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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 11:07

Y-a-t-il une place pour la religion dans l'entreprise ?

L’entreprise n’est évidemment pas mon premier domaine de compétence. Ma seule expérience est d'y avoir travaillé pendant cinq ans, comme pasteur-ouvrier clandestin, en tant que manœuvre, magasinier, livreur, enfin chauffeur Poids lourds et conducteur de cars ; et d’avoir co-créé une Association Intermédiaire pour employer des chômeurs de longue durée.

 

Mais je suis protestant. Je sais donc, depuis Martin Luther au XVIème siècle, que tout travail, professionnel ou non professionnel, n'est pas une punition ni une fatalité, mais une vocation. Et que le Dieu de la Bible reçoit et accueille chacun, chacune, tel ou telle qu'il ou elle est ; mais qu'Il attend de chacun, chacune, qu'il ou elle réponde du mieux possible à cette vocation – en particulier dans son travail, quelles que soient ses exigences et ses contraintes, et quelle que soit sa place dans l'organisation du travail et de la société.

 

Protestant, je sais aussi, depuis Max Weber, que le développement de l'économie capitaliste doit beaucoup à l'éthique protestante : valorisation du travail, humilité (et donc refus de l'ostentation, et donc épargne, et donc réinvestissement…), deux piliers majeurs du capitalisme, mais auxquels s'ajoute un troisième : parfaite loyauté et scrupuleuse honnêteté – ce qui est peut-être aujourd'hui le plus oublié, et manquant le plus, dans les évolutions de l'économie libérale.

 

Protestant, je sais enfin, depuis le combat des protestants au XIXème pour la laïcité, finalement institutionnalisée en 1905, que l’État ne reconnaît aucune religion, mais s'engage à les protéger toutes.

 

Et c'est cette conception qui peut servir de guide pour esquisser une vision protestante de la place de la religion dans l'entreprise. Je n'ai donc pas eu à gérer la religion ni la diversité dans une entreprise, mais j'ai eu à les gérer dans des centres de vacances, protestants mais ouverts à tous les enfants, y compris musulmans, juifs ou catholiques. Avec un fil conducteur, sans doute banal, qui se ramène à deux mots : respect et équilibre. Par exemple, n’y pas cuisiner kasher ou halal, mais proposer une autre protéine quand on prépare du porc.

Ce premier mot, respect, ne peut pour un protestant qu’être l’axe central de toute réflexion. Parce que le protestantisme a cette conviction que Dieu accueille chacun, chacune, comme il est, là où il en est. Et que cet accueil confère à chaque individu une dignité absolue, quel que soient sa place, sa fonction, son origine ou ses convictions. Le maître-mot face à la place de la religion dans une entreprise sera donc ce double respect et l’équilibre qu’il requiert : le respect de chacun et de ses convictions, dans toute la mesure que permet l’autre respect, celui du fonctionnement de l’entreprise et la qualité de ses relations internes.

 

Deux mots qui, en pratique, conduisent à un bricolage et à des accommodements concertés, qui s'apparentent aux accommodements raisonnables du Canada – un pays où les protestants sont nombreux…

 

Ce respect et cet équilibre pourraient conduire à trois principes que j'avance timidement :

1 - ne pas nier et ne pas avoir peur de ce qui peut être essentiel pour un individu : sa religion et sa foi, souvent d'ailleurs facteurs de qualité du travail, d’honnêteté et de relation humaines positives ;

2 - par conséquent, d'un côté accepter, sans regret et sans en privilégier aucune, une certaine pratique ou expression religieuse des membres d'une entreprise le souhaitant, à travers la gestion des absences (fêtes religieuses), des menus, des signes visibles ; éventuellement en mettant un local neutre à disposition ;

3 – mais, de l'autre côté, cette souplesse dans la gestion des différences et des convictions ne peut qu'être équilibrée par un autre respect : celui du bon fonctionnement de l'entreprise, et donc le respect, me semble-t-il, de quatre limites :

- évidemment les nécessités et contraintes du service et du travail ;

- la réciprocité dans le respect des différences et des convictions ;

- l'interdit du prosélytisme au sein de l'entreprise ;

- enfin l'intransigeance vers laquelle au moins tendre, sur ce qui ressort des principes constitutionnels de ce pays, en premier lieu évidemment l'égalité homme-femme, dans toutes ses implications, au sein de l'entreprise. Peut-être là le plus difficile.

 

Trois principes et quatre limites qui, reconnaissons-le, relèvent d'un pragmatisme assez banal, et qui correspond, sauf erreur, à l'état du Droit.

 

Mais peut-on ajouter ce qui est peut-être une évidence, et probablement un préalable : l'essentiel réside dans la politique de l'entreprise et l'implication de son management, à savoir ce qui est mis en œuvre pour faire comprendre et gérer les différences de convictions. Quelle réflexion, quelle formation et qu'elle information des cadres et des employés ; quel dialogue avec le personnel et ses représentants pour déterminer ce qui est nécessaire pour ce respect et cet équilibre, ce qui est superflu, ce qui est inacceptable et ce qui est accessoire ; enfin quel dialogue désangoissé est conduit en interne autour de ces questions.

 

Deux petites remarques anodines pour terminer :

D'abord, ne vous inquiétez pas si vous embauchez un protestant. Il n'aura peut-être aucun humour, mais il ne demandera rien de particulier. A la rigueur de ne pas travailler la veille au soir et le jour de Noël, ou le week-end de Pâques. Et il sera peut-être réticent à travailler tous les dimanches matin… Rien d'autre.

Ensuite, je me demande si le dialogue, le respect réciproque des convictions et des différences, le respect de la loyauté et de l'éthique au sein de l'entreprise, qui semblent être les clefs d'une gestion apaisée de la place de la religion dans l'entreprise, ne sont pas des caractéristiques très protestantes…

Cette conclusion est peut-être très banale, très prétentieuse, et trop peu précise, pardonnez à mon inexpérience, mais elle m'apparaît comme une voie possible vers la paix au sein de l'entreprise.

 

Table ronde du think tank Etienne Marcel de la CGPME

Sénat,  1er février 2017

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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 17:49

Le dialogue inter-convictionnel est-il condamné à l'autocensure ?

Pour essayer de répondre à cette question, en tant que représentant chrétien version protestante à cette table, je parlerai de ce que je connais et qui nous identifie, nous les chrétiens : le Nouveau Testament. Et dans le Nouveau Testament, les Evangiles, qui parlent de ce rabbi galiléen et hérétique qui s'appelait, semble-t-il, Jésus de Nazareth, ou Jésus ben Yoseph.

Par exemple lorsque ces Evangiles rapportent que ce Jésus affirme un jour : « Celui qui n'est pas pour nous est contre nous », et qu'un autre jour il affirme « Celui qui n'est pas contre nous est pour nous », que fait-il ?

Première leçon : en disant cela, Jésus se déclare prêt à ouvrir la vérité au-delà de lui-même ; et l’Église qui a écrit cela se montre prête à ouvrir la vérité au-delà d'elle-même…

Deuxième leçon : le texte lui-même semble se contredire : « pour nous, contre nous ». Il ouvre donc à une surprenante diversité et à une interprétation infinie – et en cela, d'ailleurs, salue le judaïsme qui nous a appris cette interprétation jamais close et sans cesse renouvelée.

Ou bien lorsque Jésus rencontre au puits une femme samaritaine, c'est-à-dire une cousine dans la foi, et par conséquent quelqu'un qu'on ne fréquente pas, et quand il lui demande de l'eau à boire, ce qui ne se fait pas, et que naturellement la femme refuse, cela déclenche une controverse théologique entre ce Juif et cette Samaritaine. Et là, Jésus se permet à la fois d'être énigmatique : « Si tu connaissais ce que Dieu donne, et qui te demande à boire, c'est toi qui lui demanderais de l'eau, et il t'aurait donné de l'eau vive ».

Enigmatique, mais aussi indiscret : « Va chercher ton mari… enfin tu en as eu cinq, et l'actuel n'est même pas ton mari ».

Et il se permet enfin de bousculer son interlocutrice, d'abord en interpellant son comportement conjugal compliqué, puis en brouillant les cartes au sujet de où et sous quelle tradition il convient de louer le Très Haut, débat qu'il clôt en déclarant : « Peu importe où et dans quelle tradition on adore Dieu, car Dieu est Esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en Esprit et en vérité »

Que dit-il ainsi ? Sinon que l'Esprit n'a pas de limites, ni de contingences, et peut se connaître quelles que soient la tradition, la langue ou la culture, et qu’il peut s'entendre aussi par delà le religieux…

Ce Jésus de Nazareth n'a donc pas hésité à dialoguer avec une autre conviction, à l'interpeller, et même à la bousculer. Mais lui-même aussi accepte d'être bousculé. Par une autre femme, une étrangère cette fois, une Cananéenne, dont la fille est gravement malade. Jésus la renvoie : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël », croit-il. Mais elle insiste. Il ajoute « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens ». Aux chiens ! Quelle violence, quel mépris… ! Mais la femme plaide pour sa fille malade, elle ne se démonte pas : « C'est vrai, maître, mais même les chiens, sous la table, mangent les miettes tombées de la table de leurs maîtres.. ». Et Jésus, saisi, s'arrête, et comprend : « Oh, que ta foi est grande… vas, Dieu t'accordera ce que tu désires ! » Que comprend-t-il à ce moment-là, Jésus, que les chrétiens appelleront le Christ ? Qu'il s'est trompé, que Dieu, que l'Esprit, que la vérité est plus grande que ce que lui-même croyait, que la foi se rit des limites de nos convictions, et que lui-même, lui, le Maître, vient de prendre une leçon de cette femme étrangère et païenne, et qu'il a dû faire évoluer sa conviction, changer sa vision spirituelle et celle de sa propre mission.

Qu'est-ce ces épisodes des Evangiles nous enseignent, en tout cas m'enseignent ? Ils me semblent m'enseigner, peut-être nous enseigner, que nous ne sommes, chaque religion, chaque famille de conviction, que des parcelles de vérité, des chemins différents d'accès au même Esprit.

Sans doute parce que cet Esprit, que plusieurs d'entre nous sont prêts à appeler Dieu – mais justement, chacun dans une langue différente – cet Esprit s'adapte de lui-même à chacun et à chacune de nous, l'écoute et peut-être lui parle, dans la langue, la culture, la tradition, la structure mentale de chacun et chacune, individu ou famille de conviction.

Ainsi est reconnue, en tout cas du point de vue chrétien protestant, l'universalité de l'Esprit, que ne contredit pas, mais au contraire nourrit, la diversité de ses approches.

Et voilà pourquoi nous pouvons dialoguer, tous frères, sœurs, cousins, cousines, dans la recherche de la vérité et de l'accès à l'Esprit, mais jamais dans la possession de l'Esprit, parce que l'Esprit, ou la vérité, sont au delà de nos déterminations convictionnelles. Et voilà pourquoi, en ce jour d'attentats, il nous faut plus que jamais nous parler. Et voilà pourquoi aussi, unis par une même recherche à travers des chemins différents, nous pouvons aussi évoquer entre nous les sujets qui fâchent, les sujets qui choquent, et même les sujets qui blessent.

Nous voici directement devant la question de notre Table ronde : Le dialogue inter-convictionnel est-il condamné à l'autocensure ? Devons-nous, au risque de briser le dialogue, nous interdire de mettre le doigt sur ce qui fâche ? Je ne le pense pas, précisément parce que quelque chose de plus grand que nos convictions particulières nous dépasse et nous réunit, ce que j'ai appelé, et je crois à la suite de Jésus de Nazareth, l'Esprit.

A la condition, simplement, de nous parler en frères et sœurs, et non en ennemis ou en rivaux. Puisque tous, nous croyons en quelque chose qui nous dépasse tous.

Alors nous pouvons évoquer les sujets sensibles : les dérives autoritaires ou identitaires, les rigidités doctrinales, les crispations sur la tradition, les tentatives et parfois les dévoiements intégristes bien sûr, mais aussi les discriminations de races, de sexes, de genres, les images et statuts de la femme, les comportements d'appareils, les prescriptions morales ou liturgiques humainement ou socialement plus acceptables… Et bien sûr tout ce qui semble insupportable ou choquant chez les protestants, et à quoi je ne songe même pas moi-même, à commencer peut-être par l'insolente prétention d'un benjamin de la famille convictionnelle…

Est-il besoin d'ajouter que se parler et se permettre d'évoquer des sujets qui fâchent n'implique évidemment pas de chercher à unifier les différentes familles convictionnelles. Puisque, tous et toutes, nous cherchons une vérité ou un accès à l'Esprit, qu'aucun de nous ne peut circonscrire et encore moins posséder.

Et lorsqu'il s'agit de parler publiquement ensemble, puisque la diversité est un plus, ne pas forcément chercher un consensus, qui impose une autocensure et, convenons-en, le risque d'une insignifiance de la parole commune. Mais pouvoir proposer ensemble, comme aujourd'hui, des paroles plurielles mais fortes, qui à la fois nourrissent le débat public et montrent que la diversité des paroles est légitime, possible et riche. Et par conséquent que la diversité d'une société et de ses forces convictionnelles est une chance pour la société.

Je terminerai par une dernière parabole, une de ces petites histoires que le rabbin hérétique aimait tant :

Les employés d'un fermier viennent l'avertir :

« - Un mauvais plaisant a semé de la mauvaise herbe là où tu avais semé du bon blé. Les deux poussent maintenant… Veux-tu que nous arrachions la mauvaise herbe pour préserver la bonne semence ? »

- Certainement pas, répond le fermier ! En arrachant la mauvaise herbe, vous déracineriez la bonne semence. Laissez pousser, et au moment de la moisson, le tri se fera... »

Laisser pousser ensemble bonne semence et mauvaise herbe, de peur d'arracher l'une avec l'autre ; ne jamais prétendre arracher le faux du vrai, les laisser pousser et se distinguer d'eux-mêmes…

Je le crois, la force qui a créé l'univers l'a créé divers en tout, et elle a béni cette diversité…

Jean-paul Morley, Les Voix de la Paix,

22 mars 2016, Hôtel de Ville de Paris

Table ronde 1

Références :

Luc 11 : 23

Marc 9 : 38-40

Jean 4 : 1-30

Matthieu 15 : 21-28

Matthieu 13 : 24-30

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 12:06
Les 6 convictions des protestants

Tableau mis au point pour les catéchumènes de dernière année...

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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 16:13

            

 

"L'unique religion est au delà du langage"  disait Gandhi. Parce que toutes les religions n'en sont qu'une, et qu’au delà des mots, des rites et des histoires culturelles, elles se rencontrent toutes et se fondent en une seule confiance en un seul Dieu, sous ses différents noms. Et parce que la seule vraie religion, son essentiel, est au delà des mots, des doctrines ou des croyances : la religion n'est pas ce qu'on “croit”, c’est la relation directe, personnelle et intime avec Dieu. La foi c'est être en confiance et en relation permanentes avec son Dieu.

 

Et c’est pour cela que la prière, ce colloque singulier avec son Dieu, est au cœur, est le cœur de la foi du protestant. On le sait farouchement attaché à la liberté de conscience, de pensée, de décision, sûr d’être autorisé à construire sa propre théologie et sa propre éthique devant Dieu. Mais lui-même sait (ou devrait savoir !) qu’il n’est rien sans le Tout-Autre, et que sa liberté repose sur leur conversation intime – sinon sa liberté ne serait qu’un leurre et une façade, à l’inverse de la spiritualité protestante qui repose sur la certitude que nous sommes peu de choses et irrémédiablement défaillants.

 

Parce que c’est là, dans la prière, que la confiance est reçue, là que l’obéissance, parfois coûteuse, est offerte, là qu’est présentée au regard du Père notre vie, avec ses proches, ses choix, ses questions et ses soucis. Là que notre vie prend forme, sens et clarté. Là que Dieu nous accueille, nous prend dans ses bras, nous pardonne, nous console et nous rend forts. Puisque Dieu a créé chacun de nous, connaît chacun de nous, attend chacun au plus intime de lui-même. Et qu’Il ne force jamais : Il se tient à la porte et Il frappe. Prier, c'est ouvrir cette porte, le protestant le sait.

Et c’est ainsi, par cette familiarité intérieure avec le très Haut, que la prière peut devenir permanente et accompagner chaque instant de la vie. On découvre alors que la prière ne demande pas, mais qu'elle offre, lâche, confie, puis se tait et écoute.

Cela s’appelle vivre en Christ. C’est ce que Dieu offre à chacun de ses enfants.

 

 

Jean-paul Morley

Article pour Nouvelles Rive Gauche

Octobre 2010

 

 

 

                       

                        

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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 11:25

Je voudrais dédier cette intervention au pasteur Serge Oberkampf de Dabrun, décédé voilà un mois, avec lequel j’ai beaucoup discuté à ce sujet ; même si ce que j’expose ici ne rejoint qu’une partie de ce qu’il pensait.

 

Epuisante diaconie… Pas tant parce que nous avons toujours des pauvres au milieu de nous et que sa tâche s’apparente à celle de Sisyphe, mais pour notre récurrente difficulté à la définir et à l’organiser. A l’organiser faute de savoir la définir. Car ces difficultés pourraient provenir de ce que nous mettons sous un même mot-sac (la diaconie) des réalités très différentes et pire, souvent incompatibles. D’où la grande confusion et indétermination qui nous bloquent en la matière.

Il me semble que, pour y voir clair, nous devrions distinguer entre quatre réalités que ne se recouvrent que par le même chapeau de diaconie : l’amour du prochain, l’entraide fraternelle, la solidarité sociale et l’engagement socio-politique.


1- L’amour du prochain, si l’on en croit la seule définition donnée dans la Bible et par Jésus dans la parabole du Bon samaritain, signifie que :

- le prochain n’est pas celui qui est abandonné, en détresse au bord du chemin ;

- tous les hommes, les femmes, les enfants en détresse dans le monde et victimes de la violence, de la faim, du sida ou de catastrophes naturelles, ne sont pas forcément nos prochains ;

- le prochain, c’est moi, lorsque je m’ap-proche de quelqu’un qui en a besoin, que je le regarde, le touche, me rend impur en le touchant, bref suis moi-même changé par cette rencontre. Autrement dit, se faire le prochain d’autrui est quelque chose de risqué, qui me transforme, et est donc d’ordre spirituel. Comme le note Ricœur, le prochain n’est pas un statut, mais un comportement ;

- le prochain, c’est aussi celui qui s’ap-proche de moi pour me venir en aide, et qui prend ainsi, pour moi, la figure du Christ. A nouveau, la relation de prochain à prochain est d’ordre existentiel ou spirituel, mais pas moral ni social.

Cet amour du prochain est donc de la vocation de tout chrétien personnellement, il est pour lui une nécessité spirituelle. Il fait partie de son ‘être’.


2- L’entraide fraternelle, c’est l’entraide qui s’impose au sein d’une communauté croyante, et croyant en l’amour auquel le Christ nous invite, sous peine d’hypocrisie. Et cette entraide fraternelle témoigne de la réalité de l’amour reçu de Dieu – elle ne peut donc qu’être un amour communautaire, et non un service indistinct de toute l’humanité. Ici, c’est Jean qu’il nous faut relire. Cette entraide fraternelle est de la vocation de toute communauté chrétienne, organisée ou non, elle est pour elle une nécessité non seulement spirituelle, mais de témoignage. Elle fait partie de son ‘être’.


3- La solidarité sociale représente la préoccupation pour autrui en difficulté, quand elle s’organise et s’institutionnalise. Ce peut être au sein d’une communauté et au nom de l’entraide fraternelle, quand celle-ci s’organise et devient diaconat ou association 1901. Elle peut être tournée vers l’extérieur et sortir de l’Eglise quand la préoccupation pour les ‘fléaux sociaux’ pousse les croyants à créer des œuvres, qui peuvent prendre leur indépendance et se laïciser. Cela n’a pas à être regretté : cette solidarité sociale, à laquelle le NT ni Jésus n’invitent jamais directement, n’est pas de la vocation de l’Eglise, mais celle-ci peut l’exercer au nom du Règne de Dieu qui s’approche, parce que les chrétiens se savent, avec tous les fils et filles d’Eve et d’Adam, les mêmes enfants de Dieu. Ici, la relation interpersonnelle n’est pas requise, puisque, comme le souligne Ricœur, le socius est anonyme et implique des relations déshumanisées. Solidaires pourtant, par commune humanité, et parce que les chrétiens ayant reçu la promesse du Royaume et l’invitation à le vivre ici et maintenant, ne peuvent être indifférents au sort de l’humanité et de chacun de ses membres. Cette solidarité sociale ne fait pas partie de l’‘être’ de l’Eglise, mais de sa cohérence et donc de son ‘bien-être’.


4- L’engagement socio-politique dénonce de façon prophétique les dérives sociales quand elles s’opposent frontalement à notre compréhension de l’Evangile, et parfois propose d’autres voies. Il peut être porté par des individus croyants qui s’engagent au nom de leur foi, ou par des œuvres que leur expérience conduit à prendre publiquement position, ou par des Eglises lorsque les frontières de l’intolérable leur semblent franchies. Cet engagement socio-politique, auquel le NT ni Jésus n’invitent jamais directement, n’est pas de la vocation de l’Eglise, mais ses membres et parfois elle-même peuvent l’exprimer au nom du Règne de Dieu qui s’approche, parce que les chrétiens sont invités à vivre dès aujourd’hui la fraternité, la paix et la justice promises par le Règne de Dieu, pour en « infuser » la cité humaine.

Cet engagement public ne fait pas partie de l’‘être’ de l’Eglise, mais de sa capacité prophétique et donc de son ‘bien-être’.


Ces quatre réalités ne sont pas du même ordre et sont parfois incompatibles. L’amour du prochain, qui me bouscule et transforme spirituellement, n’est pas de même nature que l’entraide institutionnelle qui organise la solidarité. L’amour du prochain se présente même souvent comme une transgression des institutions. De même que si la solidarité sociale peut se prolonger en engagement socio-politique, en revanche, l’entraide fraternelle, par définition interne à une communauté, est par conséquent d’une autre nature qu’un service social offert à tous.

Il en découle d’abord qu’il n’y a place pour aucune culpabilité ni devoir dans le domaine de la diaconie, quelle qu’elle soit. Nulle culpabilité de l’Eglise de ne pas faire assez ou de laisser s’échapper des œuvres créées en son sein. Uniquement de la reconnaissance : reconnaissance pour ce qui a été reçu de Dieu, du Christ ou d’autrui et que nous pouvons transmettre ; reconnaissance de notre commune appartenance à l’humanité et des solidarités qui en découlent. Nous n’avons pas à sauver le monde ni à nous reprocher de ne pas y parvenir. Le monde a un seul Sauveur, et ce salut se joue sur la Croix. Pas dans nos engagements personnels, sociaux ou politiques.

Et pratiquement, il en découle que nous devrions peut-être, pour enfin nous y retrouver et prendre les décisions dont nos Eglises ont besoin, distinguer entre ces différentes réalités et réserver l’usage du mot ‘diaconie’ à seulement deux d’entre elles : celles qui représentent une institutionnalisation, c'est-à-dire une organisation de l’action.

Ainsi :

-          Réserver le terme ‘amour du prochain’ exclusivement pour ce comportement spirituel qui met en  mouvement une personne vers une autre personne, et les transforme l’une et l’autre ;

-          Laisser le terme ‘amour fraternel’ pour tout ce qui se vit le plus souvent dans la discrétion au sein d’une communauté croyante ;

-          Mais nommer ‘diaconat’ cette entraide fraternelle quand elle s’organise localement et en particulier s’institutionnalise en association 1901 ;

-          Nommer ‘diaconie’ les œuvres sociales tournées vers l’extérieur, aussi longtemps qu’elles restent en lien avec l’Eglise locale ou nationale ;

-          Laisser l’engagement socio-politique à la responsabilité des individus et des Eglises ou de leurs responsables, sans le qualifier d’une appellation de diaconie qui serait trop dérivée.

 

La diaconie recouvrirait donc uniquement le diaconat interne aux Eglises et les œuvres externes liées aux Eglises. Ce qui serait déjà très large. Mais permettrait, par exemple et sans doute, de remplir telle page blanche de la discipline… En espérant, avec Ricœur encore, que « l’amour pénètre de plus en plus les institutions » !

 

  Annexe : repères bibliques

 

1. Le Premier Testament insiste constamment sur la justice sociale et le politique (lois de Moïse, prophètes…) ;


2. Jésus, s’il s’en prend au système religieux et à la difficulté spirituelle d’être riche, ne dit jamais une seule parole concernant la justice sociale ni le politique, si ce n’est une fois pour justement distinguer Dieu et César et désigner ainsi deux responsabilités distinctes ;


3. La jeune Eglise (Actes) ne s’y engage pas davantage ; les Epîtres non plus, Paul plutôt au contraire, et pas même Jacques, dont les interpellations très marxiennes ne visent cependant que l’interpersonnel, et non le structurel.


4. Ce contraste impressionnant entre l’insistance du 1erT et le silence assourdissant du NT, souligne l’importance du renversement radical opéré par Jésus avec le Bon Samaritain, seule occurrence du NT où sont définis le prochain et l’amour du prochain. Un renversement théologique qui est peut-être la clef de ce contraste.


5. D’après la parabole du Bon samaritain, l’amour du prochain ne concerne que deux individus qui entrent en relation directe, et, quel qu’en soit le sens (moi vers autrui ou autrui vers moi), je suis mis en danger et transformé : l’enjeu est spirituel.


6. En revanche, Jésus prêche constamment la proximité du Règne de Dieu et dénonce l’hypocrisie des élites de son temps. Un Règne où règneront la fraternité, la paix, la justice, le souci du faible, et, selon Paul ou Jacques, l’égalité entre peuples, entre hommes et femmes, maîtres et esclaves. Parce que tous les fils et filles d’Eve et d’Adam sont enfants de Dieu et justifiés par son seul amour, en rien par leurs mérites.

 

 

  avril 2010

 

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