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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 17:37

Aurélien n’aurait jamais imaginé vivre une histoire pareille. C’est pourtant une histoire vraie, qui pourrait avoir sa place parmi les plus beaux contes de Noël. C’est le grand-père de Jacques Valluis qui l’a racontée.

Cela remonte à l’hiver 1914, plus précisément à la nuit du 24 décembre, l a nuit de Noël. La France était alors en guerre avec l’Allemagne.


Les hommes ont toujours aimé la guerre, mais n’ont pas aimé la faire : en réalité, la guerre, ce sont des souffrances, des atrocités, des ruines, des morts. Malgré tout, ils la font, par devoir, ou par conviction, ou parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Là-dessus, soldats allemands et soldats français pensaient la même chose.


Et Aurélien Dumortier était soldat, et il n’aimait pas la guerre.

C’était un cordonnier qui habitait Paris, dans le quartier de la Butte aux Cailles. L’idée de partir à la guerre l’avait rendu malade, rongé par l’anxiété et la peur de laisser sa famille, de ne peut-être plus la revoir, ou d’être blessé et ne plus pouvoir travailler pour elle. Qui allait le remplacer dans sa petite boutique ?

Janine, son épouse, qui était lavandière, avait partagé cette angoisse et n’en avait plus dormi. Comment nourrir Jeannette et Petit Pierre, leurs deux enfants, avec son tout petit salaire ?

Pourtant, chaque jour, la menace s’était précisée. Et chez Aurélien, Janine et les enfants, plus de chansons ni de jeux dans la maison, comme si un couvercle de plomb leur était tombé dessus.

Bien sûr, en Allemagne comme en France, les grands discours et les journaux parlaient de gloire et de s’illustrer pour la défense de la patrie, pour une juste cause.

Et c’est le 2 août 1914 que la Grande Guerre, comme on l’a appelée plus tard, avait commencé : au moment précis où, dans les villes et tous les villages, on entendit retentir le glas. Savez-vous ce qu’est le glas ? C’est une sonnerie de cloche lugubre, sinistre, qui annonce toujours une mauvaise nouvelle et qui vous glace le dos. Le tocsin – un autre nom du glas – annonçait la déclaration de guerre et la mobilisation de tous les hommes en âge de se battre. Aurélien n’avait pas eu le choix : on lui avait commandé d’aller se battre et il devait obéir. S’il avait refusé, on l’aurait fusillé... Mais il savait que beaucoup d’entre eux ne reviendraient jamais : la patrie commandait, ils devaient obéir, quitte à sacrifier leur vie.

Aurélien revêtit l’uniforme : un képi et une capote bleus, un pantalon rouge et de lourdes galoches. Avec son équipement tassé dans un sac à dos, son casque, son fusil et ses munitions : au moins 40 kilos à porter pendant des marches épuisantes, jusqu’au front.

De l’autre côté de la frontière, à Stuttgart, habitait Günther Müller, un ouvrier typographe. Il avait également reçu l’ordre d’aller se battre, et avait dû quitter sa fiancée, ses parents, et enfiler l’uniforme gris-vert des « feldgrau », c'est-à-dire des soldats allemands, et coiffer son casque à pointe, pour rejoindre un régiment de grenadiers. Il était triste à n’en plus pouvoir.


Ni Aurélien ni Günther ne comprenaient bien les raisons de cette guerre. Mais ils avaient répondu sans discuter à l’ordre de mobilisation, pensant tristement que ceux qui avaient mis des fleurs au bout de leur fusil, étaient vraiment inconscients. Certains même chantaient en choeur « A Berlin !», et de l’autre côté on entendait sur le même air, « Nach Paris » !


Aurélien, comme les autres, pensait que la guerre serait brève et que chacun rentrerait vite chez lui. Et qu’il pourrait retrouver Janine, Jeannette et Petit Pierre, et reprendre sa boutique. Mais l’hiver était venu, la guerre n’était pas finie et on n’en voyait pas l’issue. Aurélien et Günther avaient chacun déjà compris que, cette année, contrairement à ce qu’ils avaient promis en partant, ils ne passeraient pas Noël en famille. Et cela leur mettait les larmes aux yeux.

*

Le régiment d’Aurélien s’était retrouvé près de la ville belge d’Ypres. Dans ce secteur, les Etats major des deux armées avaient donné l’ordre aux troupes de s’enterrer.

Alors, avec les autres, Aurélien avait creusé de longues tranchées – des fossés – où s’abriter, pas mieux que des rats. En face, ils faisaient la même chose. Jusqu’à ce qu’on leur donne l’ordre de sortir pour attaquer les lignes ennemies. C’était toujours horrible. Ils parvenaient parfois à faire quelques dizaines de mètres, gagner une position, détruire un nid de mitrailleuse, mais les pertes étaient terribles et l’on devait laisser les morts sur le terrain, sous peine de se faire tuer.


L’unité d’Aurélien faisait face à celle de Gunther. Par chance, ni l’un ni l’autre n’avaient encore été blessés.

Dans les tranchées il faisait un froid de loup, c’était décembre, et Aurélien n’arrivait pas à se réchauffer près du brasero. Dès qu’il s’en écartait, il recommençait à grelotter. Tout n’était que boue, humidité et froid ; neige et pluie glaciale se succédaient. Sinon, c’était le brouillard, qui empêchait d’y voir. Pourtant, les ennemis n’étaient pas loin.

La veille de Noël, le moral d’Aurélien était comme le ciel : gris, bas, plombé. Il n’avait pas reçu de lettres de Janine depuis plusieurs jours. Pour se consoler, il regardait la photo jaunie et froissée du jour de leur mariage ; il la gardait toujours sur lui.

La vie dans les tranchées était tellement dure que, curieusement, un sentiment de respect mutuel était né entre les ennemis, dans ces tranchées qui se faisaient face, où on ne se voyait pas, mais on s’entendait et parfois même on sentait l’odeur de la popote des adversaires.

Cependant, toute tête qui se risquait au-dessus du parapet s’exposait aux balles des tireurs d’élite. Aurélien connaissait la consigne : tirer sur tout ce qui bouge en face.

Mais la journée du 24 décembre avait été calme. Même si les poilus et les feldgrau demeuraient sur le qui vive, et que de temps à autre une détonation claquait, ou une salve de mitrailleuse, comme pour rappeler que l’on était en guerre.

A partir de 5 heures du soir, ce fut le silence. Les officiers avaient donné le mot : pour la nuit de Noël « halte au feu ». Aurélien pensait à Jeannette et à Petit Pierre, et à Janine sa femme, à leur triste Noël sans lui, sans joie, mais dans l’inquiétude. Il avait essayé de dormir, en se recroquevillant dans une couverture, mais sans réussir. Il grelottait près du braséro.

Soudain, vers 11 heures du soir, un chant déchire la nuit. Il vient des lignes allemandes :

Stille Nacht, Heilige Nacht !

Alles Schlaft, einsam wacht…

Intrigués, Aurélien et les poilus qui étaient éveillés se hasardent à sortir la tête. Stupéfaction : ceux qu’ils appelaient les boches ont dressé cinq arbres de Noël, illuminés de bougies. Et les Allemands sont sortis de leur tranchée, sans armes, c’est une folie, et ils chantent ce Noël en avançant à pas lents vers la tranchée française.

Aurélien est le premier à se hisser au dessus du parapet, puis cinq, dix hommes le suivent, puis quinze autres enjambent le parapet et s’avancent à leur tour, sans armes. Alors Aurélien entonne seul, bientôt suivi par tous les autres :

Voici Noël, Ô douce nuit,

L’étoile est là qui nous conduit

Voici qu’ils ne sont plus qu’à deux mètres les uns des autres. Un français s’avance, c’est Aurélien, un allemand fait de même, c’est Günther. Bien que sans se connaître, ils tombent dans les bras l’un de l’autre et s’étreignent longuement, comme des frères qui se retrouvent. Puis spontanément tous forment un cercle et, chacun à leur tour ils entonnent des Noëls anciens :

O nuit bienveillante, O nuit rassurante
Douce nuit du premier No
ël…

O du fröliche, o du selige
gnadenbringende Weihnachtzeit
!

Dans la nuit glaciale, en cette nuit de Noël, Aurélien, Günther et tous ces hommes, par leur fraternisation et leurs chants font monter vers le ciel comme une prière ; ils redécouvrent la paix de Noël.


Puis ils reprennent à pleine voix et d’un même cœur :

Adeste Fideles !

Gloria in excelsis Deo, et d’autres cantiques qu’ils s’entendent chanter chacun dans sa langue.

Ce moment béni, ce temps hors du temps, leur parut une éternité. Ils auraient voulu qu’il ne s’arrête jamais. Aurélien sentit que de grosses larmes coulaient le long de ses joues, il les essuya vite avec son mouchoir. Quand on est soldat, on ne pleure pas. Mais il pensa que Jeannette et Petit Pierre, et Janine, seraient heureux et fiers de lui.

Tous firent alors un grand feu, échangèrent de modestes cadeaux : du tabac, du saucisson, du schnaps ou de la gnole… Mais c’étaient les gestes qui comptaient le plus, ils étaient signes d’une camaraderie entre frères qui enduraient les mêmes épreuves, les mêmes peurs et les mêmes souffrances. Autour de la naissance du Christ, ils se redécouvraient frères en humanité.

Le lendemain 25 décembre, les hommes sortirent de nouveau sans arme, pour donner une sépulture à ceux qui gisaient dans le « no man’s land » et leur rendre les honneurs militaires.


Aurélien et Günther se doutaient bien que ces retrouvailles fraternelles ne dureraient pas longtemps. Ils se serrèrent la main, sans parler, longuement, avant de retourner chacun vers sa tranchée.

*

Il ne fallut pas trois jours pour que l’ordre soit donné de déplacer ces unités qui avaient osé fraterniser, il fallait que la guerre reprenne ses droits.

Mais nombreux sont ceux qui se souvinrent toujours de ce Noël 14. Ils y virent un signe, une sorte de geste prophétique, voire un miracle, annonciateur de la paix à laquelle tous aspiraient tellement.

Aurélien survécut à la guerre. Il raconta ce Noël extraordinaire à ses enfants, et ses enfants l’ont raconté à leurs enfants, jusqu’à aujourd’hui…

Et nous avons le droit d’espérer que Günther fit de même.

Novembre 2014

Sur une trame de Jacques VALLUIS

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