société, à autrui, à son éthique, à ses amours, à sa famille, à ses enfants, à sa santé. C’est le socle de la foi issue de la Bible, de Luther et de la Réforme. Et n’est-ce pas là la plus grande dignité qui puisse être reconnue à un être humain ? Existe-t-il plus grande dignité que de pouvoir jusqu’au bout choisir pour soi-même ? Pourquoi devrait-elle s’arrêter à la décision de poursuivre ou non sa propre vie ? En quoi une norme extérieure devrait-elle lui imposer une autre dignité, considérée plus grande que celle de ses propres choix, et lui interdire celui ultime de la fin de sa vie ? La Bible elle-même n’affirme jamais que la vie soit sacrée en elle-même. Sa dignité lui vient d’ailleurs. Et le choix de la donner en fait partie.

Que tout soit tenté, socialement, médicalement et humainement, pour accompagner les personnes et décourager l’acte définitif, bien sûr. Mais décider pour autrui, est-ce bien protestant ? Je veux dire : est-ce bien l’Evangile, est-ce bien la Bible, est-ce bien la foi ?

J’ai personnellement rédigé mes ‘directives anticipées’, en ces termes :

« Je crois en une vie, différente, après notre mort physique.

Je n’ai donc pas peur de cette mort-là – même si, aujourd’hui, j’aime profondément la vie, souhaite mener à bien de nombreux projets, garder un compagnon à mon épouse, voir le plus longtemps possible ce que deviennent nos enfants, et connaître un jour nos petits-enfants.

En conséquence : …

Je crois en Dieu, je sais qu’Il nous ouvre les bras, à tous.

Je vous ai beaucoup aimés, et remercie de tout ce que j’ai vécu et reçu. »

Garderai-je la même calme certitude le jour venu ? Je l’ignore. Nous l’ignorons tous. Mais c’est, aujourd’hui, ce que je crois et je veux.

Jean-paul Morley

paru dans Réforme 2 mai 2014

Réponse à un courrier dans Réforme

Cher Monsieur,

Merci pour votre réaction et pour l’intérêt que vous portez à lire de modestes protestants à travers Réforme.

Vous souhaitez des réponses à vos deux questions. Je vais essayer.

1° : J’écrivais : « La Bible elle-même n’affirme jamais que la vie soit sacrée en elle-même », et vous demandez où et quand ? Mais c’est plutôt à vous qu’appartient la charge de la preuve : puisque la Bible ne l’affirme jamais, je ne peux évidemment citer aucun verset… Vous-même, connaissez-vous des versets où la Bible affirmerait que la vie soit sacrée en elle-même ?

Dois-je rappeler, d’ailleurs avec tristesse, que le Premier Testament, s’il invite heureusement à « Tu ne tueras pas », commande l’extermination des peuples habitant Canaan ; ordonne la peine de mort dans d’innombrables cas, en général par lapidation ; réclame de sacrifier tous les jours des agneaux, voire des colombes, des boucs ou des taureaux ; exhorte à la guerre et à patauger dans le sang des ennemis ; à livrer des villes et des peuples entiers à l’« interdit », c'est-à-dire à égorger hommes, femmes, vieillards, enfants et bêtes ; à éclater la tête des nourrissons sur les murs ? Que dans le Nouveau Testament Paul semble vouer un hérétique (déjà !) à la mort ? Et que Jésus nous invite tous à donner notre vie ? Certainement pas n’importe comment, ni pour n’importe quoi ! Mais pour son Evangile, et parfois la donner physiquement. Et ne connaissez-vous aucun cas où il est possible de donner sa vie physique pour l’Evangile, ou pour autrui (patrie, sauvetage, et parfois acceptation de se sacrifier) ?

2° Avoir reçu entrainerait, ou non, de posséder… Qu’en est-il par exemple de ce que nous avons reçu de nos parents : objets, maison, meubles, voiture, vêtements, livres, culture, et même notre propre corps ? Et si tout ce que nous avons reçu n’est pas à nous, à qui cela appartient-il ? Qu’est-ce que ‘recevoir’ ? Juste un prêt ? Peut-être, je pourrais vous suivre dans cette direction, assez biblique. Mais si notre vie nous est prêtée par Dieu, ne pouvons-nous pas… la lui remettre ? Ou penseriez-vous vraiment que ce soit toujours Lui qui décide de la « reprendre » ? C’est Lui qui susciterait alors les guerres, les cancers d'enfants et les guillotines… Dans ce cas, je craindrais que nous n’ayons pas le même Dieu.

Plus sérieusement, je suis en effet d’accord avec vous sur un point. Avoir reçu quelque chose : la vie, un bien, une confidence, un amour, nous en rend moins propriétaires que responsables. Mais pourquoi, en ce qui concerne la vie, cette responsabilité exclurait-elle le choix du moment et de la forme de sa fin ?

Vous évoquez l’orgueil, et je m’étonne : interdire l’euthanasie ou le suicide, ce que vous souhaitez peut-être, ne serait donc pas respecter la ‘dignité’ de la personne humaine, mais respecter son ‘orgueil’ ? Etrange. Dans le cas qui nous occupe, il ne s’agit de toutes façons pas de ‘mon’ orgueil, mais de respecter, non pas ‘ma’ dignité, mais celle d’autrui, c'est-à-dire sa décision pour lui-même, fut-elle ultime. Respecter jusqu’au bout la décision d’autrui me semble être la plus grande dignité qui puisse être reconnue à chaque être humain.

Le Créateur nous a voulu libres et responsables. Quel extraordinaire cadeau ! Avons-nous le courage de l’accepter jusqu’au bout, pour chacun de nous, et quel que soit son choix ?

Jp Morley

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 17:16

 

Obéir…

 

Obéissance, soumission mutuelle…

Quels concepts inquiétants ! Pourtant présents dans la Bible, en particulier dans la bouche de Jésus. Ce sont par exemple les derniers mots de Paul avant les salutations finales de sa lettre aux Corinthiens, considérée comme l’épître la plus importante du Nouveau Testament :

 

« Tout le monde connaît votre obéissance au Seigneur » (Romains 16 : 19-20)

 

Ainsi, obéir ne serait pas une honte ? Mais un sujet de gloire et de fierté, et même un témoignage auprès des autres et de l'extérieur, une marque de foi ?

L’autre soir se tenait la première séance du groupe ‘B comme Bible’. Soudain, en lisant le début de l'Evangile de Luc, une expression fait problème : quand l'ange Gabriel vient annoncer à Marie la visite du Saint-Esprit, et qu’elle se déclare elle-même « la servante, et même 'l'esclave' du Seigneur ». Cela a choqué : servante, esclave, cela ne pas nous laisser beaucoup de liberté...

Mais justement : pour le Premier Testament, il n’y a rien de plus haut, rien de plus flatteur, rien de plus honorable ni rien de plus enviable que d'être considéré comme un serviteur ou un esclave de Dieu.

Même un puissant roi d'Israël, s'il n'est pas serviteur du Seigneur, n'est rien du tout – et la Bible ne l'épargne pas. Au contraire, quiconque se fait l'esclave de Dieu est au sommet de la hiérarchie du respect. Le qualificatif le plus fréquent de David n'est-il pas celui-là : serviteur du Seigneur ? Comme souvent dans la Bible, les valeurs s'inversent.

Pourquoi ? Simple : que pourrait-on rêver de mieux, quel objectif plus enviable pourrait-on avoir qu'obéir à Dieu ? Quoi de mieux, vraiment ? Quoi de mieux qu'avoir la certitude d'agir toujours juste, et pour le bien de l'humanité ?

Du reste, qu'est-ce que la liberté ? De cela, nous avons parlé dès la première séance de catéchisme des lycéens. La liberté, est-ce de pouvoir changer d'avis, de projet, de partenaire ou de vie toutes les 2 minutes ou toutes les 2 heures ? Ou est-ce de pouvoir être et faire ce qu'on a voulu être ou faire, être fidèle à son propre projet ? Fidèle en particulier et à ce qu'on a voulu en le confiant à Dieu, parce que ses mains et sa vision sont dix mille fois plus sûres, et plus justes, et plus positives que les nôtres ?

Alors, que rêver de mieux que confier, offrir, mettre sa vie entre les mains et au service de Dieu ? Il ne s'agit pas d'être forcément pasteur ou moine, mais, quel que soit son métier – tapissier, chauffeur de taxi ou personnage politique – que rêver de mieux qu’être serviteur de Dieu, obéir. Obéir, une bien belle vertu. Celle, dit l’apôtre Paul, qui permet d'être sage, sans douleur, pour faire le bien. Celle, dit Paul, qui permet d'être pur, sans regret, pour éviter le mal... Obéir. Mais oui.

 

Obéir et s'obéir les uns aux autres, volontairement, sans contrainte ni hiérarchie, comme des frères et sœurs. C'est tout simplement essentiel, pas seulement pour que l'Eglise puisse fonctionner, mais parce que c'est une question d'amour et une question de foi.

           

Question d’amour…

 

Paul, dans sa lettre aux Romains, place l'amour en préalable de l'obéissance, tête d'une liste de prescriptions éthiques. (Romains 12 : 9-19) Regardons :

« L'amour doit être sincère » : ce n'est pas seulement de la politesse, mais de l'amour véritable !

« Ayez de l'affection les uns pour les autres ». Oui, de l'affection. Autant que des frères et sœurs qui s'aiment, parce que vous-même, vous êtes aimés au-delà de ce que vous imaginez.

« Mettez du zèle à vous respecter les uns les autres ». A nouveau, il ne s'agit pas du respect commun de surface, celui qui permet la bonne tenue sociale, non, il s'agit d'avoir du zèle pour ce respect, d'avoir profondément du respect pour chacun et chacune des frères et des sœurs présents, parce que Dieu, lui, les respecte profondément. Comme Il respecte et aime chacun de nous.

« Soyez actifs, et non paresseux » : vous n'êtes pas engagés pour ne rien faire…

« Et soyez joyeux, à cause de votre espérance », soyez joyeux, parce que ce qui vous est donné, et ce qui vous est promis, est encore beaucoup plus grand que ce dont vous avez conscience.

 

Affection, respect, engagement, joie : et si l'on entend bien Paul, il ne s'agit pas d'humeurs, il ne s'agit pas de sentiments ou d'envies, il s'agit d'ordres ! Par la plume de Paul, Dieu nous ordonne d'avoir de l'affection, du respect les uns pour les autres, de l'engagement concret, de la joie.

Des ordres. Il faut.

Alors il ne nous reste qu'à apprendre cette affection, ce respect et cette joie, qui n'ont rien à voir avec nos sentiments spontanés. Si ce n'est, sans doute, celui de la reconnaissance envers Dieu. Apprendre, nous entraîner, travailler à, s'imposer d'avoir de l'affection, du respect les uns pour les autres, de la joie ; parce que nous le méritons, puisque Dieu trouve que, tous, nous le méritons. Même moi. Même vous.

Et c’est ce travail-là, cet apprentissage-là, ce devoir d'amour-là, qui s'appelle servir le Seigneur avec ardeur.

Le moyen d’y parvenir ? Se souvenir toujours que Dieu aime et respecte celui que nous aimons moins ou qui nous agace ; et qu'Il nous aime infiniment, nous, alors qu'Il a tant de raisons, que nous connaissons bien, et d'autres, que nous n’avons pas vues, de nous en vouloir... Dire merci à Dieu pour ceux qui nous agacent, cela aide à les aimer.

           

Mais Paul n'a pas fini son énumération. Et il inverse tout bon sens et toute logique :

« Bénissez ceux qui vous persécutent ». Pas vos amis. Pas vos indifférents. Pas ceux qui vous agacent. Ceux qui vous persécutent ! Et c’est valable pour nous : bénir ceux qui nous persécutent. « Accompagnez-vous les uns les autres, joie avec les joyeux, pleurs avec les désemparés » ; faites-le vraiment, donnez-leur du temps !

« Pas d'orgueil, acceptez donc les tâches les plus modestes », elles sont dignes de vous, dignes de votre importance comme de votre place dans la société ou l'Eglise.

« Ne rendez pas le mal, mais le bien », « Vivez en paix », « Ne vous vengez pas ». Autrement dit, pas de rancune, pas de susceptibilité, pas de bouderie, pas de colère, pas d'amertume entre vous, vous n'avez pas à défendre votre honneur, c'est Dieu qui s'en charge. Et Il s'en chargera justement à travers les frères et sœurs, parce que les frères et sœurs feront eux aussi cet apprentissage de l'affection mutuelle, du respect, de la joie, de l'entraide, de l'accompagnement et de la modestie.

 

Oui, obéir, c'est une question d'amour. S'obéir mutuellement. C'est un ordre d'en haut. Alors faites, dit Paul, cet apprentissage. C'est vous qui en bénéficierez.

On le sait bien, Dieu ne nous a pas appelés à la sagesse humaine, mais à sa folie... Béni soit-Il !

 

…et question de foi

 

La soumission  fraternelle apparaît dans un texte célèbre, dont on ne voit jamais vraiment si on l'applique, ni si on doit l'appliquer.

C'est Jésus qui parle, et Matthieu qui le rapporte : « Si ton frère vient à pêcher, va le trouver et fais-lui des reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute l'affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Eglise, et s'il refuse d'écouter même l'Eglise, qu'il soit pour toi comme le païen et le collecteur d'impôts. ».

Rude ! Intelligent et juste, en fait. En trois étapes, trois niveaux. Si nous mettons en application ce que nous venons de lire chez Paul : apprendre et pratiquer l'affection mutuelle, le respect, l'entraide, alors nous n'aurons aucun mal à nous dire les choses entre nous. A signaler une blessure, à corriger une erreur, parce que nous-mêmes serons prêts – réellement prêts, sans réserve – à accueillir nous-mêmes avec reconnaissance une remarque, un conseil, une remontrance. Alors la correction fraternelle devient facile, naturelle, mais aussi limitée à ce qui importe vraiment. Et elle fait de nous des frères et sœurs, une communauté ; et en plus une communauté efficace. L'obéissance mutuelle, c'est absolument une question d'amour.

C'est la première étape, qui ne devrait poser aucune difficulté pour des disciples du Christ. Le Christ, bel exemple lui-même d'absence totale de révolte d'amour-propre. Jamais Jésus ne se vexe, ni se rebiffe, et pourtant… !

 

Mais, deuxième étape, si le frère ou la sœur refuse d'écouter... c'est donc qu'il y a une vraie difficulté. Une difficulté soit de susceptibilité, soit de convictions différentes.

Alors on en parle. A plusieurs. Et c'est bien cela que nous essayons de faire dans l'Eglise, à tous ses niveaux. Et c'est là que l'obéissance mutuelle devient et se révèle être une question de foi. Pourquoi, si je suis en désaccord avec mon président, mon pasteur, mon trésorier, ou un de mes paroissiens, pourquoi devrais-je l'écouter, quand bien même il se présente solennellement avec deux ou trois autres membres de l'Eglise ? Pourquoi ? Parce que, et c'est ce que j'essaie de vivre personnellement, parce que ceux qui viennent ainsi me voir ne sont pas que des individus, ni même des amis. S'ils sont frères ou sœurs en Christ, je sais déjà qu'à travers eux, c'est Dieu lui-même qui me parle. Je sais que, derrière leur visage, aimé ou redouté, c'est le visage du Christ qui s'approche de moi. Je sais que, à travers leurs paroles peut-être maladroites ou même désagréables, c'est un message de la part de Dieu qui m'est adressé.

Un peu comme dans un couple. Nous savons d'expérience qu'un couple ne peut s'aimer dans la durée que si chacun des deux considère l'autre comme plus important que lui, si chacun des deux devine que derrière le visage de l'autre, surtout quand il est contrariant, c'est le visage de Dieu qui s'approche de lui et lui parle.

En Eglise, c'est pareil. On s'obéit les uns aux autres, on s'écoute les uns les autres, on accepte les remontrances des uns et des autres, parce qu'on sait que c'est Dieu qui parle à travers les frères et sœurs. Du coup, on les accueille avec une pleine reconnaissance – même quand ce n'est pas facile, mais cela n'a aucune importance. Aucune importance, parce que l'ego, l'orgueil, n'a rien à voir là-dedans.

 

Et c'est pour cela que la troisième étape, présenter l'affaire devant toute l'Eglise, et en cas de désaccord considérer que le récalcitrant ne fait plus partie de l'Eglise, ce n'est pas vraiment une sanction trop dure. Parce que cela peut signaler une défaillance de foi, un égarement spirituel, si le frère dont parle Paul considère que lui-même ou son opinion est plus important que l'Eglise et que l'avis des frères ou sœurs. Autrement dit, que lui-même ou sa position l'emporte sur Dieu, ou sa foi en Dieu, ce qui est pareil.

C'est pour cela que l'humilité n'est pas un vain mot ni une vertu périmée. L’humilité, c’est accepter que son ego passe après, soit second et même sans grande importance, parce que si mon ego prend de l'importance, c'est que je n'ai pas besoin de Dieu. C'est que je ne vois pas l'essentiel, à savoir que je n'ai pas à me justifier ni à chercher la considération des autres, parce que c'est Dieu qui me justifie. Et que si Dieu me justifie, je n'ai besoin d'aucune autre justification. Mon ego et mon amour-propre n'ont plus aucun intérêt, mes certitudes personnelles pas forcément non plus. On ne peut pas blesser ou être blessé dans une Eglise. Cela arrive souvent, mais cela n'a aucun sens.

 

Ah ! Mais justement, s'il s'agit de vraies convictions ? Serait-ce à dire que la majorité a toujours raison contre l'individu ou la minorité ? L'Eglise contre le croyant ? Heureusement non. C'est d'ailleurs comme cela que la Réforme est née, Luther seul face à L'Eglise. Mais dans ce cas-là, s'il s'agit vraiment de convictions et non d'egos froissés, alors nous changeons de registre et nous en venons aux trois critères de la conviction :

1 - Suis-je vraiment convaincu, en conscience, profondément et sincèrement, de ce que j'avance, sans que ne s'y glisse aucun intérêt personnel, ni aucune question d'amour-propre ?

2 – Cette conviction intime est-elle vraiment conforme à l'Ecriture et à l'Evangile que j'ai reçu et que je reçois dans la prière, sans aucune tricherie ?

3 – Cette convergence entre ma conviction et l'Evangile est-elle confirmée par les frères et sœurs en Christ ?

Parfois il peut y avoir débat sur ce troisième critère. On peut avoir raison seul face à tous. Mais il y faut en tous cas les deux premiers, sans aucune réserve.

Et sinon, si l'accord entre soi et l'Eglise est impossible, soit à cause d'une victoire de l'ego et de la susceptibilité, c'est à dire par manque de foi ; soit à cause d'une réelle divergence de conviction, eh bien l'Eglise de Jésus-Christ est vaste, et comporte un grand nombre de clochers. Mais je ne veux pas m'arrêter sur cette troisième étape dont parle Paul, elle ne nous concerne pas, car nous n'excluons personne.

 

Et ce serait une mauvaise conclusion que terminer sur un échec. Nous n'irons pas jusque-là, l'exclusion, parce que nous avons appris l'amour et la foi, que l'une et l'autre nous font considérer autrui comme plus important que nous, et le projet de Dieu comme porté par toute la communauté, pas par nous seuls. Nous n'irons jamais jusque-là, parce que la soumission mutuelle, c'est de la joie, c'est de l'amour, c'est du pardon, c'est de la foi et de la confiance, c'est du respect spontané, c'est de l'humour, c'est du bonheur... Imaginez : pouvoir en toute amitié se dire sans se vexer, se dire sans ressasser, pouvoir se distribuer le travail en se faisant confiance, c'est tout simplement être heureux de faire ensemble, heureux de donner et recevoir ensemble, heureux de voir une Eglise croître et être heureuse… C'est du bonheur offert !

           

C'est précisément ce que dit Jésus deux versets plus loin :

« Je vous le déclare, si deux d'entre vous, sur la terre, s'accordent pour demander quoique ce soit dans la prière, mon Père, qui est dans les cieux, le leur donnera ! »

 

J.P. Morley

 

Aumônerie de la  Retraite Conseil Presbytéral

de Pentemont-Luxembourg, 24 et 25 septembre 2011

 

 

 

Lectures : Romains 12 : 9-19 et 16 : 19-20

                 Matthieu 18 : 15-17

 

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 11:43

EXISTE-T-IL DES COUPABLES INEXCUSABLES ?

 

 

La question qui nous est posée aujourd’hui est donc : « Le colonel Kadhafi est-il un coupable inexcusable ? »

La réponse est aussi simple qu’évidente : oui !

Oui, il est coupable ; oui, il est inexcusable.
Et quelques autres exemples nous viennent aussitôt à l’esprit, aux réponses aussi évidentes.

 

Pour que notre réflexion garde un sens, nous comprenons donc qu’il va nous falloir faire glisser légèrement la question, comme ceci : « Y a-t-il des coupables impardonnables ? », et par exemple  « Kadhafi est-il pardonnable ? », en distinguant l’excuse, qui justifie, du pardon, qui confirme la  faute mais décide de ne pas punir ni même de tenir rigueur.

Et là, avec le pardon, nous sommes au cœur de la religion chrétienne, protestante en particulier, qui affirme un pardon de Dieu offert à tous, vraiment tous, sans autre condition que l’accepter – ce qui est très loin d’être toujours simple. C’est ce que la Bible et les théologiens appellent « la grâce ».  Et cela invite à réfléchir un peu plus avant sur ce pardon, qui n’est donc pas une excuse.

 

Le Premier Testament, quant à lui, paraît clair : il n’est pas dans une logique de pardon mais de rétribution, récompense ou punition. Le Dieu du Premier Testament n’hésite pas à menacer, condamner et punir, ni à préciser, par la plume de Moïse, une échelle rigoureuse de sanctions. Mais en réalité Il est plus subtil que cela, et ses menaces pourraient bien être, comme celle d’un parent, plus pédagogiques ou éducatives que réelles : car en fait, dans la Bible, Dieu punit rarement, pardonne souvent, invite à pardonner, et finalement Il avertit plus qu’Il ne menace : « Si tu as tel ou tel comportement, il entraînera de lui-même telle ou telle conséquence, personnelle ou collective… »

Et dans le Nouveau Testament, c’est ce que Jésus continue de dire : il ne menace pas mais avertit : tel comportement entraîne telle conséquence. Mais il y ajoute le pardon, celui de Dieu, total et inconditionnel, que les chrétiens lisent dans la souffrance de la croix acceptée par le Christ. Comme si Dieu prenait sur lui, prenait tout sur lui, et acceptait de souffrir, acceptait d’être violenté sans répondre, ni punir, ne se venger.

Un pardon inconditionnel, une grâce donc, qui seule peut-être nous permet de rester debout, de continuer de nous regarder dans la glace, de redevenir en paix avec nous-même, et de pouvoir pardonner nous-mêmes à ceux qui nous blessent.

Un pardon qui est offert aussi aux Kadhafi, Hitler, Ben Laden, aux violeurs, assassins d’enfants, ou à ma belle-soeur, vous savez celle qui est si insupportable, et puis à mon patron, qui est tellement odieux…

Mais Jésus y met une condition. La foi.

C’est à dire ? La foi, ici, peut se traduire par :

La conscience de la faute réalisée, du mal causé, des dégâts provoqués, bref, la claire reconnaissance de sa faute ou de son insuffisance, et de leurs conséquences.

La compréhension d’un pardon venu d’ailleurs, offert, total, qui reconnaît et même désigne ce qui a été fait, mais qui décharge son auteur de la culpabilité et de toute sanction.

 

Un exemple : Quelques jours après la découverte de l’assassinat des moines de Tibérine, que ce beau film Des Dieux et des hommes a remis en mémoire, des journalistes avaient demandé au Supérieur de leur ordre religieux s’il pardonnait aux assassins. J’avais été furieux contre eux, et contre ce Supérieur. Furieux contre les journalistes, de poser une question aussi simpliste, convenue, piégeante, et facile. Furieux contre le Supérieur de s’être laissé piéger et contraindre de répondre « oui », sans guère d’autre explication.

Alors qu’en bon lecteur de l’Evangile, il aurait plutôt pu répondre :

«  Dieu leur pardonnera sans doute, mais cela ne nous appartient pas. Quant à nous, nous pouvons nous préparer à pardonner, prier pour cela, être prêts à offrir ce pardon, mais nous ne pouvons pas le donner à des personnes qui ne le demandent pas et n’en sentent pas le besoin. C’est-à-dire tant qu’elles n’ont pas conscience du mal inestimable qu’elles ont fait, conscience qu’elles ont mal agi. Prêts à pardonner, oui, si Dieu nous le donne, mais à des personnes qui aient conscience d’en avoir besoin. Sinon ce pardon est vide de sens, galvaudé, stérile, inopérant, purement formel, sans vie. »

 

Illustrons cela d’un exemple biblique, le récit de la femme adultère, dans l’Evangile de Jean.

Une femme est conduite devant Jésus, elle vient d’être prise en flagrant délit d’adultère. Faute inexcusable d’après la Bible, qui ordonne la lapidation. Pour les deux partenaires de l’adultère. Ceux qui l’on conduite à Jésus lui demandent son avis : lapidation ou pas ? Respect de la Loi face à sa prédication du pardon, Jésus semble coincé… Il ne répond pas. Ils insistent. Finalement Jésus demande que celui qui n’a jamais failli lance la première pierre. Alors tous se détournent et s’en vont, vieux en premier. Et Jésus dit alors à la femme : « Moi non plus, je ne te condamne pas ; va, et ne pèche plus »

Résumons :

l’adultère est inexcusable pour une femme. Mais excusable pour l’homme, puisque, lui, n’a pas été inquiété… Cette logique-là est… inexcusable pour Jésus, qui refuse d’y entrer.

Les candidats-lapideurs, peut-être eux-mêmes inexcusables par ailleurs, sont du moins pardonnés, puisqu’en faisant demi-tour ils reconnaissent leurs propres failles.

Enfin Jésus, en disant à la femme : « Va et ne pèche plus », n’excuse pas l’adultère, qu’il invite à ne plus commettre ; mais il pardonne, puisqu’il lui dit de rentrer chez elle, sans la sanctionner ni même la culpabiliser.

Et la femme sait qu’elle a mal fait, et sait qu’elle est pardonnée.

 

Nous pourrions donc conclure que d’après la Bible, il y a évidemment des comportements inexcusables – Kadhafi… – mais qu’un pardon inouï, exorbitant, est offert à quiconque, y compris Kadhafi – pourvu qu’il ait conscience d’en avoir besoin et puisse l’accepter.

 

Mais pour terminer, je voudrais donner une occasion de sourire, malgré la gravité du sujet, en vous proposant un texte venu des Etats-Unis et trouvé sur internet, à propos de ce que la Bible considère comme inexcusable, et de la relativité de cette sorte de chose…

 

« La Bible est une autorité

 

Récemment aux Etats Unis, une célèbre animatrice radio fit remarquer que l'homosexualité est une perversion : « C'est ce que dit la Bible dans le livre du Lévitique, chapitre 18, verset 22 : "Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : ce serait une abomination".

C'est clair, non ? La Bible le dit. Un point c'est tout. », affirma-t-elle.


...Quelques jours plus tard, un auditeur lui adressa la lettre ouverte suivante :


 « Merci de mettre autant de ferveur à éduquer les gens à la Loi de Dieu.

J'apprends beaucoup à l'écoute de votre programme et j'essaie d'en faire profiter tout le monde. Mais j'aurais besoin de conseils quant à d'autres lois bibliques : Par exemple, je souhaiterais vendre ma fille comme servante, tel que c'est indiqué dans le livre de l'Exode, chapitre 21, v 7. A votre avis, quel serait le meilleur prix ?

Le Lévitique aussi, chapitre 25, v 44, enseigne que je peux posséder des esclaves, hommes ou femmes, à condition qu'ils soient achetés dans des nations voisines. Un ami affirme que ceci est applicable aux Mexicains, mais pas aux Canadiens. Pourriez-vous m'éclairer sur ce point ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas posséder des esclaves canadiens ?

Je sais que je ne suis autorisé à toucher aucune femme durant sa période menstruelle, comme l'ordonne le Lévitique, chapitre 18, v 19. Comment puis-je savoir si elles le sont ou non ? J'ai essayé de le leur demander, mais de nombreuses femmes sont réservées ou se sentent offensées.

J'ai un voisin qui tient à travailler le samedi. L'Exode, chapitre 35, v 2, dit clairement qu'il doit être condamné à mort. Je suis obligé de le tuer moi-même ? Pourriez-vous me soulager de cette question gênante d'une quelconque manière ?

Autre chose : le Lévitique, chapitre 21, v 18, dit qu'on ne peut pas s'approcher de l'autel de Dieu si on a des problèmes de vue. J'ai besoin de lunettes pour lire. Mon acuité visuelle doit-elle être de 100% ?? Serait-il possible de revoir cette exigence à la baisse ?

Un dernier conseil. Mon oncle ne respecte pas ce que dit le Lévitique, chapitre 19, v 19, en plantant deux types de culture différents dans le même champ, de même que sa femme qui porte des vêtements faits de différents tissus, coton et polyester. De plus, il passe ses journées à médire et à blasphémer. Est-il nécessaire d'aller jusqu'au bout de la procédure  embarrassante de réunir tous les habitants du village pour lapider mon oncle et ma tante, comme le prescrit le Lévitique, chapitre 24, v 10 à 16 ? Ne pourrait-on pas plutôt les brûler vifs au cours d'une réunion familiale privée, comme ça se fait avec ceux qui dorment avec des parents proches, tel qu'il est indiqué dans le livre sacré, chapitre 20, v 14 ?

 

Je me confie pleinement à votre aide. Merci de nous rappeler que la Parole de Dieu est éternelle et immuable, un point c'est tout. »

 

 

Jean-paul Morley

Sam’dix-treize de l’Auditoire

12 mars 2011

 

 

 

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 14:42

 

 

A peine créé, Adam s’ennuie.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul. C’est Dieu qui le dit. La femme non plus d’ailleurs. Ça, c’est moi qui l’ajoute. Et Dieu qui, déjà à l’époque, est très perspicace, le comprend tout de suite, dès les toutes premières pages de la Bible.

Alors, tout de suite, quand il voit Adam s’ennuyer, il crée les animaux, un tas d’animaux, des milliers d’animaux, tous les animaux ; et il les présente à Adam, dont le nom signifie simplement « être humain », c’est à  dire « fait d’humus », on pourrait traduire par « Terreux », « le terreux »… Dieu, d’après la Genèse, crée donc les animaux pour être les compagnons et les vis-à-vis des humains.

Et Adam, le terreux, pour leur donner existence, pour leur donner une chance d’avoir une histoire, une personnalité, une chance d’avoir une relation, Adam leur donne à chacun un nom : le chat, le chien, la mouche, le moustique, la libellule, la truite, l’âne, le chameau, le rossignol, la vache ou le cochon, pour ne citer que ses meilleurs amis… Et puis aussi le dauphin, la grenouille, le diplodocus et l’ours en peluche…

On sait que cela ne suffira pas : même les plus tendres et les plus fidèles d’entre eux ne suffisent pas, il manque encore quelque chose, Adam s’ennuie toujours. C’est là que Dieu se souvient qu’en créant l’être humain, Il l’a créé homme et femme, c’est dit au chapitre précédent. Et Dieu se livrera donc à la petite opération chirurgicale que l’on sait sur la côte d’Adam, pour que l’homme et la femme puissent, côte à côte, se trouver face à un autre semblable. Autre et semblable.

Et c’est là, suggère la Bible, là que naît et se marque la différence entre humains et animaux :

cette reconnaissance de l’autre comme semblable ;

qui sera suivie immédiatement, avec la célèbre histoire d’Eve, du serpent et de la pomme d’Adam, par la découverte de la connaissance du bien et du mal ;

c’est à dire la conscience de la responsabilité ;

qui elle-même sera suivie immédiatement par l’intuition puis le sens d’une transcendance.

 

Toujours est-il que, alors que les plantes n’ont pas été présentées à Adam ni nommées par lui, les animaux, eux, ont été créés pour être les compagnons, les partenaires et les vis-à-vis des humains. Et pas seulement un décor ni une masse indistincte, ni un garde-manger ou une garde-robes ambulants…

 

Personne n’est pas obligé de croire à cette origine du monde. Mais la Bible s’en moque : elle ne prétend rien décrire de scientifique, elle parle des rapports entre l’être humain et Dieu ; entre les êtres humains hommes et femmes ; et, ici, entre les humains et les animaux.

Et ce qu’elle suggère, c’est qu’il n’y a pas de rupture radicale entre les deux – c’est peut-être pour cela qu’elle interdit de manger du porc, qui nous est si proche, du cheval, des crustacés et d’un certain nombre de mammifères. Pas de rupture radicale, mais au contraire une continuité, un compagnonnage où l’humain semble placé au centre, comme un primus inter pares. Au centre, et c’est bien cela qui lui donne une responsabilité : celle de dominer la Création, certes, mais aussi de la cultiver et de la garder. Peut-être la clef de nos relations avec les animaux est-elle là : dominer mais garder la Création. Dominer, ce qui implique des droits, mais garder, ce qui implique des devoirs.

 

Une responsabilité, une solitude et une protection que l’être humain va bientôt mettre en pratique dans cet autre célèbre mythe biblique qu’est l’histoire de Noé et du déluge. Noé, son épouse et leurs enfants vont veiller à sauvegarder un à sept couples – selon les versions – de chaque espèce animale pour la sauver du déluge. Et c’est un ordre de Dieu ! Indice peut-être que nous faisons une grande faute en détruisant ou laissant s’éteindre tant d’espèces animales.

 

Oui, mais… Et les sacrifices d’animaux réclamés par la Bible ? Eh bien, justement. Un sacrifice n’a de sens que si l’on sacrifie quelque chose de précieux, si l’on donne de soi, et le sacrifice n’est valable que s’il offre quelque chose en substitution de soi-même, un équivalent de soi-même. Ainsi le fait que le sacrifice animal soit le plus valorisé après le sacrifice humain, montre précisément la proximité de l’animal avec l’être humain.

Oui, mais encore… Et les figures animales, dragons anciens et autres Léviathan, qui dans la Bible personnifient les forces du mal ? Eh bien, ne serait-ce pas un hommage du vice à la vertu, la reconnaissance de la potentialité, chez les animaux, d’une conscience, d’une volonté et d’une personnalité dignes d’être des interlocuteurs ou des figures de la Création ? A nouveau équivalence, mêlée d’ambivalence.

 

Enfin Jésus et le Nouveau Testament : rien. Plus de sacrifices animaux, mais ce coup de tonnerre : l’équivalence se retourne et se déplace, c’est la mort du Christ en croix, de Dieu en croix, qui est présentée comme un sacrifice de substitution pour toute l’humanité. Elle stoppe du même coup tous les sacrifices d’animaux, devenus d’un coup archaïques et obsolètes, et que déjà plusieurs prophètes du Premier Testament avaient dénoncés – affirmant que Dieu ne prenait aucun plaisir au sang répandu ni à l’hypocrisie qui pourrait l’accompagner, mais qu’Il recherchait la brisure et la confiance du cœur. Dieu n’a pas de plaisir à la souffrance des animaux, ses créatures, nos compagnons.

Et cette fois, nous en sommes à notre question de ce matin : faire souffrir les animaux ? Oui, si c’est utile et minimisé. Pour s’en nourrir, s’en vêtir, s’en soigner peut-être. S’en défendre éventuellement. Expérimenter, cela se peut, si avec respect. Les dresser-éduquer, sans doute, s’ils y trouvent plus de bénéfice que de souffrance. Mais en rire ou s’en moquer, jamais. Tant pis pour les cirques. En jouir pas davantage, se défouler non plus. Tant pis pour les sadiques. Se faire plaisir en société, avec regret c’est non. Tant pis pour les corridas, la chasse à courre et la chasse tout court.

En somme, l’éthique envers le monde animal n’est pas si différente de celle entre humains. Elle s’appelle simplement respect. Accepter la souffrance est parfois nécessaire, pour nous, pour autrui, pour des animaux. S’en réjouir ou y être indifférents, non.

Cela au nom de cette solidarité de toute la Création, qui va de l’inorganique que nous gaspillons si généreusement aujourd’hui, jusqu’à nous, en passant par les plantes, la mer, l’air, la terre et bien sûr les animaux, petits ou grands, étranges ou proches.

Au nom du respect pour ces compagnons auxquels Dieu nous a confié de donner un nom, et qui ont chacun une vie, une personnalité, une histoire, une capacité chez certains d’affection, d’altruisme, de langage et même de sens de l’humour…

Ils partagent avec nous le statut de créatures, créés pour accompagner notre passage sur la terre, et pas seulement pour servir de garde-manger, garde-robes ou équilibreurs écologiques. De vrais compagnons, avec lesquels peut se nouer une véritable amitié et une véritable complicité, avec son chien, son chat, son hamster, son cheval, ses vaches ou ses moutons, voire son dauphin… Comme ce malheureux du temps des rois d’Israël, qui ne possédait qu’une brebis : « Il la nourrissait, et elle grandissait chez lui, en même temps que ses enfants. Elle mangeait la même nourriture et buvait le même lait que lui, elle dormait tout prés de lui. Elle était comme sa fille »

Voilà pourquoi le premier Testament leur est si attentionné. Lorsqu’il préconise de ne manger d’animal que séparé de son sang, parce que son sang, c’est sa vie et son âme. Ou qu’il demande de ne pas mélanger la viande avec des produits laitiers, parce qu’on ne fait pas cuire un animal dans le lait de sa mère, c’est trop cruel. Respect.

Voilà pourquoi la Bible affirme qu’il vaut mieux un chien vivant qu’un lion mort, voilà pourquoi les rois entrent dans Jérusalem juchés sur une modeste ânesse, comme le fera Jésus lui-même.

Ce Jésus dans lequel les chrétiens voient la présence de Dieu en personne, un Dieu qui accepte de souffrir comme un être humain pour se faire proche et solidaire de toute souffrance humaine. Alors on peut supposer que, à l’image de la croix qui montre ainsi de façon terrible un Dieu qui souffre de tout ce qui fait souffrir les humains, on peut supposer que ce Dieu souffre également de tout ce qui abîme sa Création, volontairement ou par sottise, inattention ou égoïsme.

Sa Création, offerte, si diverse et si belle, et même si équilibrée entre d’un côté la beauté et le bonheur, et de l’autre le mal qui, sans doute, lui permet ou l’oblige à progresser.

 

Alors, ce soir, n’oubliez pas de caresser votre enfant, mais aussi votre poisson rouge…

 

Jean-paul Morley

Communication au Sam’dix-treize de L’Auditoire

le 8 janvier 2011

 

 

Deuxième livre de Samuel, chapitre 12.

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 17:38

 

Nombreux dans la Bible, les enfants adoptés y sont souvent célèbres : jugez vous-mêmes : le Roi David ; le prophète Samuel ; Jésus lui-même; Esther ; Saint Jean... Et tous auront un bel avenir ! Qu'ils soient adoptés bébés, comme Samuel devenu le premier grand prophète, et Moïse devenu le libérateur et grand législateur de son peuple ; ou enfant, comme Esther devenue reine ; ou adolescent, comme David devenu roi ; ou encore adoptés adulte, comme Jean, à l'origine d'une spiritualité majeure de la foi chrétienne... Ils ont tous réussi.

Mais jamais sans douleur familiale.

 

Reprenons.

 

David : Ado rebelle, puis brigand, puis chef de guerre, puis fondateur de dynastie, créateur du Royaume de Juda, enfin grand roi et archétype du juste qui sait faillir, mais qui sait se repentir... A l'origine, il a un père, qui l'oublie ou le traite en servant, et des frères, qui le traitent de vaurien prétentieux. Puis ce père et ces frères disparaissent. Morts ? En tout cas occultés, même quand David sera en détresse et pourchassé, ils seront absents. Plus rien, David n'a plus de famille, et pas davantage quand il sera roi.

Mais il a un ‘’père’’ : Saül, le roi. Qui l'accueille, le prend à sa cour et lui donne ses armes, ses propres armes – quel plus beau symbole de passage de la puissance d'un père à son fils ? Mais elles sont trop grandes, trop lourdes. David n'en veut pas et préfère les siennes : une fronde et des pierres, combien modestes et dérisoires, mais qu'il se choisit et se forge lui-même. Quel plus beau symbole de refus de la paternité adoptive !

Quant à la femme de Saül, qui aurait pu jouer le rôle de mère adoptive, la Bible n’en parle pas. En revanche Saül donne sa fille Mikal en mariage à David : sa fille, peut-être unique, en tout cas convoitée. Et David, s'il ne veut pas être fils, accepte en tout cas d'être gendre. Tandis qu'un des fils biologique de Saül, Jonathan, devient un frère, et plus qu'un frère, de David.

 

Mais David réussit trop bien, sa cote de popularité monte en Israël, tandis que celle de Saül descend, au point de se croiser... D'où jalousie : le père dépassé, supplanté, dévoré par le fils adoptif, le père devient jaloux de ce fils adoptif qui n'est justement pas son fils, jusqu’à vouloir et essayer de le tuer.

Tuer le fils adopté... Et le ‘’vrai’’ fils, le biologique, Jonathan, trahira même son père – et lui-même – en faveur de David l'adopté.

Pourtant, finalement, David continuera, à travers toutes leurs rivalités et conflits à respecter son plus ou moins père adoptif, à cause de sa foi en Dieu et de son respect pour la fonction royale. A laquelle il aspire, ce n'est peut-être pas un hasard...

David n'en pousse indirectement pas moins Saül à la faute, qui conduira Saül et ses fils à la mort. Alors, une fois la famille de Saul dégagée, David, le sans famille, prend la place de son père adoptif. Roi. Et fondateur de plus qu'une famille : une dynastie portant son nom.

(note 1)

 

Samuel : Là, il s'agit d'une véritable adoption.

Un couple était stérile. La femme a supplié Dieu, avec larmes. Et Dieu lui a donné un fils, Samuel, qu'elle a aussitôt ré-offert à Dieu, en remerciement : elle le confie sitôt sevré à un prêtre, Héli, qui l'élèvera et le préparera à la prêtrise. Ses parents ne lui rendront visite qu'une fois l'an.

Or le prêtre Héli avait lui-même 2 fils. Des voyous. Indignes de la prêtrise. Qui piquaient dans les offrandes du temple et lutinaient les femmes venant offrir des sacrifices. Ils ne s'inquiètent d'ailleurs pas de la venue de ce jeune adopté.

De son côté Héli ne tient pas son rôle de père envers eux : il leur énonce certes la morale, mais ne la leur impose pas. En d'autres termes, dirait-on aujourd’hui, il renonce et les abandonne à eux-mêmes... Ils en mourront, punis par le Seigneur.

En revanche, Héli s'occupe bien de Samuel, avec autorité et affection, et l'enfant se développe en sagesse, respect et foi. Au point que c'est lui qui devra annoncer son rejet et celui de ses fils à Héli, son père adoptif, par le Seigneur.

Le fils adopté sera donc, comme David, indirectement à l'origine de la mort du père adoptif, et prendra sa place et sa succession comme prêtre et prophète à la place des fils naturels, comme l'a fait David.

Est-ce parce que l'enfant adopté, qui a reçu non pas de la biologie, ni seulement des adoptants, mais de plus loin, en devient plus reconnaissant et de là plus fidèle ? Peut-être. La filialité ne serait donc pas celle du sang, trop naturelle pour être sûre, mais celle de la fidélité, c'est à dire la foi entendue comme relation de confiance entre deux sujets.

 

Faudrait-il s'arrêter aussi, dans cet exemple réussi de l'adoption de Samuel, sur le fait que, d'une part, le couple stérile a commencé par ‘’rendre’’ le premier enfant reçu – ils donneront ensuite naissance à 5 autres – comme s'il n'y tenait pas ; et que, d'autre part, le père adoptif n'était pas demandeur d'adoption ? Des parents qui renoncent à l'enfant tant attendu ; un adoptant qui n'est pas en attente... Faudrait-il comprendre que ce retrait ou cette distance affective pourraient d'une certaine manière protéger l’adoption, en en désamorçant les tensions et laissant plus d'espace et de liberté pour que l'enfant se positionne par lui-même et devienne lui-même ?

Faudrait-il alors se demander avec effroi si un excès d'investissement affectif dans l'adoption ne serait pas un risque, qui pourrait se révéler contreproductif… ? 

(note 2)

 

Jésus lui-même : Adopté ? Et comment ! Avec deux pères, et qui sait peut-être trois !

D'abord un père légal, Joseph, mais qui n'a guère d'illusions sur sa paternité biologique. Il adopte cependant cet enfant avant même que sa gestation soit attestée. Il l'adopte par sa parole, sur la parole… de Marie, la mère ? D'un ange ? De son dialogue priant avec l'Eternel ? Chacun jugera. En tout cas, ce père adoptif élèvera Jésus, jusqu’à lui apprendre son propre métier de charpentier pour qu'il lui succède. Puis il disparaît totalement, là aussi...

Ensuite un père symbolique, Dieu, ou plutôt spirituel, puisque c'est l'Esprit de Dieu qui ‘’couvre’’ Marie... Celui-là ne l'abandonnera ni ne le quittera jamais – si ce n'est dans la déréliction totale, le désespoir et la souffrance lors de l'abandon et de l'échec de la croix. Jésus, en croix, le lui reprochera....

Comment ce Dieu-là est-il Père ? Nul ne sait, mais la symbiose entre Père et Fils est totale.

Enfin, il se trouve de mauvais esprits pour insinuer la possibilité d'un troisième père, biologique, anonyme et occulte : Marie, jeune fiancée, ayant peut-être eu un accident… Auquel cas, Jésus serait dans la lignée de tous ces grands personnages salvateurs de l'histoire d'Israël, aux naissances problématiques : Isaac, Joseph l'ancien, Samuel, Samson, Salomon...

 

Toujours est-il que la mère biologique, Marie, et toujours là, respectée, obéie, mais seulement jusqu’à la séparation, puisque c'est finalement elle qui sera quasi rejetée par Jésus, avec les frères de Jésus, au profit d'une famille non biologique, celle de ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

En revanche, il n'y a pas de conflits avec les pères, disparus ou d'une autre nature, à la fois intime et transcendante. Mais une énormité : c'est que le fils ne tue pas le père, il meurt à sa place. C'est lui qui meurt en tant que Dieu, il prend la place de son père, certes, mais pour mourir à sa place, à la place de Dieu, afin d'offrir de libérer les humains d'un Dieu patriarcal, répressif et juge, et d’ouvrir l'accès à un Dieu Père qui aime, accueille, pardonne, encourage et accompagne, bref... adopte. Inversion. Non pas meurtre du père pour soi et se libérer, mais meurtre de soi-même à la place du père, pour libérer autrui, la totalité des autruis, d'une logique d'autorité, de jugement et de rétribution, afin d'accéder à une logique de liberté, de gratuité et de tendresse....

 

Dernier exemple, Jean : Jean est un adulte, sans doute le plus jeune des compagnons ou disciples de Jésus. Au moment de mourir, Jésus le confie à Marie : « Voici ta mère », et Marie à Jean : « Voici ton fils ». Une adoption mutuelle. Mais une fois de plus, il n'y a plus de père !

Jean, c'était « le disciple que Jésus aimait ». Il les aimait tous certainement, il le dit lui-même et cela se voit. Mais celui-là, il l'aimait plus encore, d'affection et de tendresse. Peut-être parce que le plus jeune, c'est en tout cas ce qu'en a retenu la tradition et l'iconographie. Etait-il donc déjà un peu adopté par Jésus ? L'adopté Jésus adoptant à son tour et faisant adopter Jean par sa mère...En tout cas, c'est Jésus qui institue et décrète l'adoption de Jean par Marie.

Et il n'y a donc pas de père. Ni pour l'un, ni pour l'autre. La suite ? On ne sait pas : Jean « la prend chez lui », il s'en occupe donc, prend soin de ses vieux jours, on suppose jusqu'à sa mort. Mais on n'a pas de détails. En revanche, on sait que Jean deviendra l'autre grand théologien de l'Eglise naissante, à coté de Paul, en écrivant ou en servant d'autorité de référence pour l'Evangile de Jean – le plus intellectuel et le plus spirituel des Evangiles – trois lettres ou épitres, et l'Apocalypse.

 

Il n'y a pas de père, donc pas de conflit, mais à nouveau un destin...

 

 

Que conclure ?

D'après la Bible, le père adoptif semblerait problématique, voué à disparaître. Et l'enfant adopté voué à être la cause indirecte de cette disparition. Est-ce la réalité ? Mais finalement, n'est-ce pas vrai de toute relation enfant/parents ? Il n'empêche : l'expérience montre aujourd'hui que la relation adopté/adoptant est souvent difficile. Si la Bible le confirme, elle valorise pourtant l'adoption, en témoignent le destin de David, de Samuel, de Moïse, de Jésus ou de Jean, auxquels on doit ajouter Esther, orpheline adoptée par son oncle Mardochée, qui devient reine de Perse et sauve son peuple d'un génocide... (note 3)

Tous sont devenus des justes, appelés à un grand destin, alors que leurs frères ou les enfants biologiques de leurs adoptants restent dans l'ombre ou tournent mal...

Attente plus grande ? Besoin plus fort de faire ses preuves ? Peut-être.

 

Au passage, est-il besoin de rappeler que dans toutes ces adoptions bibliques, il n'est jamais question d'argent ? Ni d'occultation des origines biologiques ou des circonstances de l'adoption ? Ni d'investissement affectif ?

 

Mais peut-être y-a-t-il une autre réponse dans la réponse cinglante de Jésus à sa mère, venue le chercher avec ses frères. Jésus répond : « Qui sont mes frères, mes sœurs, ma mère ? Ceux qui écoutent et mettent en pratique la Parole de Dieu ». Autrement dit, ce n'est pas le sang, ni la biologie qui fondent les relations de famille, mais la fidélité, non seulement des uns aux autres, mais à plus grand que soi. A travers l'intervention d'un tiers transcendant, un Dieu Père qui ne demande ni aux fils (ou aux filles) d'être aussi bien que lui-même ou que ce qu'il attend d'eux, ni aux parents d'être des parents parfaits avant de s'effacer totalement, mais propose aux uns et aux autres de les adopter, d'accepter d'être aimés comme ils sont, d'accepter d'être ce qu'ils sont, et de devenir avec lui ce qu'ils peuvent être de meilleur. Comme David, Samuel, Moïse, Jean , Esther...

 

Mais il reste une question terrible que me pose la Bible à l'issue de cette lecture, et devant laquelle je suis sans réponse.

Est-ce qu'un excès d'investissement affectif dans l'adoption, en risquant de favoriser l'envie de sur-donner à l'enfant, de le sur-protéger, ou même de lui sur-demander, pour tenter de rattraper ce qui a manqué du côté des parents d'origine, est-ce que cet excès d’investissement pourrait provoquer une sorte de résistance et de refus de la part de l'enfant adopté, comme une défense et un rééquilibrage entre ses deux versants de parents, biologiques et éducatifs ? Et ainsi accentuer les difficultés de l'adolescence ?

Non pas que les parents adoptifs ne doivent pas aimer leurs enfants, et les aimer comme de vrais parents aiment leurs vrais enfants ! Mais peut-être être attentifs à ne pas se présenter comme les seuls ‘’vrais’’ parents, plutôt que simplement les ‘’nouveaux’’ vrais parents, qui n'effacent pas ceux d'origine, quels qu'ils soient. Cette question me fait un peu peur, j'hésite à l'exprimer, mais je me demande si je ne l'ai pas entrevue en filigrane dans la Bible. Comme si, il y a 2500 ans, elle avait déjà suggéré ce que l'expérience et les sciences humaines ont depuis formulé et mis en œuvre dans la pratique de nombreux parents adoptifs aujourd'hui...

 

 

Jean-paul Morley, 

Sam’dix-treize du 29 janvier 2011

 

Théologiquement, on pourrait dire que l'ascension et l'épanouissement de David ont été permis par la combinaison de l'appel-vocation de Dieu et de la réponse de l'individu : appel de Dieu avec promesse de l'Esprit, réponse de l'individu avec promesse de fidélité.

Saül avait reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais a trahi au point  d’être rejeté, et a disparu sans postérité. David a reçu l'appel avec promesse de l'Esprit, il a répondu, mais est resté fidèle quitte à se repentir, et a reçu un beau destin... Un fils adoptif, parce qu’il a tout à prouver, serait-il plus fidèle ?

On peut appeler cette combinaison la grâce plus les œuvres, ce qui n'est pas très protestant, mais c'est ce que semble dire la Bible…

 

Et Moïse ? Encore un adopté. Ici, il s'agit également du don volontaire de la mère, en situation de minorité ethnique menacée, avec le but explicite de sauver l'enfant. Abandon de l'enfant pour son bien. Mais sa mère se fait toutefois embaucher comme nourrice. En tout cas l'enfant là aussi connaîtra un beau destin ! Mais nous ne connaissons rien de la relation de Moïse avec sa famille adoptive, sa mère ne l'ayant pas confié à une famille plus sûre, mais au destin, à la vie, au Nil, au Ciel...

On ne peut guère en dire plus sur Esther, faute de renseignements : sa famille a disparu lors de la prise de Jérusalem, et elle a été recueillie et élevée par son oncle Mardochée. Devenue jeune fille, elle apparaît obéissante et soumise à son oncle aimant, avant de prendre seule des décisions courageuses.

 

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:41

Les mères porteuses

 

 

Vous en avez sans doute entendu parler : les Etats généraux de la bioéthique viennent de se terminer, en France, et un rapport sera présenté au Président de la République.

 

De son côté la Fédération Protestante de France a réuni un groupe de travail représentatif de ses diverses églises, des évangéliques aux Luthéro-réformés. Il vient de publier un avis sur ces sujets. D’un commun accord, il se prononce pour un rejet du “droit à l’enfant”, que ce soit pour les couples homosexuels, les célibataires, ou les mères porteuses ; il recommande d’encadrer strictement et de limiter les recherches sur l’embryon ; de prévenir toute tentation eugénique ; enfin de maintenir le refus de toute marchandisation du corps humain.

 

Sans reprendre tous ces thèmes, très difficiles et sur lesquels on peut avoir des avis différents, je vous propose ce matin de nous arrêter sur ce qui est peut-être la plus délicate et la moins consensuelle de ces questions : le droit à l’enfant, et plus précisément au travers des mères porteuses, ou gestation pour autrui.

 

Le Conseil d’Etat, par exemple, s’est déjà prononcé contre, en justifiant son avis par le souci de protéger tant les divers adultes concernés que l’enfant. Peut-on aussi donner un avis sur une telle question à partir de la Bible ? On peut en tout cas l’interroger, puisque des mères porteuses se trouvent dans la Bible, et pas n’importe lesquelles !

 

Abraham a reçu l’immense promesse : une descendance qu’on ne pourra compter, un pays, et de devenir bénédiction pour autrui.

Mais le temps passe, Abraham et son épouse Sarah n’ont toujours pas d’enfants, Sarah suppose que c’est elle-même qui est stérile. Alors, selon une coutume dans l’Orient ancien, elle offre sa servante à son mari pour qu’il passe quelques nuits avec elle. Abraham accepte, et la servante Hagar se retrouve enceinte. Elle devra, selon l’expression coutumière, accoucher sur les genoux de sa maîtresse, et l’enfant sera réputé être celui de Sarah. Une mère porteuse, nos techniques sophistiquées en moins.

Mais sitôt qu’elle se voit enceinte, Hagar manifeste un grand mépris pour sa maîtresse Sarah, dont la stérilité est ainsi confirmée. Hagar se considère déjà comme la seule mère de l’enfant d’Abraham, et revendique dès lors un nouveau statut. Sarah ne le supporte pas : c’est elle qui a proposé l’arrangement, et Hagar ne respecte pas le contrat. Alors elle se tourne vers le père et lui enjoint de choisir. Abraham choisit son épouse, la laisse traiter comme elle veut la servante, celle qui porte l’enfant qu’il attend depuis si longtemps. Au point qu’Hagar s’enfuit. Il faudra que Dieu intervienne lui-même pour la convaincre de revenir et de se soumettre, se soumettre à sa condition, se soumettre au contrat.

L’enfant naît, grandit. Ismaël sera son nom. Qui finalement tient le rôle de mère ? On ne sait pas bien. Mais quand Dieu vient confirmer à Abraham sa promesse de descendance, en annonçant que Sarah aura un fils, la réaction d’Abraham est immédiate : “O Eternel ! Qu’Ismaël vive devant toi.”  Abraham aime son fils et croit en lui. Mais Dieu lui répond, assez sèchement : “ Ce n’est pas ça ! Ismaël, d’accord, deviendra aussi une grande nation, mais c’est Sarah, ta femme, qui portera votre enfant. Et tu l’appelleras Isaac !”

Et malgré leur grand âge, Abraham et Sarah ont un fils, Isaac.

L’histoire ne fait pourtant que commencer, car les deux garçons grandissent et jouent ensemble, mais plus âgé, Ismaël l’aîné, domine. Et Sarah voit le moment où c’est le fils de l’autre qui héritera… Alors elle demande carrément à Abraham de chasser son fils aîné, qu’elle avait pourtant voulu, qui est pourtant son fils légal. Et Abraham, à nouveau, choisit son épouse et l’enfant qu’ils ont eu ensemble ; il chasse son aîné avec Hagar, sa mère biologique.

Et c’est ainsi que commence la transmission de la promesse faite à Abraham, par une histoire triste, pleine de souffrance et de contradictions :

- Abraham, le père d’intention, le père biologique, le père légal et père coutumier, est privé de son enfant pourtant aimé, qu’il doit lui-même chasser ;

- Sarah, la mère d’intention, la mère coutumière et légale, est privée de cet enfant-là, qu’elle avait elle-même voulu, demandé, programmé et obtenu, et c’est elle-même qui réclame son départ ;

- Hagar, la mère biologique, qui n’est ni mère d’intention, ni mère légale, ni mère coutumière, gardera pourtant avec elle l’enfant qu’elle avait porté pour d’autres, mais elle est chassée et perd son statut, son revenu et tout son environnement ;

- Ismaël enfin, l’enfant, qui déjà se sait bâtard, demi-fils de ses mères, est privé de son père qui l’aimait pourtant, et de sa mère légale, et il se retrouve en exil, chassé par son propre père…

Et c’est Dieu lui-même, Lui qui ne s’était pas satisfait de l’option “mère porteuse” pour Ismaël, c’est Lui qui a conseillé cette rupture, en conservant l’enfant à sa mère biologique.

 

Deuxième exemple, deux générations plus tard : Jacob et les quatre mères de ses treize enfants connus…

Jacob, en exil, ayant fui son frère Esaü après l’avoir berné, tombe amoureux de la jeune Rachel, et Rachel de Jacob. Mais, coutume aidant et beau-père magouillant, c’est Léa, la sœur aînée de Rachel, qu’il épouse d’abord.

Il épousera les deux, mais une concurrence acharnée s’installe rapidement entre les deux sœurs/deux épouses, Léa la féconde non aimée, et Rachel l’aimée stérile. Une jalousie amoureuse qui se focalise sur les enfants que Rachel n’a pas, au point que, désespérée, elle recourt à la même coutume que Sarah : elle offre sa servante à Jacob, pour qu’elle accouche sur ses propres genoux. Commence alors une véritable compétition au nombre d’enfants entre les deux sœurs avec leurs deux servantes, une compétition qui donnera les douze fils de Jacob, ancêtres des douze tribus d’Israël.

Mais au prix :

- d’une seule femme aimée sur les quatre, Rachel, deuxième épouse mais seule aimée, qui finira par mourir en couches ;

- d’une épouse première épouse, Léa, mais de deuxième rang, non-aimée, qui ne sera comblée que par la naissance de ses (au moins) sept enfants ;

- de deux servantes mères porteuses, qui n’ont pas droit à l’amour de leur maître et ne portent d’enfants que pour leurs maîtresses, mais bénéficient d’un statut social amélioré ;

- enfin de douze garçons qui ne sont plus là pour eux-mêmes, mais sont réduits au statut d’enjeu, d’objets, d’instruments de compétition, de sorte de mises dans le jeu de rôles familial.

Avec pour conséquence que les fils s’entendent mal, la rivalité s’est reportée sur eux, entre eux ; ils se disputent le droit d’aînesse et ne s’entendent qu’en désignant l’un d’entre eux comme bouc émissaire — le fils préféré de leur père, évidemment… Ici, pas de drame au niveau des parents, mais il se reporte au niveau des enfants avec l’élimination de Joseph. Image frappante de Jacob, parlant de “son” fils Joseph puis Benjamin, devant les dix autres fils qui doivent ainsi entendre qu’eux-mêmes ne comptent pas comme ses fils… Peu de drame, mais beaucoup de souffrances.

 

Alors, que conclure de ces deux exemples, où les mères porteuses ne semblent pas poser de problème juridique ou moral, mais s’accompagnent de contradictions et de souffrances ?

Devons-nous dire “oui” aux mères porteuses, puisque la Bible, avec les patriarches, figures phares et respectées du Premier Testament, en donne l’exemple et l’inscrit dans une étape fondatrice de l’histoire du salut ?

Devons-nous dire “non”, parce que, s’il est vrai que cette pratique existe dès la Bible, elle entraîne des situations complexes, insolubles et contradictoires, avec les souffrances qu’elles suscitent ? En observant aussi que les mères porteuses  de la Bible sont chaque fois des servantes ou des esclaves, dépendantes juridiquement ou économiquement, comme on le constate à nouveau le plus souvent aujourd’hui.

 

Je ne trancherai pas. D’abord parce que la Bible ne tranche pas. Elle expose, et n’en tire aucune conclusion. Alors je ne me permettrai pas de le faire à sa place. De même la Fédération Protestante de France, qui, si elle s’est prononcée contre le principe des mères porteuses, a précisé qu’il ne s’agit que d’un avis non normatif, qui ne vise qu’à éclairer et accompagner la décision de chacun. Elle veut, en bonne représentante de la démarche protestante, laisser chacun se déterminer en conscience, dans son colloque singulier avec lui-même et avec Dieu. Colloque évidemment élargi au couple et à ceux en qui il a confiance.

Sur des questions aussi délicates, où des situations très particulières peuvent se présenter, il serait présomptueux de donner un avis universel et définitif.

Mais pour éclairer la réflexion de chacun, peut-être peut-on rappeler simplement ici trois éléments :

 

Le premier, c’est que tout au long de la Bible, l’attention et la précaution se focalisent sur le petit, le faible, le pauvre, l’immigré, le dépendant. C’est dire qu’aux yeux de l’Evangile, l’intérêt de l’enfant, qui ne peut donner son avis, prévaut sur tout autre. Il devient alors difficile d’invoquer un “droit” à l’enfant. D’autant que la création de l’être humain en tant qu’‘image de Dieu’ rend impensable de considérer l’enfant comme un objet ni comme un droit, encore moins de le monnayer. Ce respect pour l’enfant, nous l’entendons de la bouche même de Jésus : “Celui qui fait tomber l’un de ces enfants, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache une lourde pierre autour du cou, et qu’on le jette à la mer…”

 

Second rappel : La Bible, et surtout pas l’Evangile, ne donnent un catalogue de permis et d’interdits, en particulier face aux nouvelles questions que pose notre siècle en pleine effervescence. Mais elle donne un repère stable et lumineux : le premier commandement, “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Cette balise-là, indéracinable, conduit inévitablement à considérer que notre situation personnelle n’est jamais le plus important, mais que la remise à Dieu de toute notre vie, et le bien d’autrui, sont non seulement le seul repère ultime et décisif, mais aussi le seul rocher sur lequel se fonder, s’accrocher et être heureux. Et donc avant son cas ou ses options personnels, avoir le souci de l’enfant à venir ; avoir le souci de l’éventuelle mère porteuse et des relations ultérieures — la Bible montre que la difficulté n’est pas la fabrication de l’enfant, mais les relations qui s’ensuivent – et enfin avoir aussi le souci des parents en espoir ou en désespoir d’enfant.

 

Troisième rappel, le pardon. Savoir redire, et nous redire à nous-mêmes, que, quoi que nous décidions ou fassions, si nous le faisons sous le regard de Dieu et en cherchant toujours le bien le plus large, nous sommes aussi, déjà, sous son pardon… Et que nos décisions, nous pouvons toujours et toujours ne les prendre qu’à genoux, dans la prière insistante, offerte, écoutante et confiante.

 

Il est fidèle. Il ne nous abandonnera pas, quoi que nous décidions.

 

Jp morley

Juillet 2009

 

Lectures :

-         Genèse 16 : 1-10,

-         Matthieu 18 : 4-6

-         Matthieu 22 : 34-40

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:37

QUELLE  ETHIQUE  POUR  AUJOURD'HUI ?

Une morale de principes, une morale en situation

 

Admettons que je sois ministre, chargé de la coopération. Que faire ? Refuser d'entrer dans le système des dessous-de-table et de la corruption, quitte à ne pouvoir mener aucun projet de développement ? Ou accepter la corruption érigée parfois en système pour pouvoir conduire des projets qui, à terme, rendront possible la démocratie ?  C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Autre exemple, admettons que je sois ministre cette fois du culte - plus réaliste ! -, et que je sois excédé par le système presbytérien-synodal, qui régit plus ou moins démocratiquement mais très lourdement l'Eglise Réformée de France...  Que faire ? Aller au Synode, dénoncer son fonctionnement pseudo-démocratique, rappeller les exigences de l'Evangile et refuser de voter ? Ou y aller, prendre mon mal en patience, participer aux commissions, et essayer de faire avancer les décisions en sachant qu'elles resteront des compromis ? C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Troisième exemple : admettons que je sois pasteur-permanent dans une Mission Populaire Evangélique - cette fois, c'est le cas !  Et donc confronté aux dégats du chômage : que faire ? Dénoncer, exiger des solutions radicales, la sortie de la société de consommation, faire un procès aux gouvernements et au patronat, agir dans une association symbolique comme le Syndicat des chômeurs ? Ou accepter pour l'instant la société comme elle est, travailler avec les pouvoirs publics tels qu'ils sont et essayer par exemple de monter une Association Intermédiaire pour créer quelques emplois, évidemment insuffisants et qui apaisent plus qu'ils ne guérissent ? C'est un choix entre morale de principes et morale en situation.

 

Si maintenant, sur ces trois exemples, vous avez les uns et les autres des positions différentes, ou si mieux encore vous hésitez, c'est que je les ai présentés honnêtement. Parce que le choix entre les deux morales est réellement un choix, c'est à dire une décision difficile.

 

 

Et en tout cas, vous avez compris l'enjeu. Nous allons d'abord essayer de le préciser de façon à la fois simple et théorique, avant de chercher à voir de quel côté penche la Bible, et enfin de poser la grande question : laquelle choisir ?

Donc : 1¡  le conflit des deux morales ;

       comment se situe la morale biblique ;

       que choisir.

 

 

I. Le conflit des deux morales

 

La morale de principes, que les sociologues appellent l'éthique de conviction, c'est celle qui, comme son nom l'indique, est intransigeante sur ses principes. Des principes simples et clairs qu'elle considère comme les fondements de l'intégrité personnelle et de la vie collective. C'est une morale qui affirme ce qu'elle croit et ne transige pas sur ce qu'elle tient pour la vérité, la justice et le bien, qui refuse tout compromis, quitte à provoquer un scandale ou empêcher une solution médiane qui ménagerait à la fois les parties concernées et les principes des uns et des autres. Une morale flamboyante.

C'est une position un peu héroïque qui peut conduire à une fière et sére solitude, mais aussi à la célébrité médiatique... C'est la morale des mains propres, des héros solitaires et des prophètes. Elle est indispensable si l'on croit que la vérité, la justice et le bien doivent toujours et partout continuer d'être affirmés.

 

La morale en situation, que les sociologues appellent l'éthique de responsabilité, est à l'inverse une morale qui accepte de se salir les mains, parce qu'elle croit que des principes qui restent théoriques et désincarnés sont inutiles et n'ont pas de sens. C'est donc une morale qui elle aussi a des convictions et des repères, mais qui accepte de transiger et de faire des compromis pour que l'histoire avance et que le monde change. C'est donc une morale qui, comme son nom l'indique,  évolue selon les situations et les réalités, s'orientant davantage en fonction d'objectifs que de règles. Quitte a tellement composer avec les principes qu'elle en perde son objectif, ou son ‰me. Une morale d'action.

C'est une position un peu ambigŸe mais qui permet d'agir et par exemple d'exercer un pouvoir, au risque de devenir comme le monde qu'on fréquente : corrompu. C'est la morale des hommes politiques et des capitaines d'industrie, ou celle des hommes d'église par rapport aux prophètes... Elle est indispensable si l'on croit que le monde ne changera que si l'on accepte de se salir les mains.

 

Présenter ainsi les deux morales, c'est montrer deux choses :

 

- D'abord qu'elles sont antagonistes : les deux démarches s'opposent, les hommes ou les femmes qui les incarnent ont fait un choix différent et s'opposent concrètement. Même si l'hypocrisie vient un peu brouiller les cartes : les tenants d'une morale en situation se réclament des grands principes, ceux d'une morale de pricipes dissimulent souvent quelques compromis personnels... Il n'empèche : la démarche est fondamentalement différente.

- Mais c'est montrer aussi la difficulté du choix, comme l'illustraient les exemples du début. Il s'agit de vrais choix, c'est à dire entre deux biens. Un choix, on le sait, n'est jamais entre un bien et un mal, car dans ce cas il n'y a pas à choisir... Un choix est toujours entre deux biens ou entre deux maux, au moins entre deux apparences convaincantes de biens ou de maux... Ici il en est de même. Il suffit pour l'illustrer de prendre des exemples dans ce qui a forcément été discuté lors des deux conférences précédentes sur le thème de ce cycle : la drogue et le sida. Faut-il tout interdire et tout sanctionner, en n'acceptant aucun compromis sur ce qui met en jeu la santé publique mais aussi l'identité, les valeurs et la cohérence de la société ? Ou bien faut-il dépénaliser certaines drogues, échanger les seringues, distribuer de la méthadone, parce que la mort est là ?

 

Des convictions ont certainement été exprimées sur ces points; mais avec l'évidence qu'il ne s'agit pas de choix simples. On sait qu'ici, en particulier sur le cas un peu caricatural des préservatifs, l'Eglise catholique et les Eglises protestantes ont fait le choix l'une de la morale des principes, ou de conviction, les autres de la morale en situation, ou de responsabilité.

 

Qu'en dit la Bible, elle ?

 

 

II. La morale biblique

 

D'abord un étonnement : la Bible semble présenter une troisième sorte de morale, la morale de pureté. L'individu, et le peuple tout entier, sont appelés à être intègres et droits. D'o l'observance de la Loi, les rites d'ablution et de purification, l'imposition de règles collectives comme le shabbat, et l'opposition au mélange ethnique. Les champions de cette morale sont bien sér, de façon différente, les Pharisiens et les Esséniens, et leurs modèles Esdras et Nehémie.

Ce type de morale paraît lointain ; il est en pleine actualité. A propos de la drogue et du sida, elle propose l'enfermement des drogués et des séropositifs, et la fermeture des frontières. Il y a même eu un homme politique, je ne sais plus bien comment il s'appelait, un de ces météores dont on parle un temps puis qu'on oublie, un peu borgne, qui préconisait la création de sidatoriums... Tandis que certains penseurs protestants, y compris renommés, suggéraient que le sida pouvait être une punition divine...

Cette morale de l'intégrité n'est donc pas morte. C'est elle, bien sér, qui peut conduire aux intégrismes, c'est elle aussi qui est derrière la sinistre purification ethnique qui déchire l'ancienne Yougoslavie. Mais c'est une morale qui cumule un double handicap :     - celui d'être immorale - ses méthodes et ses fruits en attestent ;

            - celui d'être contraire à l'Evangile si l'Evangile parle bien d'amour,                       d'universalité et de présence de Dieu en chaque être humain.

 

Alors que dit la Bible ? Penche-t-elle vers la morale des principes ou vers une morale en situation ? A première lecture, c'est une morale de principes et une éthique de conviction qui sautent aux yeux. Aussi bien à travers l'énoncé de la Loi, décalogue et commandements, que par la constante protestation des prophètes tout au long du Premier Testament. Le prophète est l'archétype de l'éthique de conviction, qui proclame la vérité et la justice bafouées, dénonce leur trahison, appelle à l'absolu de Dieu et reproche aux rois comme aux prêtres et au peuple leurs incessants compromis avec la Loi, avec d'autres dieux ou avec d'autres peuples.

De même, la prédication de Jésus est un appel et un rappel permanent à l'absolu de Dieu et à la radicalité de ses exigences. De l'affirmation que "si le grain ne meurt" aux demandes de vendre "tout ce que tu as", de "haïr père et mère", de ne désirer une autre femme pas même en secret, de partir "sans baton ni sandalles" - la prédication de Jésus est d'une radicalité qui exclut tout compromis.

Dans cette exigence des deux Testaments réside leur force. Morale de principes, alors ?

 

Il est vrai que ni le premier ni le second Testament ne préconisent jamais une morale de situation ou de compromis.

A moins que ...

Comme l'exposait Pierre-Jean RUFF dans la première de ces quatre conférences, la primauté de l'inspiration d'amour sur les normes de la Loi, celle de l'esprit sur la lettre, celle du cÏur sur la forme et le rite, celle de la transgression de la règle ou du dépassement des limites du peuple élu en faveur de l'universalité des enfants de Dieu - tout ce mouvement de fond qui structure la prédication et la vie du Christ éclate comme un appel à dépasser les principes pour mettre au cÏur de chaque individu une question inendormable : "Qui suis-je, pour mon frère ?" Cette question permanente au cÏur de tout choix et de tout acte, c'est la trace du Christ dans l'histoire et dans chacune de nos consciences. Morale en situation, de responsabilité, alors ?

 

 

III. Choisir ?

 

Pour clore ce cycle de conférences, vous avez invité un pasteur de la Mission Populaire Evangélique. Pourquoi ? Peut-être parce que la "Miss Pop" agit sur le terrain des grandes blessures sociales. C'est à dire sur un lieu o il nous faut, sans cesse, arbitrer entre morale de principes et morale en situation. Ce qui suppose, sans doute, un peu d'expérience, et si on est optimiste un peu de réflexion...

 

Or la Mission Populaire, à travers son histoire, a connu les deux choix.

Dans sa première époque, à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié de celui-ci, la Mission Populaire prêchait une morale de principes : se convertir, c'était cesser de boire, de fumer, de se débaucher, c'était travailler dur à l'usine et mettre une cravate le dimanche... Et il n'était officiellement pas question de toucher à la politique.

Tout semble avoir basculé après la seconde guerre et surtout après mai 68 : au temps des grandes utopies sociales, il y a vingt ans, aspirant à pleins poumons le vent des libertés et des révolutions, la Mission Populaire a dénoncé capitalisme, colonialisme, racisme et sexisme, non sans raison bien sér, et organisé toutes ses activités autour d'une mobilisation militante. Morale en situation ? En fait non, c'était un autre exemple de morale de principes, simplement les valeurs s'étaient inversées. La Mision Populaire ne faisait d'ailleurs qu'accompagner, en plus radicale, la tendance des grandes Eglises tant catholique que protestantes. Mais au risque, et cela a été la grande leçon de ces années d'engagement, de se couper de son véritable public populaire ou de son partenaire historique et financier, le protestantisme.

 

Aujourd'hui, le choix de la Mission Populaire Evangélique semble différent :

 

- refus de définir une morale aussi bien que refus de définir un projet social ou politique ;

- travail de terrain, dans la p‰te des situations de détresses, au plus près des réalités. Pour reprendre l'exemple de notre introduction, face au chômage, à la Maison Verte nous avons créé "Eureka", une Association Intermédiaire qui fournit 1500 heures de travail chaque mois pour des chômeurs et des RMistes. Peu de chose à l'échelle du problème, mais du concret. Et ce faisant, comme avec notre travail d'accompagnement scolaire, nous savons que nous luttons efficacement contre la drogue et le sida ;

- et à travers ce travail de terrain, nous lisons et découvrons nos propres valeurs de société et les éléments de notre théologie.

 

La Mission Populaire se serait-elle ainsi rangée du côté d'une morale en situation ou d'une ethique de responsabilité ? Oui, sans doute.

Tout en sachant que ce temps est un temps de choix particulièrement difficiles pour une telle morale : ce ne sont pas seulement des biens ou des apparences de biens qui s'opposent, ce sont souvent des droits légitimes qui s'affrontent. Aujourd'hui les vraies questions ethiques sont droit contre droit, par exemple droits de l'homme contre liberté de conscience, ou droits de l'homme contre droits des peuples ou des individus. Je cite juste deux exemples : la question des foulards à l'école, et celle de l'intervention armée en Bosnie... Il en est de même pour la bio-éthique.

 

 

Quant à ma réponse personnelle, elle sera plutôt "oui, mais"...

 

"Oui" à une morale incarnée, en situation, responsable, qui mette l'accent sur les conséquences de ce qu'elle fait plus que sur la lettre des principes. Parce que Dieu s'est incarné, parce que l'Evangile s'est incarné, parce que nous sommes responsables de ce monde, y compris face au sida, y compris face à la drogue. Nous ne pouvons donc pas ne rien faire , nous ne pouvons pas ne pas nous salir les mains, ne pas risquer, craindre, essayer, suer des larmes de sang, comme le Christ en a donné l'exemple et déclenché le mouvement. Un ébranlement qui continue de secouer le monde.

 

Oui "mais", parce qu'il faut aussi des prophètes. Des prophètes pour rappeler l'absolu et la radicalité de l'exigence ethique, et pour rappeler que la fin ne justifie jamais les moyens. Tout simplement parce qu'à terme fins et moyens se confondent, les moyens absorbent toujours la fin.

Des prophètes, pour que la morale en situation n'oublie pas la morale...

Des prophètes surtout pour rappeler que l'ultime ne nous appartient pas, que la fin nous dépasse, qu'une utopie est indispensable, et puis que, de toutes façons, le résultat nous échappe toujours...

 

Et cette réserve, cette place pour les prophètes, souvent agaçants, cela s'appelle laisser place à la gr‰ce. Se souvenir que nous sommes pécheurs, surtout collectivement ; se souvenir que le seul salut reste en Dieu, et, pour nous, dans le don de soi-même.

Pratiquement, cela signifie, pour qui a choisi une morale en situation, que c'est la prière qui lui dit d'agir,

       lui dit que faire,

       lui dit quoi dire,

       et comment nous salir les mains pour vivre notre responsabilité.

 

 

 

                                                     Jean-Paul Morley, Foyer de l'Ame, 1994

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