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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 18:29

L'an dernier, diverses circonstances m'avaient conduit à proposer deux prédications : l'une sur l'excès de richesse, que j'avais liée au commandement « Tu ne voleras pas » et l'autre sur la violence, que j'avais liée au commandement « Tu ne tueras pas ». Comme un prolongement de notre série sur les Dix Paroles, les dix commandements, proposée par Simon Wiblé et moi il y a quelques années.

Faut-il alors reparler aussi de la dernière des dix Paroles : « Tu ne convoiteras pas » ? Qui, entre nous, apparaît un peu anodine, presque décorative ; comme si on l’avait juste ajoutée pour arriver à dix commandements ; et comme si les cinq derniers commandements s'affadissaient progressivement : de Tu ne tueras pas et ne commettras pas d'adultère, à Tu ne feras pas de faux témoignage et enfin Tu ne convoiteras pas... Alors : sûrement la moins importante ?

Et si la moins importante était en fait la plus importante ? Parce qu'elle est à la racine de tout le reste ? Si elle était la clef englobant tout l’ensemble ?

Au fait, qu'est-ce que convoiter, et quelles en sont les conséquences ? Ce sera la première question. Et la deuxième, bien sûr : comment s'en sortir ?

La convoitise : c’est simple, convoiter ce qu'on n'a pas, c'est vouloir être autre chose que ce qu'on est, vivre autre chose que ce qu'on vit, posséder ce qu'on n'a pas à posséder. C'est vouloir ce que les autres ont… ou sont.

Et c’est bien sûr absolument sans issue, sans fond, sans fin. C'est donc la certitude de n'être jamais heureux...

Ainsi, loin d'être moins importante que les autres commandements ou Paroles, celle-là n'est pas anodine ni secondaire ; c'est peut-être même le moteur, l'erreur fondamentale. Qui rejoint la création de l'être humain, en Genèse 3 : quand Adam et Eve, encouragés par le serpent, convoitent d'être comme Dieu, tout puissants, comprenant tout, ne mourant jamais... Comme Dieu !

Refusant donc d'être nous, des êtres humains.

Avec quelles conséquences ?

Un jour, raconte la Bible, le roi Achab convoita la vigne de son petit voisin, Naboth. Une jolie vigne, juste à côté de chez lui. Mais Naboth, fidèle à la Bible, ne voulait pas vendre le terrain, ce lot que l'Eternel lui avait attribué à ses ancêtres et à lui. Alors Achab, après l'avoir fait faussement accuser, le fera lapider, assassiner, lui et ses fils, pour récupérer cette charmante petite vigne.

La convoitise lui a ainsi fait enfreindre trois des dix commandements : pas de faux témoignage, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas...

Mais cela vaudra à Achab et à sa femme Jézabel la malédiction de Dieu, jusqu'à en mourir...

La Bible raconte aussi la belle Bethsabée, que le roi David aperçoit nue quand elle se baigne tranquillement dans son jardin. David mentira, puis complotera la mort d'Urie, le mari de Bethsabée, pour cacher son adultère.

La convoitise lui aura à lui aussi fait enfreindre trois des dix commandements : pas d'adultère, pas de faux témoignage, pas tuer...

Mais cela provoquera la mort du nouveau-né, né de cet adultère...

Voilà comment la Bible présente les conséquences de banales et très vulgaires convoitises.

Et nous, quelles sont nos convoitises ?

Au dernier week-end de catéchumènes, à travers un jeu de Kim – reconnaître des objets cachés – j'ai posé la question aux catéchumènes, en leur présentant chocolat, cigarettes, clefs de voiture, carte bleue, seringue, CD de musique branchée, paire de Nike, sous-vêtements sexy... Ils ont tout reconnu !

Mais quand je leur ai demandé ce qui était vraiment le plus important pour eux, ils ont répondu : la famille, les amis, l'amour, et même la foi...

Et c'est souvent ces biens-là que, sans le vouloir pourtant, nous trahissons et sacrifions à nos convoitises. Or cette course sans issue – comme le décrit si bien le Qohélet : « finalement, tout cela n'est que vanité… » – cette course sans issue derrière ce qu'on n'a ou n'est pas, que cache-t-elle en réalité ? Comme pour Adam et Eve : le désir de ne plus être humain. C'est-à-dire limité, partagé, écartelé, en manque toujours.

Oui, le désir inconscient d'être finalement comme Dieu : tout puissant, infaillible, irréprochable. Cette difficulté à s'accepter soi-même, convoiter d'être autre chose ou quelqu'un d'autre, posséder, pas seulement ce que possèdent les autres, mais ce qui constitue les autres.

Or cela coûte cher.

Cela coûte cher à autrui. A ceux et celles que nous trompons. A ceux et celles que nous écartons de notre chemin, comme Naboth ou Urie. A ceux et celles qui peuvent être victimes de notre course à l'argent ou à la sécurité. A ceux et celles qui sont victimes de la violence de nos compétitions et de nos jalousies, personnelles comme collectives.

Et cela nous coûte cher à nous, en intégrité personnelle, en harmonie intérieure, en qualité de relations, en respect de nous-mêmes, en disponibilité à tout ce qui vaut beaucoup plus que tout ce que nous convoitons.

Il y a une trentaine d'année, l'anthropolo-philosophe René Girard racontait comment la jalousie et la convoitise étaient l'origine et la cause de toute violence...

Alors que faire ? Comment en sortir ?

Où est la clef ? Eh bien, dans cette dixième Parole : « Tu ne convoiteras pas » qui pourrait se traduire par « Tu accepteras ce que tu es, ce que tu as ».

Si tu t'acceptes, si tu acceptes ta situation, alors tu seras protégé, indemne de l'envie, de la convoitise, de la jalousie ; tu seras par conséquent indemne de tout ce qu'énumèrent les dix Paroles. Tu auras vaincu la malédiction de te refuser toi-même, de te nier toi-même.

Comment s'accepter ? Grâce à une autre Parole, la quatrième, la plus développée du Décalogue : le shabbat. Le shabbat, c'est à dire la prière, c'est-à-dire faire de la place à Dieu en toi, dans ta vie, dans ta pensée, en permanence.

Parce que c'est ainsi, c'est là que tu reçois la justification de ta vie et de ce que tu es,

là que tu comprends n'avoir plus besoin d'être un autre, ni de posséder ce que tu n'as pas,

là, dans la prière, que tu reçois ta vraie place, ta raison d'être, réponse à tes inquiétudes ou tes manques – et tout le reste alors devient relatif...,

là, dans la prière, que tu comprends au fond de toi que cette ultime Parole du Décalogue, curieusement, ne protège pas tant les biens d'autrui qu'elle ne te protège toi. Elle te libère, tout au fond de toi, de ton désir d'être un autre, d'être un peu Dieu. D'un coup, tu n'as plus besoin de t'engouffrer comme tout le monde dans cette course, cette impasse mortelle du désir infini, qui se nourrit au fur et à mesure de ce qu'il obtient ; cette course à l'avoir et au désir où l'on se perd...

Parce que la convoitise, qu'elle soit grossière ou subtile, c'est simplement ce qui t'empêche d'être heureux... C'est elle qui nous empêche d'être jamais satisfaits de nous, de notre vie, de nos biens ; jamais accueillants à autrui, à l'amitié ou à l'amour, puisqu'elle nous maintient dans la rivalité, l'envie, ou le dépit ; jamais même accueillants à Dieu, puisque par nature elle est à l'inverse de la spiritualité !

La spiritualité, c'est recevoir, et non convoiter ; c'est être disponible, et non exigeant.

C'est la convoitise qui nous empêche d'être jamais profondément heureux...

Et c'est sûrement pour cela que Jésus lui-même est encore plus radical et plus clair que mes pauvres mots, ou que ce que nous sommes capables d'envisager, quand il dit carrément, dans l'Evangile de Jean :

« Vendez vos biens et donnez-les aux pauvres ; munissez-vous de bourses qui ne s'usent pas, amassez-vous des richesses dans les cieux, où elles ne disparaîtront jamais : les voleurs ne peuvent pas les atteindre, ni les vers les ronger.

Car votre cœur sera là où sont vos richesses».

Or notre vraie richesse, c'est ce que Dieu nous a donné d'être.

Et quel est son appel pressant ?

Que tu aimes ce que tu es, ce qu'Il t'a donné d'être, quel que tu sois.

Que tu aimes ce que tu as, même si c'est peu : c'est quand-même Dieu qui te l'a donné,

et Il te propose d'en faire quelque chose, quels que soient tes talents ou tes moyens : ce sont ceux qu'Il t'a donnés,

et Il t'exhorte à t'accrocher à cette vocation : aimer ce que tu es, et le mettre au service de l'humanité...

Basculer de la convoitise au don.

L'as-tu remarqué ?

Cette ultime parole, la dixième, fait de ce Décalogue une boucle. Il commençait par « Je t'ai libéré de l'esclavage ». Et toute la suite indique comment ne pas retomber dans d'autres esclavages, comment rester libre : en dissipant en toi toute convoitise.

Car si tu convoites... tu auras des idoles : l'argent, le pouvoir ou l'apparence, qui prendront le pouvoir sur toi, alors que Dieu te veut vraiment libre.

Si tu convoites, tu ne respecteras pas vraiment le jour du Seigneur, le shabbat, qui t'appelle à lâcher prise et à faire place en toi pour autre chose que toi.

Si tu convoites, tu tueras, tu tromperas, tu voleras, tu calomnieras... comme Achab, comme David, au moins dans ta tête, comme le Christ t'en a prévenu en parlant de l'adultère dans ta tête ou ton cœur. Tu feras tout cela, puisqu'en convoitant ce qui est à ton prochain, sa maison, c'est-à-dire lui-même, sa femme, c'est-à-dire sa raison d'aimer, son bœuf ou son âne, c'est-à-dire son gagne-pain, tu voudras en réalité sa perte.

Or tu n'as plus besoin de convoiter, puisque Dieu t'a déjà aimé comme tu es ; il t'a déjà justifié, tel que tu es : tu es libre !

Alors reste libre, ne sois pas l'esclave de toi-même, car Dieu t'aime.

Jean-paul Morley

Cultes du 23 novembre 2014

Lectures : Exode 2 : 1-2, 17

Matthieu 5 : 27-28

Qohélet 2 : 3-11

Jean 12 : 33 et 34

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