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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 18:14

Job : un cri de protestation au cœur même de la Bible, face à la logique dominante selon laquelle Dieu le Tout Puissant est toujours juste. Pour elle, s'il t'arrive du bonheur, c'est Dieu qui récompense ta fidèle piété et ta bonne conduite ; s'il t'arrive malheur, c'est Dieu qui punit ton impiété et ta mauvaise conduite.

Job conteste cette justice, et interroge :

Pourquoi la souffrance des innocents ?

C'est l'impossible question, pour laquelle il cherche et réclame une réponse. Sans vraiment la trouver, sans doute parce qu'il n'existe pas de réponse suffisante à cette immense question du mal.

Mais il ouvre quelques pistes.

En voici huit, prudentes et tâtonnantes, car se permettrait d’offrir une réponse définitive devant la violente injustice d’une souffrance frappant un innocent ?

  1. La réponse traditionnelle est celle de la rétribution, elle imprègne le Premier Testament : Dieu bénit le juste et punit le méchant ; chacun subit les conséquences de son comportement, et celui qui souffre subit donc les conséquences d'une faute qu'il a commise. (Job 8 : 3-8 + 20-22, etc.)

Cette réponse confortable évite de penser Dieu injuste ou pouvant se tromper. Mais elle ne tient pas : trop nombreux les innocents qui souffrent et les enfants victimes. Trop nombreux les crapules qui réussissent et meurent dans leur lit, tandis que les pauvres toujours trinquent les premiers… (Job 10 : 1-3)

Alors Job proteste contre cette idée terrifiante, qui ajoute la culpabilité au malheur. Et il se révolte contre la souffrance des innocents. (Job 12 : 4-6 + 9-10)

Mais que répondre alors, avec infiniment de prudence, tant il est dangereux de parler de la souffrance des autres... ?

2 - Reconnaître d'abord que la souffrance d'un innocent est absurde, scandaleuse, sans réponse, et qu'on ne peut que se taire devant elle. Toute explication serait artificielle ou dérisoire.

Ainsi les trois amis de Job commencent-ils par se taire durant sept jours. (Job 2 : 11-13)

3La souffrance comme outil ? Et pourtant, très prudemment, peut-on suggérer que la souffrance est une situation où l'on peut essayer d'affirmer l'amour quand-même et la présence de Dieu ; justement quand Il paraît le plus loin ? Si l'on osait, on dirait que la souffrance, le destin, est presque comme un outil du Créateur.

- D'abord parce que si le monde était parfait, sans déchirure ni souffrance, il ne nous manquerait rien et nous n'aurions aucun désir d'autre chose de plus grand ou de plus beau. Et donc aucun mouvement vers le bien ou vers Dieu. Ni aucun progrès d’aucune sorte.

- de même, si nous ne ressentons ni malheur ni désir, ni manque ni plaisir, ni souffrance ni bonheur, comment pourrions-nous être sensibles à ceux des autres, et finalement aux autres eux-mêmes ? Si nous ne pouvons ressentir ni la souffrance ni la joie, qu'aurons-nous à partager avec d'autres ? S’il ne nous manque rien, comment pourrions-nous aimer ? Comment pourrions-nous comprendre ? C’est un peu le drame que vivent les autistes. Sans l'expérience du mal et de la souffrance, nous n'aurions pas non plus celle de la joie ou du désir ; sans l'expérience du mal, nous ne pourrions pas aimer… Cette expérience nous est ainsi, paradoxalement, indispensable pour comprendre et aimer,

- Ensuite parce que l'amour que Dieu propose ne peut être un amour « acheté », par des faveurs ou des bénédictions. Si Dieu garantissait une vie heureuse et tranquille à ceux qui l'aiment, il n'y aurait plus d'amour gratuit, c'est à dire authentique, mais seulement un intéressement, un échange et une soumission. L’injustice de la souffrance et du bonheur se révèle ainsi nécessaire à la gratuité de l’amour.

- Enfin l'amour de Dieu est le plus grand lorsqu'Il parcourt la plus grande distance. La plus grande distance, c'est celle entre Dieu, ‘Tout-Autre, Tout-Bien’, et le malheur et la souffrance les plus tragiques. C'est donc là, dans la souffrance et le malheur le plus absolu, lorsque le Dieu aimant et notre situation concrète sont les plus éloignées, que l'amour de Dieu parcourt la plus grande distance, c’est là qu’il est le plus fort et le plus présent. C’est le secret de la Croix : Dieu habite au cœur de la souffrance et de l'abandon, en enfer. Et ceux qui, au cœur du malheur, parviennent à garder les yeux tournés vers Lui pourront peut-être découvrir l'immensité de cet amour.

Ainsi Job, affirmant au cœur de sa détresse et de son incompréhension : « Mon sauveur est vivant ! » (Job 19 : 25-28)

4 La souffrance utile ? La quatrième piste ne peut être proposée qu'avec encore plus de prudence. Parce qu'elle murmure que la souffrance de l'innocent peut ne pas être inutile. Disons bien : peut ne pas être inutile. Tout simplement parce qu'elle nous invite, nous contraint, nous aiguillonne, nous les privilégiés, à nous rebeller, à ne jamais dormir, à ne jamais stopper le combat contre toutes les formes du mal et de la souffrance. A commencer par celles qui sont de notre responsabilité. Combattre le mal, notre mal.

Mais pas seulement : la souffrance peut de nouveau être une espèce d'outil. Un outil pour détruire en soi-même l'illusion d'être quelque chose ou de pouvoir s'en sortir seul. La souffrance, quand elle rappelle avec violence que nous ne sommes pas complets, ni suffisants, ni parfaits, peut aider à renoncer au « moi », à l'illusion de soi-même.

Or, ne plus avoir d'illusion sur soi-même peut être infiniment utile. Utile tout d’abord pour, ayant constaté et admis ses propres limites, tout déposer devant Dieu, tout Lui remettre et tout Lui confier. Et utile plus encore au-delà : en acceptant de se vider de soi-même pour se donner à Lui, à sa volonté envers nous, et devenir simplement son instrument, un poil de son pinceau dessinant son Royaume sur la terre. Et peut-être, alors, pouvoir combattre avec Lui la souffrance sur terre… Ainsi le ressentait Simone Weil, la philosophe, qui, comme Job mais dans sa propre chair, a connu ce que signifie souffrir. (Job 6 : 8-10 ; 33 : 8-26 ; 36 : 10-11, 15-16)

5 - Qu'est-ce, au fond, que la souffrance d'un innocent ? C'est non seulement de souffrir sans l'avoir mérité, mais c'est aussi de souffrir sans pour autant faire souffrir les autres. Et peut-être même souffrir à la place des autres. A l'inverse du patron contrarié qui fait une remarque au cadre, qui réprimande le contremaître, qui passe un savon à l'ouvrier, qui s'en prend à son épouse, qui fesse son enfant, qui flanque une volée au chien… Si on reporte sa souffrance, on cesse d'être innocent. Or, savoir subir sans reporter sa souffrance sur autrui, est une façon d'éteindre, d'absorber en soi l'injustice. Et donc de mettre un terme à son cycle infernal.

Le modèle absolu de cette souffrance d'innocent qui brise l'engrenage de la violence et de l'injustice, est bien entendu Jésus sur la croix. Mais ce modèle n'est pas seulement puissant dans des situations héroïques comme celle du Christ devant ses bourreaux, il l'est aussi au quotidien, dans les multiples occasions de chaque jour. C'est dix fois chaque jour que nous avons l'occasion d'accepter de subir une petite injustice pour éviter de la faire payer à quelqu'un d'autre, qui à son tour… En l'acceptant, c'est l'ensemble des relations autour de soi qui s'en trouve éclairé, rafraîchi, et du coup beaucoup plus apte à lutter contre les vraies injustices.

Comme Job, qui refuse de maudire Dieu ou de s’en prendre à son épouse. (Job 2 : 8-10)

6 - Dieu tout puissant ? La sixième piste essaie, avec précaution, de parler de Dieu. S'Il existe, n'est-Il pas trop grand pour être jugé ? Si c'est Lui qui a tout créé, qui donne vie à tout ce qui vit, qui compte le sable de la mer, les insectes de la terre et les étoiles du ciel, comment lui demander des comptes ? Il a créé l'univers, et l'univers est ainsi. Qui protesterait ? Job en convient. (Job 40 : 1-5)

Mais une interrogation, irrépressiblement, nous atteint : et si Dieu n'était pas tout-puissant ? S'Il avait créé un monde libre et autonome, où jouent les lois de la nature, de la responsabilité et de l'inconscience des humains ? Si Dieu a réellement voulu nous créer libres et responsables ? Dans ce cas Dieu n'est plus responsable du mal et de la souffrance, qui sont le prix de cette liberté et de la possibilité d'aimer.

Et alors, dans ce cas, Lui-même souffre, comme nous, du mal et de l'injustice de notre monde. Comme le Christ le montrera sur la croix. Et Il nous invite, nous les humains, à combattre ce mal avec Lui.

Mais alors récompense et châtiment ne peuvent plus être pensés comme les outils de sa pédagogie.

7 – Demander quand même des comptes au Créateur ? Ultime piste : et s’il nous restait à demander quand même des comptes au Créateur… Le jour venu, si nous Le rencontrons, peut-être pourrons-nous Lui demande de s'expliquer sur toute cette injustice, sur la souffrance de l'innocent, sur ce monde où la liberté et l'amour sont si précieux, mais coûtent si cher… « Attache ta ceinture et questionne-moi ! » propose ainsi Dieu à Job à la fin de son livre. Il l'autorise ainsi à se révolter. Avec ironie, sans doute, et pourtant Dieu lui donnera finalement raison face à ses trois amis moralisateurs. (Job 40 : 6-14 et 42 : 7-8)

Car sa révolte est aussi celle des Psaumes, comme elle est celle de notre prière, où nous pouvons nous battre avec Dieu pour Lui demander d'être fidèle à Lui-même et fidèle à ses promesses. De même que nous pouvons Lui demander de nous aider à faire reculer la souffrance.

Comme l'écrivait joliment Alfred de Vigny, il y a plus d'un siècle :

« Le jugement dernier : ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, Il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et pourquoi la mort de l'innocence, etc. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le créateur sera jugé par les générations rendues à la vie. »

Oui, peut-être qu'au dernier jour ce sont bien les humains, les victimes et toutes les créatures qui demanderont des comptes à Dieu, et non l'inverse.

Et, je le crois, Dieu s'expliquera…

8- Une dernière piste ? Non mentionnée dans le livre de Job, et c’est… le livre de Job en lui-même. Car en définitive, le livre de Job, cette longue protestation face à Dieu contre la souffrance injuste, n'est rien d'autre qu'une longue prière. Tout le livre de Job et une prière. Tout au long de son livre, Job reste en lien, s'accroche à son lien avec Dieu, son Dieu, son Créateur. Injuste, mais malgré tout son rédempteur. Tellement que, à la fin, Dieu répond. Directement. Sans intermédiaire, ni ange, ni prophète, ni vision, ni songe, ni nuée, ni fracas, simplement de parole à parole… Un exploit rare dans la Bible !

Ainsi peut-être nous donne-t-il une clef, non pour comprendre, mais pour traverser l'injustice de la souffrance : continuer de prier, ne pas cesser de garder ce lien avec son Dieu, prier sans cesse, comme Job, qui finalement a surmonté sa détresse.

Jean-paul Morley

KT Adultes 2015

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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 16:22

 

Jésus de Nazareth :

Pensez juste à son histoire,

oubliez tout ce qu’on vous a dit sur lui :

naissance miraculeuse par une vierge,

Fils de Dieu,Dieu lui-même, miracles, …

Dites-vous seulement ceci :

 

Jésus est le ‘Christ’,

c'est-à-dire celui que Dieu a choisi et envoyé

pour nous dire son amour, et le prouver par ses actes et sa mort.

Et pour nous promettre, à travers sa résurrection,

la victoire de la vie sur la mort et le mal.

 

Si vous pouvez le dire, vous portez le beau mot de chrétien.

Le reste, les titres, la théologie, ce ne sont que d’autres façons de le dire !

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 12:15

SHOAH

 

Mots clefs : Israël, mal, souffrance

 

Jérusalem.

On s’émerveille de son nom : “Ville de la paix”, et en même temps on est déchiré par cette ville déchirée, disputée au cœur d’une guerre longue de plus de 60 ans… Ville de la paix ? En réalité son étymologie est très incertaine, puisque son nom est antérieur à l’hébreu : urushalim existait plusieurs siècles avant la conquête de Canaan et l’éclosion de la langue hébraïque. Et cela signifie peut-être “Ville du Ssâlem”, qui avait peut-être un lien avec la paix… Ce n’est que retranscrit en hébreu et devenu “Jérusalem” qu’on peut lui trouver une étymologie comme “Conquête de la paix”, ou “Fondation de paix”

Tout cela pour aboutir d’un côté à Yad  Vashem, à la Shoah, à cette capitale d’un peuple meurtri par l’histoire comme sans doute aucun autre, mais, miracle, toujours vivant ; et de l’autre côté, aboutir à une capitale devenue symbole d’une politique brutale, cynique et inhumaine envers les précédents occupants du pays, les Palestiniens…

On n’aime pas penser cela. Alors relisons un texte qu’on n’aime pas lire non plus : Mathieu 24, 15 à 27.

L’horreur abominable dont Daniel, le prophète, a parlé, c’est la profanation du Temple de Jérusalem par Antiochus IV Epiphane, celui des Maccabées, qui, sacrilège suprême, dresse une statue du Zeus Olympien dans le Saint des Saints du Temple, le lieu le plus sacré, protégé par le fameux voile : ce lieu sacré qui devait rester vide, parce qu’on ne contient pas Dieu et qu’on ne le représente pas davantage… Mais cette horreur abominable, elle peut aussi se lire aujourd’hui, par les Juifs et par nous, comme étant la Shoah, profanation du Temple bien plus terrible encore.

Ceux qui ont visité Yad Vashem frissonnent encore, j’imagine, de l’horreur abominable et parfaitement programmée qu’a pu être l’extermination systématique, physique et morale, du peuple juif par les nazis. En hébreu, mais le mot sonne trop joliment, presque poétiquement en français, shoah signifie la catastrophe, l’anéantissement …

D’autres, ou les mêmes, ont visité le Saint Sépulcre. Peu importe son authenticité historique ou ce qui en est fait aujourd’hui, il rappelle de toute façon un autre drame, la souffrance absolue du Christ, qui exprime la souffrance de Dieu lui-même.

Ose-t-on mettre les deux en parallèle ? Sachant que c’est une nation soi-disant chrétienne, en majorité protestante, qui a conçu, organisé, mis en œuvre et laissé exécuter ce génocide, cette Shoah ?

Oui, pour nous rappeler, à nous chrétiens, et en pleine figure, jusqu’où peuvent conduire nos flottements et nos indécisions, nos manques de courage et de discernement, et jusqu’où peuvent déraper nos civilisations christianisées quand nous cessons, nous, d’avoir Dieu et l’Evangile au centre de nos vies.

Oui aussi, parce que, il n’y a aucun doute à avoir : pendant la Shoah c’est Dieu lui-même qui souffrait, c’est Dieu lui-même qui était crucifié chaque fois qu’un homme, juif ou autre, une femme, un enfant, était mis à mort, servait de chair à expérimentation ou de chair à plaisir.

La Shoah, tout ce qui a été vécu par ce peuple, ou par les tziganes, depuis l’apprentissage du mépris à l’école, les étoiles jaunes, les discriminations, et jusqu’aux chambres à gaz, tout ce qui a été vécu par chaque individu a été directement et en même temps souffert par Dieu lui-même ; le Dieu d’Abraham et le Dieu du Christ, puisque c’est le même. C’est cela que dit la croix. Et c’est ce qui rend les guéguerres de territoires entre Eglises au Saint Sépulcre, particulièrement honteuses.

 

Il n’y a pas d’explication théologique à la Shoah. Ni punition. Ni rejet du peuple jadis élu. Ni rédemption par la souffrance, cette idée obscène. Ni défaillance d’un Dieu qui a abandonné sa toute-puissance pour nous rendre libres et responsables de ce que faisons. Ni utilité quelconque au regard de l’histoire ou du plan de Dieu. Même si, grâce au ciel, nous pouvons espérer qu’au moins quelques leçons ont été tirées. Quelques. Rien de suffisant pour justifier l’horreur.

 

Non, il n’y a pas d’explication théologique satisfaisante à la Shoah, pour nous rassurer. C’est toujours trop cher payé. Il n’y a pas de sens à chercher dans ce qui n’a pas de sens. La seule réponse envisageable a été suggérée par un Juif, Elie Wiesel,  racontant que dans son camp de concentration, trois prisonniers avaient été pendus pour l’exemple, dont un enfant. Parmi les captifs qui assistaient, accablés, au supplice, dans le silence le plus désespéré, une voix s’est élevée : “Mais où donc est Dieu pour laisser faire cela ?” Et Elie Wiesel a entendu une autre voix répondre : “Il est là, devant nous, pendu.” Dieu vaincu, assassiné, mais aussi Dieu souffrant avec nous.

 

Mais si nous acceptons l’idée que le mal, y compris le pire, fasse partie de la Création, que le mal, y compris le pire, lui est nécessaire pour avancer, que le manque que provoque le mal est aussi celui qui nous pousse, nous permet de vouloir, de créer, d’aimer, de progresser ; si nous admettons que le mal est nécessaire à la Création, alors nous pouvons, comme Simone Weil, la philosophe mystique morte à Londres en 1943 en luttant contre le nazisme, en tirer deux leçons :

la première est que nous devons jeter toutes forces, notre énergie, notre intelligence, notre courage et notre foi dans la lutte contre le mal, sous toutes ses formes, et ne jamais nous y résigner tant qu’il reste une once de possibilité.

mais la seconde est que lorsque le mal est accompli, réalisé, il nous faut alors l’accepter, comme faisant partie de la Création, et par conséquent de la volonté de Dieu. Et comme faisant partie, quelque part, de façon incompréhensible, de la construction de son Règne. Le combattre jusqu’au bout et jusqu’à l’ultime seconde, mais l’accepter quand il est accompli et qu’on n’y peut plus rien. Vouloir la volonté de Dieu, dit-elle, c’est donc non seulement agir pour elle, mais aussi accepter le passé, tout le passé, même le pire, ou le moins honorable pour nous. Non pas s’en réjouir, non pas s’en accommoder, mais l’accepter comme une blessure et rebondir sur lui pour faire mieux, corriger, construire un avenir autre.

 

En Christ, Dieu souffre sur la croix, sur toutes les croix du monde, impuissant face à la stupidité et la cruauté des humains, mais espérant en nous, ses enfants, pour l’entendre et mettre en œuvre l’amour auquel Il nous appelle depuis Caïn et Abel. Le Saint Sépulcre rejoint quand même la Shoah. Mais il ne la justifie pas, il la condamne et nous mobilise.

Du moins, instruits par notre histoire, et par celle du peuple hébreu à travers la Bible, nous savons que le mal est bien réel, bien là, injuste, et puissant. C’est pour cela que l’Evangile de Mathieu nous conjure de nous méfier des faux christs et des faux dieux. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître : ce sont des prophètes uniquement de bonheur, qui nous disent que tout va bien. En tout cas que tout ira bien avec eux, que tout problème et toute souffrance seront épargnés ou vaincus. Comme le promettent les sectes aujourd’hui. Comme le promettait Hitler.

Comme toujours. Quand quelque chose va mal, les vautours se précipitent toujours sur le cadavre de la démocratie ou celui de nos convictions, ou celui de l’Evangile si c’était possible, quand on le trahit.

Mais non. Car si l’Evangile n’est pas un prophète de bonheur, avec un Dieu magicien qui arrange tout, il est quand même une bonne nouvelle : il ne nie pas le mal, mais affronte ce monde dur, cruel, injuste.

 

Le Dieu auquel nous croyons, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu de la croix, le Dieu sur la croix, reconnaît la puissance du mal, souffre du mal comme nous en souffrons, et infiniment plus que nous en souffrons, mais Il l’affronte, et le vaincra comme la croix a été vaincue, comme la mort a été vaincue. Et le Dieu auquel nous croyons nous requiert pour cet affrontement contre le mal. Il ne le vaincra, et ne le vainc déjà, autour de nous, qu’avec nous.

Alors nous sommes amenés, un peu gênés, à nous poser des questions, que nous reconnaissons comme étant bien les nôtres, comme des compagnes familières de nos vies :

Que faisons-nous pour réparer les déchirures du monde ? Celles qui divisent cette terre un peu trop sainte ?

Celles qui éloignent de plus en plus les maîtres de l’argent de ceux qui n’en peuvent plus de ne pas s’en sortir ?

Celles qui se creusent entre les jeunes de nos banlieues et nous-mêmes ?

Nous ne savons pas quoi ou comment faire ? Cela, ce n’est pas grave, demandons à Dieu, Il nous le dira. Et nous saurons faire, nous saurons donner, parce qu’Il nous tiendra la main.

Et quand nous regardons cette terre et cette ville de Jérusalem, où nous voyons le mur de sécurité, les discriminations, les miradors, les soldats en armes, nous sommes prompts à condamner équitablement les attentats et les roquettes d’un côté, le grignotage des terres palestiniennes et le blocus de Gaza de l’autre. Mais que ferons-nous, nous-mêmes, quand l’aggravation des conditions climatiques et les limites de notre planète feront affluer chez nous des vagues d’immigrants bien plus fortes qu’aujourd’hui ?

Nous ne savons pas, et cela nous rend mal à l’aise ? Ce n’est pas grave, demandons à Dieu, il nous le dira. Et nous saurons que décider, nous saurons rester humains, parce qu’Il nous tiendra la main.

 

Mais je ne veux pas terminer sous le poids écrasant de nos responsabilités envers nos frères et sœur humains, alors je finirai par une promesse dont l’objet est Jérusalem. Une Jérusalem nouvelle, qui sera vraiment, alors, la Ville de la paix : Apocalypse 21, 1 à 5, l’ultime chapitre de toute la Bible.

C’est vraiment une promesse. Cette Jérusalem-là viendra. Et c’est l’humanité entière qu’elle abritera. Cela viendra ! Mais Dieu a besoin de nous pour qu’elle vienne plus vite.

Il nous aime, et nous donnera joyeusement l’intelligence, le courage et les forces dont nous aurons besoin. La croix est déjà vaincue.

 

Jean-paul Morley

Culte à Jérusalem, novembre 2010

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 16:34

La Bible, le corps, l’âme, l’esprit : une lecture protestante

 

Jean-Paul Morley[1]

 

 

Les religions sont très diverses, leurs rapports à la connaissance et à la science le sont aussi, parfois jusqu’au sein d’une même religion. Mais elles opposent le plus souvent corps et esprit, évidemment au profit de l’esprit et de la conscience. Qu’en dit réellement la Bible, référence religieuse principale dans l’histoire de l’Europe ?

 

Proposons quatre étapes :

- D’abord avec Adam, ève et Noé : la conscience face à la matière, à l’immédiat.

- Puis le concept d’âme : ce qu’il peut bien recouvrir.

- Ensuite, l’esprit en opposition à la chair, qui symbolise la matière, mais pas seulement, d’un point de vue biblique.

- Enfin, faisons un petit saut à la dimension de l’univers, puis, plus large encore, à la dimension du cosmos.

 

1. Première étape : Adam, ève et la pomme, l’esprit et la matière

 

Il reste généralement quelques souvenirs de la création de l’homme dans la Bible : Adam modelé dans la terre — Adam signifie d’ailleurs  “le terreux”, de même qu’humain vient de “humus’’, la terre — tandis qu’ève est formée à partir d’une côte retirée à Adam, en sorte qu’homme et femme se retrouvent côte à côte, sans hiérarchie. Mais un autre texte de création précède celui-là dans le livre de la Genèse. L’homme et la femme y sont créés ensemble, d’un coup ; ils le sont, dit la Bible, “à l’image de Dieu”. Qu’est-ce à dire ? Que l’image de Dieu n’est pas celle d’un être parfait, complet et achevé, mais celle d’un couple, c’est-à-dire d’une relation, d’un échange, d’une communication et même d’une distance à l’intérieur de soi, peut-être d’un manque en soi. Or, qui dit distance à l’intérieur de soi, dit conscience. D’emblée, le texte ne renvoie déjà plus à la matière, à l’immédiateté.

 

Les notions bibliques de Dieu comme Verbe, Parole ou amour, impliquent aussi cette idée de distance et de conscience au sein de Dieu lui-même. Par ricochet, l’homme et la femme, créés ensemble, donc placés sur un plan d’égalité, sont présentés comme limités, incomplets, mais également comme capables de conscience, de se regarder soi-même à travers l’autre, donc comme capables de relations. Eux aussi sont distincts de la pure matière et de l’immédiateté.

 

Cette conscience l’épisode du serpent et de la pomme va la confirmer : quand le fameux serpent offre le fruit défendu à ève, il lui offre la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire la capacité d’évaluer, de juger et de décider. Autrement dit, le serpent, créature de Dieu, offre aux humains le cadeau de la conscience et de la volonté. Il n’est pas illégitime de supposer que Dieu l’ait fait volontairement, qu’il ait mis en place l’arbre, le serpent et Adam et ève pour qu’ils transgressent ses ordres, en croquant le fruit défendu. Ce n’est pas une chute, contrairement à l’enseignement chrétien traditionnel, mais l’accession à l’humanité. Cela signifie surtout que la conscience n’est pas seulement connaissance ou conscience de soi, mais qu’elle est capacité de jugement éthique et volonté.

 

D’ailleurs, un peu plus tard, dit la Bible, les humains se sont multipliés, mais ils vivent sans foi ni loi : sur terre c’est le chaos, la violence, la gabegie. Alors Dieu décide de tout reprendre depuis le début. Il ouvre les vannes, envoie le déluge, prévient Noé et sa famille, qui se construisent un bateau pour eux et un couple de chaque espèce animale. Après les quarante jours de déluge, Noé et les siens repartent pour ré-engendrer l’humanité. Mais, cette fois, Dieu s’engage : plus jamais il n’ouvrira les vannes, plus jamais il ne détruira l’humanité ; il s’engage à ne plus jouer avec les lois de l’univers, les lois de sa propre création. L’engagement est immense et fondamental ; il implique que dorénavant les lois de l’univers, celles de la nature, seront stables, donc fiables, donc connaissables, donc utilisables ; par conséquent, la connaissance scientifique et le progrès deviennent possibles. Dieu n’interviendra plus, ni en bien — pas de miracles, de guérisons, de protection contre la peste ou les tsunamis… — ni en mal — déluges et tsunamis, sida et grippe aviaire, ne sont pas des punitions. Tout cela est entre nos mains.

 

Il y a dissociation, dès l’origine de la Bible, dès Noé, entre le domaine de Dieu, domaine subjectif de la foi, et le domaine de la réalité matérielle, domaine de la science,  objectif et collectif.

 

Si, dès l’origine, il y a distinction, aucune religion ne devrait prétendre offrir des réponses scientifiques ou des vérités objectives. Pas même pour ses propres mythes ou récits fondateurs. Mais, si la foi relève du domaine subjectif et de la responsabilité du sujet, alors cela implique que ce sujet, l’individu, soit libre. C’est précisément ce qu’a offert le cadeau, coûteux il est vrai, de la connaissance du bien et du mal : la liberté et le jugement. On notera d’ailleurs que, si l’on se réfère à l’histoire d’Adam et ève, non seulement la religion ne peut offrir de vérité objective, mais elle n’a pas non plus à énoncer de morale : c’est bien à l’être humain qu’est dévolue la responsabilité d’évaluer le bien et le mal.

 

Une question se pose cependant : cette liberté est-elle réelle, ou illusoire ? Notre fonctionnement intellectuel et mental est-il purement électrique et chimique ? Est-il  purement déterminé par notre histoire, par notre environnement et par notre programme génétique ? Notre liberté est-elle une illusion chimique ?

 

L’avenir le dira peut-être. Là encore, la foi se soumet aux résultats de la science. Mais elle peut apporter une autre réponse, qui relève de son propre domaine : même illusoires, nous avons une conscience, un jugement, une volonté, une capacité de décision ; notre dignité d’être humain, notre devoir d’être humain, est de la respecter en considérant que nous sommes libres quoi qu’il arrive, même si cette liberté est une illusion. Nous devons considérer que nous sommes responsables de nos actes et de notre vie, de nos relations et de notre destin, et que c’est cela qui nous fait humains. “Ce n’est pas l’homme qui exige de Dieu la liberté ; c’est Dieu qui exige de l’homme la liberté…” affirmait un mystique russe, Khomiakov[2]. Ce serait d’ailleurs manquer de respect au Créateur, s’il existe, de penser qu’il aurait pu créer une créature intelligente et consciente sans lui donner cette liberté, pas seulement l’illusion de la liberté, mais une liberté qui fait sa grandeur et donc la sienne aussi. Cette liberté rend cette créature capable de vouloir, d’aimer et de créer.

 

Nous voici donc parvenus à trois premiers résultats :

 

-  La conscience n’est pas connaissance, mais jugement éthique et volonté ;

-  Il existe une différence irréductible entre les domaines de la science et de la foi ou de la conviction ;

-  La liberté ne peut être considérée comme une illusion, et cela est une position éthique, non scientifique.

 

Mais qu’en est-il de l’âme, cette notion grecque passée au christianisme ?

 

2.  Deuxième étape : que dit-on quand on parle d’âme ?

 

Pour les Grecs, âme et matière s’opposaient. Chez Platon comme dans la gnose, de même que pour les religions de l’Inde, l’espérance ultime se situe dans la libération de l’âme vis-à-vis du corps et de la matière.

 

Il n’en n’est pas ainsi pour la Bible. L’âme n’y est pas une petite flamme ou une entité immatérielle, la présence vivante d’une part d’universel, d’intemporel et de surnaturel qui habiterait pour un temps un corps, enfermée dans la matière et pressée de s’en libérer. Elle est le souffle. L’hébreu n’a pas de mot abstrait pour dire l’âme : il parle du vent, de la respiration, du souffle de la vie. Et le grec biblique reprend un mot de même sens, pneuma, qui se retrouve dans pneumatique, plein d’air : le vent, le souffle.

 

Pour la Bible, l’âme n’est pas étrangère au corps, elle est au contraire ce qui l’anime. Ou plutôt elle est ce qui fait l’unité d’une personne, sa personnalité, l’unité entre son corps, son histoire, son intelligence, son affectivité, son patrimoine biologique et familial : tous ces éléments se combinent, évoluent et se recombinent sans cesse au cours de l’histoire d’un individu. Leur unité, la cohérence, la conscience de soi, mais aussi la volonté qui leur donne une direction et un projet, peut s’appeler l’‘âme’.

 

Ce n’est pas une entité distincte et opposée à la matière ou au corps, et qui aurait une existence propre, mais au contraire ce “quelque chose” qui fait l’unité de tout ce qui constitue une personne matériellement, subjectivement et dans le temps ; c’est ce qui rend humaine cette personne. L’âme ne peut donc s’échapper du corps à la mort.

 

Mais, si l’âme répond à une telle définition, la situation devient intéressante pour Dieu lui-même.

 

Le christianisme parle de Trinité à propos de Dieu. C’est un concept bizarre, mais stimulant. Dieu est à la fois un et trois, un seul être mais trois visages, trois fonctions :

-          le Père, ou la mère, créateur et éternel ;

-          le Fils, incarnation ponctuelle de la Parole de Dieu dans un individu historique, Jésus ;

-          l’Esprit Saint, la présence, la communication, le lien entre toutes choses, le lien de Dieu avec Dieu et de Dieu avec sa création, la conscience de soi de cet ensemble qui représente Dieu, l’univers et les êtres pensants.

 

Ce concept est intéressant parce qu’il suggère du mouvement en Dieu lui-même, de la relation : cela circule et cela vit à l’intérieur de Dieu lui-même. L’idée d’un couple comme image ou reflet de Dieu l’annonçait déjà. Et cela permet de penser Dieu comme étant amour. Il est intéressant enfin parce que la trinité peut, inversement, être une image de l’être humain :

-    Dieu-Père, créateur, correspondant à la matière, au corps, au patrimoine génétique, à l’environnement ;

-    Dieu-Fils, parole, correspondant à l’intelligence, à l’affectivité, aux relations ;

- Dieu-Esprit, présence et communication, correspondant à l’âme, comprise comme cette unité ou cette cohérence de chaque personnalité.

 

Mais admettre cette définition de l’âme comme unité ou cohérence du corps, de l’intelligence et de l’affectivité, n’est-ce pas esquiver un conflit entre l’esprit et la chair, constant dans la Bible, et classique dans les religions ?

 

3. Troisième étape : l’esprit et la chair 

 

Dans le Nouveau Testament, Jésus, puis l’apôtre Paul, grand propagateur de la foi nouvelle, opposent plusieurs fois “la chair”, ou “la chair et le sang” ou “le monde”, à “l’esprit’’ et aux choses de Dieu.

 

En première approche, cela ressemble à l’opposition classique entre l’esprit et la matière. Mais ce n’est pas tout à fait exact. Quand Jésus dit à Pierre que ce qu’il vient d’affirmer ne vient pas de “la chair et du sang”, il ne suppose évidemment pas que la viande peut réfléchir, ni que le sang peut être doué de parole. Quand Paul évoque “la sagesse du monde”, il ne prétend pas que la matière pense. Les neurobiologistes prouveront peut-être un jour le contraire, mais Paul ne l’imaginait certainement pas. Il ne s’agit donc pas d’une opposition entre corps et esprit, matière et esprit, indissociables pour la Bible, mais d’état d’esprit, de mentalité, si l’on veut, ou de spiritualité.

 

La question posée est celle de ce qui préside à la pensée, aux décisions ou aux discours d’un individu : est-ce, comme il est naturel, soi-même, son affectivité, ses intérêts, ses réflexes, ses schémas de pensée, ou bien est-ce le souci de ce qui est plus vaste et, sans doute, plus important que soi, plus collectif ou plus éthique ? Autrement dit, la personne qui pense et parle est-elle autocentrée, préoccupée essentiellement d’elle-même, comme l’est un animal, comme l’est notre cerveau reptilien, comme l’est notre corps, comme l’est “le monde” en un mot ? Ou bien, la personne qui pense et parle est-elle décentrée d’elle-même, préoccupée par autre chose qu’elle-même, dans une attitude de disponibilité à plus vaste qu’elle – que cette autre chose soit la solidarité humaine, l’inscription dans l’histoire, l’amour de l’art, l’écoute de la transcendance ou de Dieu, un amour sans réserve ? Cette disponibilité à autre chose que soi-même, cette capacité à recevoir, sont sans doute l’une des meilleures définitions de la spiritualité.

 

Dès lors, dans cette opposition biblique entre chair et esprit, il ne s’agit plus d’opposer esprit et matière, mais plutôt d’opposer culture et nature, ou spiritualité et nature, dans le combat qui les oppose à travers l’histoire et à travers chaque individu.

 

De ce point de vue, le ‘diable’, le ‘diviseur’, le ‘Satan’, dont on sait depuis l’Ayatollah Khomeyni qu’il signifie “l’adversaire”, serait une personnalisation ou l’image de cette puissance de la nature face à la conscience, face à la culture, face à la volonté, face aux choix éthiques, face à la capacité à recevoir de plus loin que soi. Dans sa lettre aux Romains, Paul énonce cette formule extraordinaire qui me semble annoncer la psychanalyse deux mille ans à l’avance : “Je ne fais pas ce que je voudrais faire, mais je fais ce que je déteste […] Et si je fais ce que je ne veux pas, alors ce n’est plus moi qui agis mais le péché qui habite en moi.[3]

Ça est plus fort que moi. Le moi est écartelé entre le ça et le surmoi, appelés ici “péché” et “loi de Dieu’’.

 

Ce conflit-là est notre réalité, mais il est aussi notre chance, car il nous pousse à aimer, à vouloir, à créer, à comprendre, à progresser. L’opposition entre la chair et l’esprit n’est donc pas une opposition entre esprit et matière, mais elle est à nouveau une question éthique, une question de choix et de responsabilité personnels. Ici, nous sommes effectivement dans le domaine de la religion et de la foi, celui de la conviction, non dans celui de la connaissance objective.

 

Ce rejet de l’opposition entre corps et âme a conduit les premiers Chrétiens à affirmer au quatrième siècle, dans le Symbole des Apôtres, le fameux Credo, “la résurrection des corps”. Réfutant la séparation entre le corps et l’âme, ils affirmaient la résurrection non pas simplement d’une âme, mais directement du corps, de même que le Christ était, croyaient-ils, physiquement ressuscité. C’est difficile à admettre aujourd’hui. Sauf si le “corps” ce n’est pas la viande, du biologique, mais l’âme telle qu’on la décrivait : la personnalité, ce qui fait l’unité et, si possible, la cohérence d’un individu. C’est cette unité qui sera, espèrent les croyants, reprise en Dieu, intégrée en Dieu, un peu comme une mémoire de ce qui a été pensé, aimé, voulu, donné, espéré durant toute une vie, et qui viendra enrichir Dieu, le faire s’agrandir.

 

4.  Quatrième étape : et l’univers ?

 

L’univers a-t-il une âme ? Ce qui frappe, c’est son unité. La constance de ses lois, de l’infiniment grand à l’infiniment petit ; mais aussi la ressemblance de ses structures et de son fonctionnement, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, comme au sein du vivant. Mais encore, et ce qui nous paraît évident, ne l’est peut-être pas : la capacité de nos intelligences à le comprendre, ce qui suppose qu’il existe une correspondance non seulement entre les structures du réel de l’infiniment grand à l’infiniment petit, mais aussi entre les structures de notre cerveau et celles de la matière. Il n’y a aucune raison qu’il en soit ainsi, cela aurait pu ne pas être.

 

Cette unité ne prouve pas qu’il y ait eu un créateur. Mais, s’il existe un Dieu, ce qui ne peut être ni prouvé, ni réfuté, et que ce Dieu est créateur de l’univers — sinon qui serait-ce, dès lors qu’existe un Dieu, son cousin ? sa fille rebelle ? — alors il existe aussi une correspondance entre ces trois « réalités » : le réel, l’univers ; le Dieu qui l’a créé, puisqu’il l’a créé ; et nous, les humains, puisque nous sommes capables de le comprendre.

 

Ici s’introduit une autre dimension : le temps. Le temps permet le devenir de l’univers et l’évolution de la vie, mais aussi le développement de la connaissance humaine, avec les progrès de la science et de la culture ; c’est-à-dire à la fois l’évolution et l’histoire. Ou, dans un autre vocabulaire, le temps est révélation et comme accomplissement, aussi bien de chaque individu que de l’humanité en tant que telle, et peut-être de l’univers.

 

Mais, s’il existe une correspondance entre Dieu, le réel et nous, et que le réel et nous-mêmes sommes en permanent devenir et en permanente évolution, alors Dieu est aussi en permanent devenir et en permanente évolution. Il évolue corrélativement à sa création, loin de l’image d’un Dieu tout-puissant, infini, complet ou immuable : Dieu est en train de devenir, comme nous nous devenons. Un Dieu en processus, en interaction avec le réel, en process comme disent les Américains et les tendances les plus récentes de la théologie. La métaphore originelle revient : Dieu et les humains à l’image l’un de l’autre, incomplets mais relationnels, donc capables de conscience, de volonté et d’évolution. Toutes ces choses, au passage, se rapportent aussi à l’amour.

 

Dieu pourrait-il alors se comprendre comme conscience de l’univers, évoluant avec lui ? à ce stade, il est permis de parler de cosmos, c’est-à-dire de cette correspondance entre l’univers, nos intelligences capables de l’appréhender, et la conscience qui en fait l’unité et qui l’a, ainsi que nous, peut-être, voulus.

 

En guise de conclusion : que reste-t-il  à ce Dieu qui n’est pas forcément créateur, qui est changeant, ne fait ni miracle ni punition, qui ne ressuscite pas les corps et n’édicte pas de morale? Une simple philosophie ?

 

Il reste beaucoup plus. Le portrait de Dieu esquissé à partir de la Bible nous paraît être d’une étonnante actualité :

-    parce qu’il échappe à la concurrence de la science et de la foi ;

-    parce qu’il échappe à la concurrence de la psychanalyse et de la foi ;

-    parce qu’il échappe à la projection humaine d’un Dieu fantasmé qui serait tout ce que nous ne sommes pas, parfait, éternel, tout puissant ;

-    parce qu’il échappe à un Dieu magique qui interviendrait par des miracles incongrus ou des punitions culpabilisantes ;

-    parce qu’il échappe à un Dieu responsable du mal, voire amateur de sacrifices ;

-    parce qu’il échappe à un Dieu prescripteur de morale et de règles ;

-    parce qu’il échappe à un Dieu sexiste ;

-    parce qu’il échappe à un Dieu identitaire et fanatique.

 

Qu’en reste-t-il ?

 

Un Dieu esprit, dont l’esprit peut parler au nôtre, et auquel notre esprit peut parler. Ce dialogue s’appelle la prière ; il peut devenir permanent. Ce dialogue éclaire, conseille, guide, invite ; il offre un futur, console, apaise, pardonne, décharge de l’éternel écartèlement intérieur ; il propose à notre liberté une vie droite, belle et utile.

 

Un tel Dieu, par cette relation de confiance réciproque qu’on peut appeler prière, nous invite quotidiennement à l’amour ; un amour qui n’est ni charité ni élan affectif, mais découverte que l’univers est un, que l’humanité est une, et que l’autre, notre semblable, notre frère, est nous-même.

 

Pour terminer, puisqu’il s’agit de la science et de la foi, voici une petite histoire, non pas de Dieu face à la science, mais de Lui face au calcul.

 

Des quatre opérations, dit Dieu

Celle que j’aime le mieux,

C’est la multiplication.

 

L’addition, c’est très bien,

Mais ça ne va pas assez vite pour moi.

C’est bon pour les comptables .

Moi, je ne sais pas compter !

 

La soustraction, ce n’est pas mon genre.

Quand il faut ôter, enlever, retrancher, soustraire,

J’ai mal partout !

C’est plutôt l’affaire du percepteur.

 

Quant à la division,

Je passe mon temps à en réparer les dommages.

Voilà des siècles et des siècles

Que j’essaie d’apprendre aux hommes

A ne plus faire de divisions !

Ce sont de fameux diviseurs,

Des diviseurs infatigables, incorrigibles.

Ils se servent même de mon nom pour diviser !

 

Mais la multiplication, c’est ma spécialité !

Je ne suis moi-même que dans la multiplication,

Je ne me sens bien que dans la multiplication,

Je suis imbattable dans ce genre d’opération !

Je suis LE multiplicateur,

Et je multiplie tout,

La vie, l’amour, la joie et le pardon,

Et si l’homme, qui fait toujours le malin,

Multiplie le mal par dix,

Moi je multiplie le pardon par mille !

 

Jean Lemonnier

 

 

 

 



[1] Pasteur, Eglise réformée de Pentemont-Luxembourg, Paris. 

[2] Khomiakov A.S. (1804-1860)

[3] Romains 7 : 15 et 20.

 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 16:48


I. Constats bibliques

1. Le Premier Testament insiste constamment sur la justice sociale et le politique ;

2. Jésus, s’il s’en prend au système religieux, ne dit jamais une seule parole concernant la justice sociale ni le politique, si ce n’est une fois pour distinguer Dieu et César et désigner ainsi deux responsabilités distinctes ;

 

3. La jeune Eglise (Actes) ne s’y engage pas davantage ; les Epîtres non plus, Paul plutôt au contraire, et pas même Jacques, dont les interpellations très marxiennes ne visent cependant que l’interpersonnel, pas le structurel.

 

4. Ce contraste impressionnant entre l’insistance du 1erT et le silence assourdissant du NT, souligne l’importance du renversement radical opéré par Jésus avec le Bon Samaritain, seule occurrence du NT où sont définis le prochain et l’amour du prochain. Un renversement qui est peut-être la clef de ce contraste.

      Le bon Samaritain, c’est :

-          tous les malheureux du monde ni de mon voisinage ne sont pas des prochains ;

-          le prochain, c’est moi, et moi seul, quand et seulement quand je m’ap-proche d’autrui en détresse ;

-          l’amour du prochain, c’est quand je me reconnais moi-même en détresse et que j’aime celui qui pourtant s’ap-proche de moi, parce qu’alors une relation se noue et qu’il devient pour moi une figure du Christ.

-          Moi cassé au bord de la vie, quelqu’un qui vient à mon secours, c’est bel et bien une figure de ma résurrection par le Christ…

 

Quel que soit le sens (moi vers autrui ou autrui vers moi), dans les deux cas, je suis mis en danger et transformé : l’enjeu est spirituel.

 

2.  Une différence radicale

Si tout cela est vrai, alors s’impose une distinction salutaire : entre ce qu’on pourrait appeler la diaconie du prochain, et la diaconie du Royaume (mais faut-il vraiment garder le même terme pour les deux ?). Parce que leur nature comme leur fondement théologique ne sont pas communs, et au contraire profondément différents.

 

- la diaconie du prochain : les relations de personne à personne, de ‘proche’ à ‘proche’ : quand je m’approche, vois, touche, me salis les mains dans une relation d’aide directe et personnelle, qu’elle soit dans un sens, dans l’autre, ou si possible réciproque (donner à autrui en galère les moyens de donner…). Comme le Samaritain qui, touchant du sang et peut-être un mort, accepte de se rendre impur (aux antipodes de la bonne conscience de donner un chèque à une ONG, ou même une pièce à un mendiant…).

Une diaconie du prochain qui est une nécessité spirituelle pour chacun de nous, et un appel pressant, immédiat et premier de la Loi de Dieu résumée par le Christ.

 

- la diaconie du Royaume : le souci du monde, de la fraternité et de la justice, dont la base n’est plus l’amour du prochain ni un commandement du Christ, mais la solidarité humaine universelle, que nous partageons avec tous les autres être humains, et dans laquelle « s’infusent » les chrétiens. Simplement parce qu’ils se savent, avec tous les fils et filles d’Eve et d’Adam, les mêmes enfants de Dieu. Solidaires par commune humanité. Et parce qu’ayant reçu la promesse du Royaume et l’invitation à le vivre ici et maintenant, ils ne peuvent être indifférents au sort de l’humanité et de chacun de ses membres.

Une diaconie du Royaume qui est une nécessité naturelle pour tout être humain qui veut être humain, et que la découverte de la grâce ne rend que plus évidente.

 

III. Conséquences 

Première conséquence : nulle culpabilité ni devoir dans le domaine de la diaconie, quelle qu’elle soit. Nulle culpabilité de l’Eglise de ne pas faire assez ou de laisser s’échapper des œuvres créées en son sein. Uniquement de la reconnaissance : reconnaissance pour ce qui a été reçu de Dieu, du Christ ou d’autrui et que nous pouvons transmettre ; reconnaissance de notre commune appartenance à l’humanité et des solidarités qui en découlent.

Nous n’avons pas à sauver le monde ni à nous reprocher de ne pas y parvenir. Le monde a un seul Sauveur, et ce salut se joue sur la Croix. Pas dans nos engagements sociaux ou politiques.

 

Deuxième conséquence : distinguer clairement :

- l’élan quotidien, fidèle, modeste et innombrable de tous les croyants les uns envers les autres et envers autrui (le critère intérieur/extérieur n’est pas pertinent, seul l’est le critère relation personnelle directe/relation impersonnelle lointaine ou collective). Cet élan est mission et témoignage de chaque croyant, l’Eglise y exhorte sans cesse par sa prédication de l’Evangile, mais il n’est pas mission de l’Eglise institution ;

- l’engagement des chrétiens dans le monde, qui peut les pousser à s’organiser, s’institutionnaliser, voire se laïciser et s’éloigner de l’Eglise, ce qui n’est pas grave : cet engagement n’est pas un ministère de l’Eglise en tant que telle, mais un engagement de chrétiens (l’amour du prochain peut continuer de s’exercer au sein de chaque œuvre ou mouvement, même éloignés de l’Eglise, dans les relations interpersonnelles qui s’y vivent[1])

 

IV.  Parions

Et si l’on tenait le pari que toutes les confusions, contradictions et difficultés, y compris la fameuse page blanche de la discipline, se résolvaient d’elles-mêmes et sans peine si cette distinction des diaconies, avec leurs bases théologiques différentes, était adoptée comme clef de compréhension et de réflexion ? J

 

25/11/2010



[1] Exemple : les 1200 salariés et bénévoles qui travaillent aux Asiles J. Bost auprès des pensionnaires, y vivent l’amour du prochain – diaconie du prochain – mais les milliers de donateurs qui soutiennent financièrement exercent ainsi leur solidarité humaine – diaconie du Royaume.

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